• Cœur de l'Afrique noire. Bière bouteille de pays. Chaleur et vent rafraîchissant. Solitude avec paysages nouveaux en décor. Je suis au cœur de l'Afrique. Dans une ville basse avec toute sa vie, ses musiques, ses bruits, ses vendeurs des rues, derrière leurs tables de bois aux pieds cassés mais tenant bons car la verticale n'est pas une loi de la nature. Les sorcières ont mangé mon âme. Dans la maison aux génies, je cherche mamy wata. Je sais que je ne la trouverai pas ou bien elle se nomme habitude. Je m'habitue.

    Les Africaines rient fort dans les cafés. Un homme porte sur sa tête une machine à coudre. Marque : Éléphant (les lettres sont effacées). Pour rythmer ses pas, il joue avec une paire de ciseaux. Les ânes ont les pieds de devant attachés. Les cochons sont noirs, les jarres renversées et les maisons de terre enfumées. La meunière en sueur écrase le mil sur la large meule en pierre. On entend les crissements du broyage. La farine de mil blanc tombe sur le sol de terre battue, la terre rouge africaine. La cabaretière plonge les calebasses dans ses canaris de bière. Les Africains sont emplis d'amour jamais perdu qui leur donne une force tranquille. Cette force tient tout leur corps. Ils sont comme les arbres plantés dans la savane qui étendent leurs branches lourdes, au-dessus des troncs pleins, jamais écrasants.

    L'orage et le bruit du tonnerre emplissent l'espace et le rendent moins menaçant. Sa présence -qu'elle soit divine ou naturelle- suffit à estomper tous mes désarrois. Si je pleure sous la pluie battante, c'est parce que je me libère enfin, comme le ciel, de la pesanteur des jours sans noms. L'amour passé reste l'amour, bien qu'on n'ose plus tout à fait le nommer ainsi à force d'usure. Quand le cœur doucement écoute les silences d'hier, tout autour les colons aux jambes rudes s'assoient et fument, jusques aux cieux africains, leur félicité commune. L'heure du thé, moment privilégié, s'accompagne de la silhouette respectueuse du boy, habitué ici aux manières de l'aristocratie servante. Dehors, les enfants jouent dans les détritus et les femmes aux seins flasques se baignent dans le marigot boueux.

    Tout cela se déroule alors que toi, dans le même temps, du fond de l'Europe blanche, tu souris à la jeune danseuse en sueur. Sous le ciel africain, je songe à notre rencontre et à sa fin.

    Interprète : Nicole Amann - Compositeur : Hervé Jeanson -
    de Corinne Jeanson - avec le concours du site Bonnes nouvelles
    ©  2007


    votre commentaire
  •  

    Premier novembre

    Premier novembre. Le père jardinait la pierre tombale de la mère tandis que l'enfant mangeait ses marrons chauds. C'était leur rituel.

     

    Pour eux, l'hiver commençait en ce jour du premier novembre. La petite portait son nouveau manteau et le père plantait les nouveaux chrysanthèmes autour de la photo de la mère, posée sur la pierre.

     

    Premier novembre, c'était le jour de l'année où le père achetait les premiers marrons chauds au vendeur debout derrière son brasero à l’entrée du cimetière.

     

    Premier novembre, c'était le jour de l'année où le père prononçait ces mots à sa fille : « Maman est là. »

     

    Premier novembre, c'est ce jour-là, et ce jour-là seulement, que l'enfant entendait son père parler de son épouse morte.

     


    votre commentaire
  •  

     

    Savane africaineSavane africaine

     

     

     



    Tout commence à Sumer. Je ne suis pas d'accord avec cette affirmation. Tout commence dans la savane africaine.

    Pour moi, du reste, tout aurait pu finir dans cette savane. Je m'y promenais. En bonne adoptée lyonnaise, je me promenais dans la savane, entre Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, comme je me serais promenée au parc de la Tête d'Or. Appareil photo en bandoulière, chaussure de marche en tissu rose à fleurs, bob sur la tête. Mes guides, un prof de maths et ses deux étudiants, avaient décidé de retrouver un troupeau d'éléphants. Dix minutes de marche suffire pour apercevoir, à 50 mètres de moi -je ne suis pas sûre de la distance exacte-, près des arbres feuillus et arrondis sous le ciel lézardé de blanc et de bleu, un troupeau : des éléphantes et leurs petits. L'une d'elles, la cheffe, nous aperçut et se mit à barrir en battant ses oreilles dans un geste facilement interprétable : « Barrez-vous, vous n'avez rien à faire ici. » « On veut juste prendre des photos, nous ne sommes pas des braconniers. » « Il suffit ! »

    Elle nous chargea sans sommation, son grand corps gris miroitait dans la chaleur africaine. Notre sueur avait piètre allure contre celle de sa trompe frémissante. Nous partîmes en courant tous les trois -le quatrième, prudent, était resté dans la voiture- pour rejoindre au plus vite notre cage à quatre roues.

    C'est ainsi que je perdis une de mes chaussures restée collée dans la terre rouge d'Afrique. Je lance d'ailleurs un appel à qui la retrouverait.

    Pourquoi être partie en Afrique ? Ah oui, les ethnologues m'avaient susurré ses beautés majestueuses et dans ma longue quête de l'histoire de l'humanité il me semblait que ces premiers peuples parleraient à mes oreilles.

    La vie pouvait reprendre son cours à Lyon. Je retrouvai l'Albion et sa bière irlandaise. Je me souvenais des femmes africaines, de leurs échoppes, de leur sourire, des cabaretières avec leur cruche de bière de mil, le dolo.

    Cabaretière. Je me souviens de Gilgamesh et de sa cabaretière. Car enfin, le premier écrit de l'humanité ne nous décrit-il la quête de l'immortalité ? Sois un homme mon fils, sois un bon père, sois un bon époux...

    Désolée si je n'ai pas pris de photos des éléphants africains.

    Savane africaine


    votre commentaire
  • La liberté et la mort ? La liberté et la mort

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Je ne comprends pas. Mon père est italien, rital comme ils disent. Ma mère était de la Yaute, entendez la Haute-Savoie. Qu'est-ce qui m'entraînait sur les routes de Grèce, avec Alexandre en cortège dionysiaque ? J'aurais dû préférer la divine Italie et ses Roméo.

    « Ce pays imaginaire te relie à ta mère, » me susurrait un ami psychologue, qui me faisait penser, avec sa silhouette tremblotante, son front dégarni et ses mains baladeuses, à Woody Allen. Je doutais de ses propos. Quelle idée saugrenue et pourtant.

    Pourtant. Bien plus tard, j'appris l'impossible : mon grand-père maternel, Joseph, le Haut-savoyard, du temps de la grande guerre, avait connu les montagnes de Macédoine et même y avait été blessé de guerre. Quoi, c'était donc ça mon hystérie alexandrine, pardon mon obsession ?

    Assez de ces souvenirs antiques, regardons le présent. Kazantzákis, La liberté ou la mort. J'avais choisi de relire Nikos le Crétois, sur cette place d'Heraklion. J'avais choisi la liberté, quand un Grec me murmura dans son superbe accent :  « La liberté ET la mort. » Je regardais la couverture de mon livre. Les traducteurs prennent parfois de telle liberté !

    Je m'abandonnais à la Grèce, pardon à un Grec, pour lutter contre l'abandon.

     


    votre commentaire
  •  

     

    Comment je me suis réconciliée avec mon père grâce à un Allemand.

    Tout a commencé lorsque mon père, fils de ritals, ancien maquisard, ouvrier, veuf, s'est remarié. Pendant toute ma pré-adolescence et les années qui ont suivi, j'essuyais la vaisselle le soir après le repas. Ma belle-mère la lavait et profitait de ce moment pour lessiver mon père. J'écoutais sans rien dire, sans approuver mais sans désapprouver. Peut-être avais-je peur de la perdre, comme j'avais perdu ma mère lorsque j'avais deux ans et demi, et je me taisais. L'inconscient a tissé son œuvre.

    Jeune adulte, je voyageais en Grèce. Sur une île minuscule des Cyclades, la plus petite que je puisse trouver, sans touristes, sans bateau, sans meltemi, je me promenais. J'entrai dans un bar pour siroter mon café du matin, au milieu de Grecs insulaires -j'aurais dit îlotes, mais cela n'aurait pas le même sens. Quand la porte s'ouvrit.

    Un homme, grand, blond, entra en me regardant bien droit. Non, merci, laissez-moi tranquille. Il s'approcha, me parla en grec -je ne parle pas le grec-, en allemand -je ne parle pas l'allemand-, en anglais -je parle très mal l'anglais-, en français. C'était fini, la spirale s'emballait.

    Quelques heures plus tard, au bord de l'Egée et de la nuit, il m'emmena dans son bateau. Il me prépara à manger, mais il n'avait que du fromage grec et des câpres. Après ce menu repas, il détacha ma ceinture et me prit là. Mes jambes en croix, agrippée aux poutres, je laissais Christos déchirer en douceur ma chair tendue. Il flottait dans l'air des odeurs de sel et ses doigts avaient le goût des câpres. Je m'éveillais au petit matin, bercée par le roulis, protégée par ce ventre maternel, mon Allemand accroupi improvisait l'air de Papageno. Je retenais mon souffle, fermais obstinément les yeux pour m'emplir de ces impressions.

    C'est dans un caïque, au cœur de l'Egée et de la nuit, que je me suis réconciliée avec mon père. « Tu comprends, les doigts de ton père sentent l'oignon, je n'aime pas. » Je me souviens des paroles de ma belle-mère.

    Christos était de Hambourg, il vivait six mois en Grèce, à Milos, il était pêcheur et capitaine d'un caïque bleu. C'est ainsi qu'Allemand m'a réconciliée avec mon père.


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires