• Ce jour-là, Omer, le shaman du village, préparait les rites pour l’initiation de la prêtresse Lisa. Elle venait d’avoir seize ans et en ce premier mois de printemps elle serait unie à lui. Le matin, Omer s’était recueilli au-dessus du tumulus des ancêtres et dans sa hutte il avait soufflé les cendres ocre du feu sacré. Ses fonctions dans le groupe obligeaient Omer à s’unir, comme le ciel dans les premiers temps s’était uni à la terre, à la fille du chef du village. Le vieux Régis lui avait choisi sa première fille qui depuis un an était initiée aux mystères de la fécondité dans les grottes sacrées de l’île. Elle n’avait plus le droit depuis le printemps dernier de croiser les hommes du village, elle restait dans le temple ou apparaissait voilée au cours des cérémonies auprès des prêtresses consacrées.
    Lorsque le soleil descendit derrière la courbe rosée de l’horizon, les tambours emplirent le village de leurs battements sourds. Les prêtresses sortirent du temple et pressaient la jeune fiancée cachée par ses voiles. Le chef, le shaman et tout le village étaient assemblés sur la place centrale du village de pierres. Les chants s’élevaient, se joignaient aux fumées d’encens et toute l’atmosphère était emplie de tressaillements comme à chaque union et encore davantage pour celle-ci qui était sacrée. Omer s’avança près de Lisa et au rythme des tambourins et des flûtes, il délaça un à un les voiles de la jeune vierge. Les autres femmes étaient vêtues des tissus de cérémonies, moirées et soyeux, qui ceignaient leur taille jusqu'à leurs chevilles ornées de motifs géométriques et de bracelets à grelots. Sur leur poitrine dénudée reposait le collier de la fécondité. Lisa dévoilait sa beauté sculpturale et Omer qui avait d’abord obéi aux usages de son clan se réjouissait et palissait au-delà de ce que sa condition de shaman l’autorisait. Les femmes riaient derrière leurs éventails de lotus ; elles connaissaient bien le caractère du shaman qui avait tant œuvré pour la fécondité du clan et même si certaines étaient piquées de jalousie à la vue de tant de jeune sensualité, toutes se réjouissaient : leur peuple était béni des dieux et des ancêtres pour avoir reçu un shaman si vaillant et une princesse d’une telle beauté. Le chef s’avança, déposa autour du cou de sa propre fille le collier de fécondité, sa mère lui confia la hache et la massue et le shaman lui remit le globe d’or, gardien de la sagesse des ancêtres.

    Les chants devinrent lancinants, l’encens capiteux et le village se préparait au festin de la nuit avec les coupes suaves de bière d’orge et de miel. Les plats surgissaient sur les tables dressées sous le ciel étoilé et le village se courbait sous la douce cérémonie de la fécondité. D’autres couples ce soir-là s’unirent. Omer observait sa jeune épousé assise près de lui, rougissante de plaisir où se devinait une légère inquiétude. L’étoile du guide céleste scintillait depuis longtemps lorsqu’Omer prit la main de Lisa et l’entraîna dans la grotte sacrée des unions. Depuis son arrivée sur la place du village, elle avait examiné les traits d’Omer et avait remarqué surtout son regard noir, brûlant de désir et sa bouche droite, pleine comme un fruit d’été. Lorsqu’il s’approcha d’elle dans l’obscurité de la grotte pour dégrafer son dernier voile, elle frissonna sous ses doigts longs et forts. Elle devinait son torse lisse et musclé, ses jambes nerveuses et chaudes. Lorsqu’il tendit son sexe brûlant contre son ventre, elle soupira délivrée de l’attente et prête au sacrifice tant attendu. Leur nuit s’élança comme une brûlure inépuisable et les laissa au jour naissant blottis dans une étreinte où se mêlait une extrême jouissance à une complétude étonnamment forte pour un couple uni pour la première fois. Leurs cœurs battaient encore violemment quand soudain leur couche vibra ; un roulement sourd et effrayant se levait des entrailles de la terre, une onde qui venait de la mer souleva les arbres dressés devant la grotte qui se déracinèrent comme des fêtus de paille. Omer n’eut que le temps de précipiter Lisa dans le fond de la grotte, courir dans les méandres de la terre protectrice.


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  • De l’autre côté de la mer, sous les forêts d’oliviers aux têtes folles, je pense à lui. Je m’étendrais contre son corps comme la mer allonge son écume contre le flanc de la crète. Et je me souviendrais de lui, tout au long des jours, tout au long des nuits. J’entendrais sa bouche prononcer à mon oreille les mots d’amour dont il a tant usés déjà. Je sentirais dans ma bouche ses doigts de lumière. Le dieu amour a posé son talon sur une colline verte et de cette empreinte est né celui que j’ai aimé dans le silence de la passion.

    Je ne sais pas à quel moment l’instant devient magique, à quel moment le regard ou la caresse, le silence ou le baiser deviennent échange. Je sais qu’à certains moments les regards, les caresses, les silences et les baisers n’ont que l’apparence de ceux-là et leur réalité, parce qu'en absence des échos tourmentés et impétueux d’autrefois, a le goût de la cendre ou du sable dans la bouche assoiffée.

    Je suis aujourd’hui ce corps de sable qui a oublié le goût de la pluie quand la terre rouge assoiffée se fend dans les chemins, s’évapore en nuage de poussière jusqu’au jour où le nuage en caresse dépose son eau longtemps gardée ! Et mille gouttelettes roulent et s’épuisent jusqu’au cœur de la terre rassasiée. Retrouverais-je jamais ce goût d’autrefois quand le nuage en reflet se pose dans l’œil de la terre ?

    Cela a existé, cela a été bu et cela a rassasié.


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  • Ce soir comme je rentrais du boulot, mon tendre m'a annoncé :

    - On part à Tokyo pour Noël, l'avion c'est moins cher que New York. Ne t’inquiète de rien,  j'ai tout prévu. Qu'en penses-tu mon coeur ?"

    Je me suis rappelée notre en-cas de midi avec Martine au bureau: "Mon mari ne décide jamais rien, c’est d’un pénible, même au lit, pas d’initiative !"

    - Et on logera chez l'habitant.

    - Oh, maman, c'est trop super." a renchéri mon ado, fan de manga et autres japoniaiseries. J’ai croisé son regard illuminé. "On dormira sur des tatamis."

    J’ai tâté le bas de mon dos, un peu coincé, là soudain.

    - On prend le TGV jusqu’à Paris, 16 heures d’avion, escale à Pékin."

    J’ai pensé à haute voix : "Le décalage horaire, ça fait combien d'heures ?" Je dormirai. Penser aux pillules contre le mal de l’air.

    Puis j’ai annoncé en regardant mon chéri souriant et mon ado en extase.

    - Ah oui, mon chéri, c’est une excellente idée, oui Noël à Tokyo… j’emmènerai des fourchettes..."

    - Ah non, maman, tu vas me donner la honte. "

    Ce soir-là, je me suis couchée avec Les belles endormies de Kawabata entre les mains. Je ne vais pas me faire harakiri pour autant ? J’ai toujours préféré Kawabata à Mishima.

    Bref, on part au Japon pour Noël.   


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