• J'ai plongé la main puis le bras, 
    Mon corps tout entier a basculé
    J'ai glissé contre les parois lisses
    J'ai cherché bien au fond
    Jusqu'à ce que je le sente
    Jusqu'à ce que je l'agrippe
    Jusqu'à ce que je l'arrache.

    L'humanité retient son souffle
    L'humanité suspend ses batailles
    Depuis l'éternité l'humanité attend.

    Je l'extirpe de ses souterrains  
    Je le brandis en trophée
    Je le fais naître au jour
    Le voici sorti du néant.
    Au premier jour du printemps
    J'ai libéré
    l'espoir affamé
    Dedans la boîte de Pandora.


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  • On peut y croire

     

    Ce matin j'ai ouvert les deux battants de ma fenêtre
    Je me suis accrochée au parapet
    J'ai grimpé dans la gouttière du toit
    Et tout là-haut j'ai crié ton nom

    Il a glissé sur les tuiles luisantes
    Il s'est dessiné sur les ardoises creuses
    Il a rebondi sur les cheminées de brique
    Un arc-en-ciel l'a accroché
    Depuis il voyage sur tous les continents.

    Il a donné à boire aux enfants du Sahel
    Il a guéri les blessés de Bagdad
    Il a ouvert les prisons de Chine
    Ton nom était si puissant quand je l'ai crié
    Que les Bushmen d'Afrique et les chamans de Mongolie
    Ont vu un nouvel esprit s'envoler.




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  • "Le poète est celui qui rajoute le soir une virgule qu'il a enlevée le matin" (Oscar Wilde)

    La virgule est tombée
    je la cherche
    pas derrière l'ordi
    ni sous l'oreiller

    Nuit noire
    L'inspiration est enrouée
    ça fait mal
    gorge embuée

    J'ai attrapé un tour de rein
    c'est certain
    à force de chercher
    la virgule

    Elle se défile
    saute les lignes
    se planque sous la toile
    le pinceau perd son dernier poil

    Faudrait un marteau
    pour faire sauter le marbre
    pas facile
    les mains baladeuses

    Elles s'agitent
    mais toujours pas de virgule
    faudra mettre autre chose
    un point d'interrogation.


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  • Le soldat - Blessé plusieurs fois, H* lui demanda le coup de grâce.
    L'auteur - C'est un peu triste ta fin, non ?
    Le soldat - Attends, c'est pas fini. Il ne parvint jamais à laisser mourir H*.
    L'auteur - Je préfère, et ensuite ?
    Le soldat - Eh bien, je ne sais pas. Tu es l'auteur.
    L'auteur - Oui mais je manque d'imagination.  Reprenons, on est sur un champ de bataille...
    Le soldat - Sur le front d'Orient.
    L'auteur - Ah bon je croyais que c'était dans les Ardennes. Peu importe. Que se passe-t-il pour un soldat blessé ?
    Le soldat - On le porte à l'hôpital militaire.  A* traîne H* jusqu'à l'hôpital de Verria.
    L'auteur - Verria ?
    Le soldat - Oui ça sonne bien.
    L'auteur - Quelles sont les blessures de H* ?
    Le soldat - H* a perdu deux doigts, main gauche, par éclats d'obus. Coup de baïonnette à l'aine.
    L'auteur - Et le cœur ?
    Le soldat - Ça il l'a déjà perdu, plusieurs fois. Aux bordels de la vie.


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  •  

    « Que se passe-t-il ? »

    Lucien avança à découvert, sur les galets glissants en bordure de la rivière noire. Sur la rive, Joseph se tenait debout, nu.

    « Ça se voit pas ? Je pisse. »

    « A poil ? T'as pas vu les boches derrière les bosquets. Tu veux qu'ils visent ta caboche? »

    « Un soldat ne tire pas sur un homme nu désarmé. A quoi ça servirait l'uniforme, certainement pas à nous rendre beau. T'as vu ceux qu'ils nous ont fournis, on est couleur boue. »

    « Oui, mais toujours debout. »

    Tout en répondant à Joseph, Lucien s'était assis pour mieux dégrafer ses chaussures, dérouler ses bandes. Il s'apprêtait à relever son pantalon quand le Napolitain s'approcha d'eux.

    « Alors, le terun, tu viens ? »

    Gianni commençait à ôter son casque et ses vêtements. 

    « Vous êtes devenus fous ! » soupira Lucien.

    Tout autour, la rivière dévalait ses eaux boueuses du printemps, la forêt de mélèzes s'alignait de l'autre côté et s'accrochait aux contreforts de la montagne dressée en pyramide de granit. Dans le sous-bois à moins de quinze mètres en avant, on sentait les autres, planqués, hésitants à attaquer ce petit groupe égaré.

    « L'eau est glacée, je risque pas d'aller plus loin. Ça tombe bien, je sais toujours pas nager. Trois ans sous les drapeaux, y a que dans les tranchées que j'ai pataugé. »

    Joseph était trapu, le nez aplati, les cheveux en bataille, touffus. Après avoir pissé, il avait tranquillement secoué son sexe au-dessus de l'eau. Ce n’était pas la première fois que Lucien le voyait nu. Chaque fois, il admirait la force qui allait des épaules larges, au ventre massif et à la toison noire. Ce n’était pas la première fois que Lucien regardait le sexe de Joseph. Ce n’était pas la première fois. Là, il était au repos, ça lui arrivait de le mettre au garde à vous, quand l'ennui de l'attente lui donnait envie de passer le temps. La présence de ses compagnons lui importait peu dans ces moments-là. C'était même devenu une habitude : à celui qui enverrait son sperme le plus loin de la tranchée ou de l'abri improvisé sous des branches.

    Le Napolitain se mit à siffler un air de son pays, tout en faisant des signes avec la tête, en direction des feuillages qui bruissaient en face.

    « Putain, y vont quand même pas nous attaquer sans notre tenue. »

    Joseph continuait à tremper ses pieds dans l'eau, il prit un caillou bien plat entre ses doigts, et là, s'accroupissant, il commença à viser l'autre rive. Son ricochet tapa cinq fois la surface de l'eau. Le Napolitain siffla entre ses dents pour saluer l'exploit. Joseph était aussi fier que s'il avait visé la tranchée des autres. De l'autre côté, un soldat avança, salua le groupe, s'accroupit et lança une pierre plate. Un, deux, trois, quatre, cinq, six ricochets, le dernier frôla les pieds de Joseph. Puis, l'Allemand se redressa et lentement se déshabilla, et quand il fut absolument nu, il se mit à pisser en toisant Joseph. Très vite, un deuxième Allemand le rejoint. Et Joseph éclata de son rire sonore, applaudit. On ne savait pas si c'était au nombre de ricochets ou à la longue lancée d'urine. Tous les cinq, oubliant l’espace, le temps, riaient comme si la guerre n'avait pas lieu sur cette plage de galets. Après tout, ils étaient les représentants des cultures européennes les plus évoluées, ils n'allaient pas jouer aux sauvages qui s'entretuent pour un gué à traverser.

    Surtout, leurs officiers étaient loin. Ils les avaient envoyé en éclaireurs, eh bien ils éclairaient le monde, dans l'instant d'une trêve qu'ils s'accordaient. On était le 6 mai 1917, le soleil fleurait bon dans les prés alentours et la guerre  sans couleur s'éloignait dans le matin. On leur avait dit de repérer les passages, de lorgner les forces de l'Axe. Et parce que Joseph était un bon grimpeur, parce que le Napolitain connaissait les moindres couleurs de roche et parce que Lucien était toujours partant du moment qu'il accompagnait Joseph, ils avaient pris la route, en rouspétant pour la forme mais au fond, ça leur plaisait d'être ensemble, à marcher plutôt qu'à porter les pierres pour construire des routes improbables ou à se faire canarder par les obus. Y manquait plus que le Russe pour qu'ils soient à l'aise dans leur mission. Mais Dimitri avait été appelé ailleurs par son bataillon. Il aurait aimé, le ruskov, se baigner avec les boches. Il aurait bien été capable de leur parler de la révolution qui grondait dans son pays.


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