•   

    Les lettres se décrochent
    Les mots me délaissent.
    J'entends à peine le chant des sirènes
    Mes liens se détachent
    Les mâts se rompent
    Je sors de l'eau
    Mes pieds nus
    Chaudement découvrent
    Le sable.
    J'abandonne mon univers fluide
    Pour ses domaines harmoniques
    Je ne crains pas de me perdre
    Je rejoins ses certitudes
    Ses errances escarpées.
    Je les ai reçues en don
    Au pied de nos lits veloutés
    La houle chuchotante de mes matins
    Se brise à sa triomphale exaltation.


    votre commentaire
  •  

    Comme tous les étés, les tribus des montagnes s'étaient rassemblées avec les tribus des Eaux vives au bord du grand fleuve. Nos sacs débordaient d'obsidienne tranchante, de gibiers rutilants, que nous avions transporté depuis notre camp du Nord, dans les rocheuses. Nous recevions en échange les poteries et les céréales aux grains doux. Le soir, nous avions dressé la tente des hommes. J'y entrais avec mon frère, le doux Liedan. Nous nous sommes assis près de l'entrée à laquelle je faisais face. Nous étions en train de boire la bière fraîche des vallons. Un feu au centre de la tente pour donner de la lumière et le toit était à demi relevé pour que la lune puisse plonger son regard sur nos activités. Nos aînés fumaient et devisaient sur les temps passés. De notre tribu je voyais mon père, notre père à tous, l'aîné, le plus vigoureux, qui s'octroyait les femmes. Près de lui, le vieux shaman, au visage ridé par la tempête des jours, se leva quand des nouveaux arrivants passèrent le seuil de la tente. Il s'avança pour saluer le shaman du clan des Eaux vives. Derrière lui deux autres hommes plus jeunes et une toute jeune fille le suivaient. C'est la première fois que je te vis. Ta chevelure brune descendait tout au long de ton dos, flottante, tes yeux tendres et gais firent le tour de l'assistance masculine. Cela te parut naturel d'être parmi nous. Mon visage me trahit au moment où tu passais près de nous. Tu ne semblas pas nous voir, tu continuas à pénétrer sous la tente et tu rejoignis le coin des shamans. C'est Liedan qui parla de toi :

    - Omer, as-tu remarqué ? Une femme sous la tente des hommes. Cela ne peut être qu'une shaman. Les Eaux vives sont étranges, leurs femmes sont des shamans ! Si elle est aussi guérisseuse, je veux bien être soignée par ses mains.

    Dans cet instant, j'enviais secrètement Liedan qui pouvait te suivre du regard. J'aurais dû me retourner pour te voir et cela me parut impossible, j'aurais trahi ce qui venait de m'envahir : une flèche, que tes yeux m'avaient lancée involontairement, me transperçait le cœur. J'avais dix-sept ans, tu en avais quinze. Je ne sais par quel mystère je ressentis le poids des temps sur mes épaules. Tu venais de surgir de ma mémoire.



    votre commentaire
  •  

    Les jours d'après l'illusion s'enfoncent en sillon articulé d'un champ labouré. La pensée chemine dans cette ornière de glaise. L'angoisse flottante griffe le cœur de ses caresses creuses.

    Dieu en son lointain, l'œil morne, l'œil noir, l'œil désir, souffle de brume les paysages harmonieux, borde d'écume la mer en furie, alanguit les corps des amants délaissés.

    Au pied des arbres l'eau monte pareille aux tourments de l'âme. Les lumières jaunissent derrière les fenêtres fermées. Le voyage dans l'immatérialité commence. Les veines bleues s'étendent en paysages uniques. De l'ongle rose s'écoule l'humide inquiétude. La cerne bleue se pose dans le ciel. Les ciels se nuancent de gris et les touches bleu pâle se mêlent à la brillance des nappes blanches. Le cœur se ferme dans le poing.

    Un homme lit dans une rue une liste de mots en langue étrangère, alignés sans ordre apparent. En sanglots silencieux, l'enfant dévoré court jusqu'à l'orée de l'épaisse forêt.


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires