• Je vous salue amants pleins de grâce.

    Combien d'amants, sauvés de la froideur des nuits,
    Ont cueilli pour moi les fraîches marguerites ?
    Aujourd'hui pleine de leurs fureurs passées
    J'avance gaiement sur le chemin de la vie
    Oubliant mes trahisons passées.

    Combien de kilomètres ont-ils franchis
    Pour s'abandonner à la douceur de mes charmes ?
    Je me souviens de leurs chants suppliants
    De jeunes mâles ithyphalliques et pioupiesques.

    O mon père pardonnez-moi mes péchés !
    Qu'une nouvelle vie commence pour moi
    Pleine de la douceur des rides
    A défaut des tumultueux fantasmes
    De mes anciens amants.


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  • Première lettre

    David,

    J'ai éclairé ce soir toutes les lumières de ma chambre rose. Une lampe ronde sur le chevet et celle du lavabo et encore l'ampoule qui sert de plafonnier. De là j'entends la Méditerranée. C'est pour cette rumeur que j'ai choisi la chambre rose. Je t'écris de cette île dans laquelle je vis depuis plusieurs semaines dans le vent -qu'on appelle ici meltemi- et l'agitation des cigales. J'ai tant aiguisé mes oreilles à ces bruits -la mer, le meltemi, les cigales et les mouettes qui frappent à larges ailes autour des vaguelettes dans le ciel uni à perte de vue- que mon esprit s'est assourdi. Je n'entends plus désormais les mots porteurs de pensée. J'ai la tête vide et sans lien avec le passé. J'ai éclaté une à une les larmes neuronales comme on éclate les bulles de plastique. Désormais je glisse sur les chemins de cailloux et je m'attarde dans les creux d'ombres rares.

    Depuis mon île, j'aperçois à l'horizon les bateaux qui sillonnent la Méditerranée et si je tourne la tête légèrement à l'Est, je devine une autre île, sa grande sœur bleue. Je me souviens, c'est dans cette île que je suis né, il y a plus de quarante ans. C'est étonnant d'être né au cœur de cette mer. J'étais fait pour naître sous la pluie crachin de nos cités anglaises. Je suis le fils d'un voyageur anglais. Ma mère s'est hissée sur cette île à la suite de l'homme amant pour accoucher de son premier fils. Tout petit déjà, je fixais les yeux mauves de ma mère qui se tournaient sans cesse vers la porte de notre maison, espérant le retour de son époux-amant. Comme il rentrait toujours tard, tout le soir elle chantait pour moi -tu n'étais pas encore né- et je sentais bien que ses chants s'adressaient à lui et sa mélancolie aussi. Sa tristesse l'habillait de gestes doux et de paroles éloignées. J'attendais qu'elle plongeât son regard sur ma figure rose mais, au moindre bruit, ses yeux se tournaient vers la porte. Je ne touchais jamais tout à fait le fond de sa tendresse. Ou bien, elle m'entraînait dans une valse contre son corps chaud. Prisonnier de ses bras, je souriais comme un chat ronronne sous la caresse. Cela ne durait pas, elle me couchait très vite dès qu'il arrivait. Notre père franchissait le seuil sans hésiter jamais. Il gardait un air qui lui venait du monde extérieur. Tu n'as pas connu notre père dans ce temps-là où il vivait puissant et serein, penchant son ombre pesante jusqu'à mon berceau et caressant du plat de la main le dos de ma mère. Notre histoire à trois était un empilement de désirs qui allaient de moi à ma mère, de ma mère à mon père et de mon père à l'univers. Notre univers était clos par cette porte d'où il apparaissait chaque soir à une incertaine heure. Son univers s'ouvrait sur les horizons d'eau qui baignaient l'île. Mon regard n'était encore que celui d'un nourrisson. Je me suis toujours demandé si le regard d'un nourrisson porte déjà celui de l'adulte devenu ? Mon regard sans souvenirs se posait sur les objets inertes, peuplés par les désirs rompus de ma mère : le guéridon au miroir, les flacons de parfum, la théière brune qu'elle posait sur un coin de la table et soulevait pour emplir sa tasse d'un liquide ambré et fumant. Elle buvait à petites gorgées réfléchies tout en me tenant dans un de ses bras. Elle ne percevait de moi que la pression exercée par mon corps bandé de langes. Elle m'oubliait tout à fait dans l'écho de ses souvenirs répétés pour lui, absent de nos jours. Dans la nuit, j'entendais parler ce couple ailleurs dans leur lit défait. Je rétrécissais dans mes langes, je durcissais comme un granit chauffé sous le soleil.

    Beaucoup de nuits plus tard, dans les jardins publics, j'ai longtemps goûté à l'amour des pierres chaudes ou des statues.

    Je pense à toi dans cette soirée mauve et je pleure de ne pas être à vos côtés mais tu sais comme moi que je ne pouvais plus vivre à Paris avec vous trois. L'a-t-elle compris ? Me pardonne-t-elle ? David, je suis ici tout neuf, mes pensées sont légères, je ne me sens coupable de rien. Je sais qu'en vous quittant c'était la première décision responsable dont j'ai été capable. Je ne regrette pas ce départ mais je vous regrette, vous trois. Quel âge a-t-il maintenant ? Treize mois et vingt-deux jours, je l'ai noté sur le calendrier de ma chambre. Je suis un prisonnier qui a décidé de sa prison. Je sais que tu sauras prendre soin d'eux, de ma femme et de mon fils. Bien mieux que j'en aurais été capable.

    Michael, ton frère

     
    (à suivre)

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  • Il a suffi d'un jour sans mot,
    sans trace,
    sans empreinte,
    pour que les ténèbres s'abattent.

    Ton souffle revenu a suffi
    pour que l'ombre s'éloigne,
    pour que la lumière revienne.
     


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  • Dimanche après-midi au parc. La foule du dimanche après-midi, en fin d'après-midi, au parc. Les manèges éclairés, le soir descendant. Au faîte des arbres, le soleil s'affaiblit, large cercle rouge et orange, paternel comme un vieux paysan en hiver pressant ses oies jusqu'au hangar. Les enfants roulent très vite, arcboutés sur des tricycles, pour monter jusqu'aux cieux. Un couple de corbeaux, très haut perché sur le plus haut des arbres de la pelouse centrale, se tient immobile, fixant un point d'horizon qui pourrait tout aussi bien se trouver figer dans leur cervelle d'oiseau. Un vieil homme assis sur un banc les fixe tout autant. Voix rythmée par le vent de janvier, il énoncerait l'oracle des corbeaux.

    Les allées sont humides et grasses. Les enfants piétinent le sable et s'éclaboussent de boue. Je reste debout au centre de la grande pelouse, caméra sans mémoire je visionne les branches dénudées, cristallisées sous janvier, les voix de la foule qui n'en finit pas de parcourir les allées grasses et humides du parc, un dimanche en fin d'après-midi. Un homme et une femme, sourires, se cachent derrière le tronc d'un arbre pour jouer avec leur enfant. Deux hommes marchent côte à côte, l'un écoute, l'autre parle et ils se tiennent ensemble, parcourant la même idée.

    Au centre de la roseraie, l'ancienne roseraie, la statue au puits s'est encore polie : les formes des seins et de la bouche sont atténuées et l'index, hier dressé vers le ciel, est aujourd'hui brisé. L'avant-bras est fracturé et la statue au puits, muette, regarde les passants dans les allées grasses et humides. Elle a gardé le même visage paisible avec une certaine trace de mélancolie que la caresse de la pluie, après tant de jours, a déposé sur ses joues.

    J'ai dans la tête l'idée d'un paradis. L'idée seulement. Avancer solitaire et emplie d'un monde qui se passerait bien de la foule des allées grasses et humides. Le soir descendant me guide vers l'apaisement final jusqu'à ce pigeon blanc qui s'envole devant moi. Les Afghans croient que les pigeons blancs sont habités par des esprits. Dans le moment de ce crépuscule, j'aimerais être afghane.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" />

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  • Comme lui, je n'ai pas été sevré et chaque nuit la longue marche reprend jusqu'à l'apaisement qui ne vient pas. Dans ces jours de lumière et de vent, l'apaisement vient d'une bouche inconnue, d'une main étendue sur la natte tressée. En ces jours dans l'ailleurs, l'apaisement vient de ce sourire sans ombre jeté par-dessus les foules envieuses. En ces jours suspendus entre l'horizon africain et la pesanteur de l'Europe, je parcours cet espace plein de ses pas et de ses longues jambes porteuses d'apaisement.

    En ces jours, courts de quiétude, que l'arrivée de la nuit avec son cortège de désirs inassouvis efface, je ressemble au vieil Arita, étendu sur la couche de sa jeune épouse et criant de toute sa déraison, plongeant la maison dans l'effroi des ses cauchemars insatiables.

    Tout autour, le groupe d'enfants noirs abandonne sa curiosité à cette page écrite. Leur mère ou petite mère porte sur la tête la hachette qui coupera les pousses de bambou dans le champ où son époux sera porté jusqu'à sa dernière demeure.


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