• Elle a froid au coeur
    Elle n'a connu que l'hiver
    Et son sombre oubli.

    Elle sent le bleu
    Elle souffle les mots gris
    Ceux du mauvais père.

     




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  • Il est des villes, des lieux, comme il est des personnes, certains vous adoptent, certains vous apprivoisent au premier regard, au premier contact, d'autres résistent, se refusent, ne pénètrent jamais votre univers et leur univers vous reste étranger. Dès qu'elle avait posé le pied sur le quai à Perrache, un jour de septembre 1977, à l'aube de ses 20 ans, Christine s'était sentie chez elle, accueillie, enveloppée par Lyon aux deux fleuves. C'est dans cette ville, un soir d'automne qu'elle allait rencontrer Robert et cette rencontre allait aiguiller sa vie pour toujours. Au début de l'automne, ils se rencontrerèrent pour toujours dans leurs jeunes années. Ils avaient vingt ans ou presque, leurs regards se croisèrent : la vie leur offrait leur première rencontre.

    Ce soir-là, Christine sortait seule d'un cinéma, elle avait vu un film français mineur avec des acteurs connus. Elle goûtait à la couleur des châtaigniers dans la dernière nuit de septembre. Par désœuvrement, parce qu'elle ne se résignait pas à retourner seule dans sa chambre, elle entra dans un café banal de la grande avenue. Deux jeunes hommes étaient assis à une table, celui qui faisait face à l'entrée -il était brun- releva machinalement la tête à son arrivée. Leurs regards se croisèrent. Le café résonnait des bruits de verre et des discussions mélangées. Elle s'installa, un garçon en veston noir,  en traversant la diagonale de la salle, s'adressa à elle :

    -  Et pour vous mademoiselle ? 

    -  Un thé nature, s'il vous plait. 

    Déjà le garçon s'éloignait, frottant ses pieds sur le sol dallé, comme fatigué par sa journée. Il revint avec son plateau chargé du thé et des bières.

    -  Attention la théière est chaude, ne brûlez pas vos jolies mains.

    -  Nos bières, nos bières, on a soif !

    - Voilà, voilà j'arrive, vous voyez pas que je sers la demoiselle. Ne faites pas attention à eux, ils reviennent de Gerland, des supporters assoiffés." Il se dirigea à l'autre bout du café, en râlant contre l'impatience du groupe de jeunes gens bruyants.

    Christine buvait lentement sa boisson chaude, qu'elle trouvait bien insipide mais elle n'avait pas osé commander seule une boisson alcoolisée. Elle relevait les yeux par dessus sa tasse pour examiner le jeune homme. Il portait une veste noire, en velours côtelé, une chemise verte, des bottes noires. Au bout de quelques minutes, le deuxième jeune homme se retourna pour regarder dans la direction de Christine. Elle n'avait pas bougé tout ce temps. Elle buvait son thé chaud. En face, un immeuble bourgeois, à la façade somptueuse, basculait dans la rue les lumières de ses hautes fenêtres. Elle aurait voulu tomber de l'une d'elles, là au milieu d'eux tous. Exister une ultime fois. Elle continuait tranquillement de boire son thé. Pendant ces instants, le jeune homme brun lui jetait de temps à autre un regard furtif. Les yeux de Christine aurait pu supplier le jeune homme de surprendre sa solitude, ordonner à son grand corps de se lever, qu'il vint se pencher à sa table, il n'en fit rien. Le grand corps de l'homme en noir restait assis. Elle continua de fixer la plus haute fenêtre de l'immeuble d’en face qui restait éteinte. Encore deux minutes, elle se lèverait, l'instant serait passé. L'instant d'une rencontre, dans le hasard de la dernière nuit de septembre après l'été.

    Elle se tenait debout dans la rue, elle marchait. Les deux jeunes hommes étaient restés assis à leur table, pris par leur conversation, indifférents déjà. La station de métro était toute proche. Elle monterait dans la rame pour rejoindre sa chambre. Elle regretterait son orgueil de n'avoir pas rejoint son dernier amant de passage, un jeune homme de bonne famille, plutôt agréable. Une rencontre facile pour les derniers jours de septembre, mais insuffisante à lui donner le désir de vivre. Elle allait traverser la rue pour rejoindre la station de métro.

    - Pardon, mademoiselle. 

    Le jeune homme blond qu'elle avait vu seulement de dos était là devant elle. Il l'invitait à prendre un verre avec lui. Elle cherchait des yeux l'homme en noir.

    - Et Votre ami, il n'est pas là ? 

    C'est ainsi que se déroula leur rencontre. Dès le premier échange de regard, dès qu'elle était entrée dans ce café, Robert l'avait aperçue, ou plutôt perçue, il la reconnaissait, c'était elle. Il venait de la peindre, la dame en jaune de ses rêves. Il ne savait pas qu'elle portait en elle des idées suicidaires, ces relents de mort qui donnaient à son être une profondeur étrange, qui l'ombraient du voile de l'inquiétante familiarité. Robert avait vingt et un ans, n'avait quasiment connu aucune femme avant elle. Quelques jours plus tard, il lui offrit L'idiot, et il inscrivit cette dédicace : « Sept rues se croisèrent, trois cœurs se voilèrent, un être découvrit l'amour. » Christine allait garder ce livre durant trente ans dans sa bibliothèque. Daniel lui offrit Siddharta, mais ne le dédicaça pas. Elle le perdit au cours de ses déménagements.

    Elle entra de nouveau dans le café avec Daniel, l'ami de Robert, un jeune homme blond aux yeux bleus, au visage franc et naïf, aux mâchoires saillantes.

    -  Robert », le jeune homme brun se leva pour la saluer et s'inclina en posant sa main sur sa poitrine, « et voici Daniel, mais tu peux nous appeler Fédor et Grégor.

    -  Moi c'est Christine.

    Le sourire de Robert agrandissait ses yeux bruns, parcourait tout son visage, et communiquait immédiatement aux autres cette flamme de vivre. Sa bouche ronde était barrée par une moustache brune tachée de roux, presque ridicule, et son nez droit et fort donnait de la puissance à son jeune visage. Tous les trois sortaient de l'adolescence, ils avaient vingt ans, ils avaient tant de choses à se raconter. Ils étaient assoiffés de toutes les connaissances, ils piochaient dans les œuvres littéraires, philosophiques, artistiques, sans se douter que le monde leur proposerait bien plus tard des connaissances si prosaïques. C'est ainsi que leur amitié commençait, sous cette envie de découverte. Il n'était pas question de sentiments, de jeux amoureux : trois amis se rencontraient. Pourtant, Christine comprit très vite, égoïste et prétentieuse, qu'elle allait déchirer les deux amis.

     


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  •  

    J'avançais dans le sous-bois. Je n'avais jamais su distinguer l'odeur des mousses et des herbes médicinales. J'avais passé ma vie dans les villes et je connaissais bien mieux les parfums artificiels des courtisanes et celui, âpre et tout aussi envoûtant, des eaux boueuses du fleuve. Le fleuve, je venais de le quitter. Abandonnant la route empruntée par les voitures à bœufs et les paysans qui allaient charger dans les barques plates leurs sacs de grains, je marchais dans les sentiers, sous les feuillus, longeant le flanc des monts.
    Encore une heure de marche et je rejoindrais la maison du lac. J'avais demandé à mes gens d'attendre le lendemain pour monter mes bagages. Je voulais surprendre ma vieille amie. Personne ne l'avait prévenue de mon arrivée et je riais à demi, comme un jeune amoureux, si bien que je rougissais et tendais l'oreille de crainte qu'un voyeur ne surprît mes radotages. Car enfin mes cheveux étaient blancs, mes yeux plissaient en rides infernales, mes mains tremblaient et ce n'était pas de désir mais bien de vieillesse. J'avais pris la précaution de tailler un bâton dans la branche noueuse d'un noyer pour aider mes pas. Bien que le voyeur eût pu à coup sûr reconnaître les marques de l'implacable vieillesse, je n'étais pas très sûr moi-même qu'elle régnât désormais : l'air embaumait tout autant que dans ma prime jeunesse et mon cœur battait tout aussi fort, quoique ce ne fut pas seulement d'un tendre épanchement. Surtout, ma tête s'emplissait de sourires émerveillés pour peu que le ciel ait surgi entre les feuillages denses ou qu'un oiseau, dérangé à mon passage, s'envolât d'un coup, lançant son cri charmant. Il faisait chaud malgré septembre. J'épongeais mon front avec la large manche en soie de ma tunique. « Maître, vous ne devriez pas quitter votre fonction, que ferez-vous si vous renoncez à marchander sur le fleuve ? » J'avais ri en hochant la tête, sans répondre à la question naïve de mon assistant. Depuis plusieurs mois, j'avais cédé à d'autres marchands mes bateaux à voile, l'un après l'autre. J'avais goûté tous les délices de ce monde de marchands et il ne restait au bord de mes lèvres qu'une fadeur flétrie. Mes maîtres et les ancêtres avaient obtenu de moi ce qu'ils attendaient : raison, fortune et descendance. Je pouvais m'appartenir. A l'aube de ma vieillesse, j'avais enfin renoncé. La première étape était cette visite.

    Je repris mon chemin. A l'ombre rouge des mûriers, j'entrevis la terrasse en bois qui avançait son promontoire laqué jusque dans les eaux du lac. Le clapotis se mêlait à des voix de femmes. Elles étaient cinq, à marcher, à s'asseoir, près de la maison du lac. Trois se tenaient debout auprès d'une balance à levier, à peser des boules de jade. Les deux autres étaient assises et je reconnus Wen k'i. Elle écoutait une jeune lectrice lui lire des poèmes anciens. On entendit les cloches du monastère dans le lointain. Wen k'i se leva à ce moment et me reconnut. A chaque rencontre, je tremblais en découvrant sa silhouette. Tout comme le lac aux eaux trop calmes, Wen k'i, visage serein et sourire doux, m'avait longtemps inquiété. Elle avançait jusqu'à moi, flottant dans ses vêtements amples, rouge brun, aux accents de sa bouche.

    Les émotions revenaient comme en ce temps où je la découvris, étendue dans les coussins en satin de soie de la maison des courtisanes. Ce jour-là, elle jouait avec un chat qui mordillait ses bras nus sans qu'elle n'osât le gronder bien que les larmes lui vinrent aux yeux. La patronne retira le maléfique animal, craignant pour la beauté de sa protégée. Les mains gracieuses de Wen k'i se refermèrent sur le vide, regrettant la boule douce et cruelle qui avait veiné de marques rouges ses bras graciles. Je pénétrais pour la première fois dans la maison des courtisanes, lieu réservé aux hommes fortunés, accompagné de mon oncle qui avait décidé de compléter l'éducation paternelle trop stricte à son avis, en me dévoyant à ses propres vices. De disciple docile, je devins vite aussi peu vertueux que lui et j'aurais bien passé toutes mes nuits dans ce lieu. L'odeur qui régnait là surtout m'entêtait. Tout le jour, les plis de mes vêtements la conservaient et me rappelaient à lui. Ma peau se chargeait des douceurs de la veille et se souvenait des corps lisses réservés aux caresses, préservés des tempêtes du dehors. Mon oncle fréquentait le lieu interdit le plus somptueux de la ville. Nous retrouvions dans le grand salon les marchands et les notables et parfois de riches étudiants qui n'en finissaient plus d'accumuler les années d'études et les nuits de débauche. Dans cette pièce soyeuse, embrumée par l'opium que quelques uns goûtaient sans excès, les conversations croisaient les parfums et les gestes tendres. De temps en temps un couple se dirigeait vers les chambres, séparées du grand salon par un jardin d'hiver. La patronne veillait à la réputation de sa maison et ne tolérait aucun geste déplacé en présence de ses invités, comme elle nous appelait. Elle s'emblait ignorer pour quoi nous étions là et le monde des chambres lui était étranger.

    Dans le salon d'apparat, dès notre arrivée, Wen k'i s'était blottie contre mon oncle. Ses yeux avaient croisé les miens. A peine. Ce n'était pas certain. Chaque jour, ou presque, je me mis à fréquenter la maison des courtisanes. Les conversations rappelaient celles des clubs britanniques que j'avais fréquentés lors d'un bref séjour à Hong Kong. Ici, la présence des femmes adoucissait l'âpreté des propos, nous en mesurions leur fugacité.


    à suivre...

     

     


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