• Le 12 juin 1517, en plein cœur des Balkans, à Baba Gaïa, en Transylvanie, j’arrivais au bout de mes jours, de mes trente-trois ans. Il me fallait trouver un refuge. Je m’étais souvenu de ce cœur de l’Europe, entre Danube et montagnes sacrées, qui avait vu naître Orphée.

    Je me sentais un peu chez moi dans ces vastes plateaux traversés par des eaux souterraines, ponctués de citadelles fortifiées où les paysans trouvaient refuge sur les pics rocheux contre les envahisseurs, Tatares ou Turcs selon les époques. Hérodote avait raison de dire que les Gètes sont les plus braves et les plus droits des peuples thraces. Certains gladiateurs qui combattirent Rome n'étaient-ils pas Thraces ? Avec leur épée recourbée si tranchante, leur petit bouclier de forme carrée, et leurs jambières qui montaient jusqu’aux cuisses, sans oublier leur casque à rebord, les guerriers thraces avaient de l’allure ! Je n’ai jamais vu guerriers plus heureux quand ils allaient à la mort au combat ! Pour eux, la mort est plus gaie que la vie puisqu’ils vont retrouver leur dieu ! Cela n’a pas toujours été vrai.

    Il y a très longtemps de cela, lorsque je suis arrivé chez les Gètes, je leur ai dit : « Il y a une vie après la mort. » Mais les Gètes ne m'ont pas cru et pour me le prouver ils ont bien failli me tuer, enfin me tuer, presque. Je me suis retiré dans les montagnes sacrées de Kaka et je me suis endormi trois ans dans une grotte au pied de la Varful Omu, autrement dit la pointe de l’homme. Ne me demandez pas si son nom a un rapport avec celui que je porte aujourd’hui, je vous laisse seul juge ! A moins que ce ne soit moi qui lui ai emprunté son nom. De toute façon, j’ai souvent changé d’identité, de nom, selon les époques, les régions et les peuples que j’ai côtoyés. Mais Omer demeure mon prénom favori, pour sa sonorité, pour ses célèbres homonymes !

     

    à suivre

     


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  • J’ai poursuivi leurs assassins à travers les monts et les vallées des Alpes. Je sentais leur présence, devant moi, sur les sentiers raboteux, le long des berges rocailleuses des rivières, dans les fonds obscurs des noires ravines. L'étalage de cette belle nature indifférente aiguisait ma haine. J’évitais les monts à l’air libre qui me faisaient offense dans ces moments où je suffoquais. Ils avaient traversé la France et la Suisse puis le pays de Bohème. Je savais que c’était là que je les retrouverais : Heinrich Kramer et ses acolytes. Je n’eus même pas à leur tendre un piège. Ils se sentaient invincibles, Dieu était le témoin de la justesse de leur justice. Il m’avait ôté toute croyance, toute compassion. Sept jours après avoir quitté ma belle vallée, à l’orée de la forêt près de Tabor, je les aperçus enfin. Ils faisaient boire leurs chevaux dans un ruisseau. Ils étaient trois autour de Kramer. Le printemps montrait ses prémices alors que mon cœur restait logé en hiver. J’ai sorti mon arc, et j’ai visé le premier homme. Il est tombé, j’ai tiré une deuxième fois avant que la petite équipe n’ait réagi. Le troisième me visait quand j’ai bandé une troisième fois mon arc. La flèche est partie, bien droite, en sifflant à travers l'ombre des hêtres. Elle atteint le troisième homme au front, il est tombé la face contre les feuilles noircies de l’hiver. Des corbeaux se sont envolés bruyamment de la cime des arbres, il ne restait plus que Kramer, assis auprès d’un feu improvisé. Il me regardait, surpris, mais il conservait dans la lueur de son regard la froide détermination, la même, j’en étais certain, qui l’avait conduit à allumer le bûcher qui avait brûlé avec ma famille tous mes espoirs. Soudain, il se traîna à genou dans ma direction, les mains tendues, pour me supplier, ou pour mieux m’approcher et tenter une attaque à main nue. Je ne lui laissai pas le temps de me surprendre ou de m’apitoyer, je pris dans mon carcan, la quatrième flèche, tendis mon arc et visai : Kramer s’écroula, la flèche avait pénétré sa cage thoracique, profondément dans le cœur. Cela ne suffit pas, je pris l’épieu qui pointait de ses bagages et lui brisai le cœur en l’enfonçant à coup de marteau.

     

     

    Photo : Yves-Marie JACOB


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  • A quatre heures, ce jour,
    Maxime s'est pendu à sa ceinture de cuir
    Manon a succombé à sa maladie de sang
    Melissa s'est asphyxiée à ses sourdes crises
    Leurs adolescences n'ont pas résisté aux mains
    Des tueurs tapis dans l'ombre.

    Que restent-ils des pères qui les ont conduits par les chemins
    Bertrand se tait sous son armure fêlée
    Luigi se heurte à ses angoisses mortelles
    Arthur se tord dans les bars à bière
    Rien ne sauve leurs chairs des étoiles fatales
    Celles qui n'éclairent même pas la nuit.

    Que restent-ils des mères qui les ont menés au monde
    Anna flotte dans les rues à la recherche du sol
    Isabelle au crépuscule ouvre les yeux sur le vide
    Mariane arrache la mauvaise herbe de son gazon
    Rien ne sauve leurs ventres des anémones empoisonnées
    Celles qui se trainent aux courants océaniques.

    Ils sont suspendus dans le vide sans conscience.
    Leurs ailes déchirées battent au vent.


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  • Trois jours après que les villageois aient dispersé les cendres du bûcher, j'avais fermé le dernier sarcophage. Les corps de Lisa et de mes trois filles reposaient à jamais au creux de la pierre de marbre. Les Chartreux avaient scellé la lourde dalle au-dessus de la crypte. Les souterrains condamnés préserveraient leur secret. Je voyais Lisa, debout devant la fenêtre de notre chambre, vêtue d’une longue chemise de soie rouge qui flottait à ses pieds. Elle souriait et je la regardais depuis notre lit, en silence, émerveillé comme à chaque fois depuis que je l’avais enfin retrouvée. Douze ans avaient passé. Je savais que son retour ne durerait pas mais elle me laisserait nos filles, je poursuivrais ma route avec son souvenir. Je n’avais pas imaginé que la main d’hommes extrêmes me la prendrait si tôt, qu’il me l’enlèverait, elle et mes filles. Etendu sur la dalle froide, toute la nuit, j'avais hurlé de douleur. J’étais là avec mon affliction, impuissant à faire revenir Lisa. Au petit matin, malgré les suppliques des moines qui me demandaient de ne pas céder à la vengeance, je décidais très vite de partir à la poursuite des agresseurs qui s'étaient acharnés sur ma famille. J’étais déterminé à les faire périr de mes propres mains. Les mises en garde du prieur n’eurent aucune prise sur ma haine. Je ne savais pas que j’étais encore capable de ce sentiment. Qu’aurais-je pu faire d’autre dans cet instant ?

     

     

    à suivre

     


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    La Robe, La Véranda, Flowerbone, avec ses trois premiers romans aux veines philosophiques, Robert Alexis créent des univers poétiques magnétiques. Son style raffiné se met au service  d'une narration éliptique, ses thèmes troublants créent pour le lecteur un ravissement envoûtant. Ce n'est pas l'énigmatique romancier qui plaît, c'est sa recherche éperdue, incessante de nous confier les voiles de l'humain. Trois romans et trois petits tours bordés de lignes infranchissables, des vertiges littéraires pour nous souvenir de la complexité humaine.

    Son quatrième roman, Les Figures, plonge dans les limites de l'humain, la connaissance absolue jusqu'au sacrifice de soi.

     

    A propos de Flowerbone

    Robert Alexis nous entraîne sur des pistes brouillées et essentielles. On assiste à la troublante incarnation d'un cyborg en femme. Yvonne -rappel d'une autre au-dessous du volcan ?- naît en se respirant femme, l'argile devient chair. Pourquoi doit-elle, pour se vivre femme, côtoyer le monde des gangsters newyorkais, leurs codes d'honneur qui avilissent les femmes ? En devenant prostituée, la Cyborg, nouvelle prêtresse, rejoint-elle les prostituées sacrées des temples antiques ?

    Face à la métamorphose du cyborg, Andréas, guerrier moderne, incarne le principe masculin : un Icare puissant et viril, qui cherche avec ses ailes d'acier à échapper à la matière, dépasser les limites en utilisant la technique absente d'idéologie, « franchir cette frontière ouvrant sur l'indicible ». Yvonne, la Cyborg, connaît sa mission : rejoindre Andréas. Comment Andréas découvre-t-il sa propre mission, quel ciel lui a-t-il livré ce mystère ? Le récit ne nous délivre aucun indice. Mais Yvonne et Andréas se reconnaissent.

    Après la sauvagerie de la civilisation, cruelle et crue, Flowerbone nous dépose aux côtés d'Andréas et Yvonne, au Caire. Un jeune Egyptien, « aux beaux yeux noirs », les nomme Geb et Nout, les amants jumeaux de la mythologie. La ferme africaine du Kenya -hommage à Karen Blixen-, est leur dernière destination. Dans cette contrée première, symbole de la naissance de l'humanité, le couple est accueilli par les guerriers et les sages. Le chaman ritualise leur union. Les amants s'unissent dans une tente protectrice. Le chaman guette l'arrondi du ventre, et s'éloigne satisfait. L'enfant des origines est prêt à naître dans ce territoire qui ne cesse d'engendrer l'humanité. L'univers est prêt à l'accueillir.


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