• Le matin, à neuf heures, ce sont les industriels, les commerciaux qui prennent un café en vitesse avant le début de la journée. Soyez tranquille, à cette heure, pas d'étudiants. Ils dorment encore. Là vous entendez des propos très sérieux. Qui commence toujours pas : « Comment vas-tu ? Beaucoup de travail ? » « Je suis débordée. Le nouveau commercial ne passe pas. Mademoiselle Fine de la Sfar est furieuse. Tout l'après-midi d'hier j'étais au téléphone, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, horrible ! » Et il y a cette brune, c'est une femme que j'admire beaucoup. Vous voyez cet immeuble repeint là-ba derrière la rangée d'arbres ? Il est à elle, elle a ouvert une boîte de conseil, ne me demandez pas en quoi. Elle vient quelquefois à ma table quand ses affaires l’inquiètent et qu'elle n’a pas envie d'en parler à ses messieurs en costume... Comment je l'ai séduite ? Nous étions à la même table, un jour où une connaissance commune nous avait réunis par hasard. Tous deux parlaient affaire, la vie chère, le gouvernement qui freine l’action des entrepreneurs, les fusions, les rachats des grands groupes. J'étais censé écouter, avant d'autant plus de sérieux que je faisais du pied à cette belle femme. Quand elle s'en aperçut, elle me regarda curieusement puis trouva cela drôle et le lendemain, dès qu'elle entra, elle vint s’asseoir à ma table.

    A onze heures, ce sont les professeurs qui, leurs cours terminés, viennent ici régler quelques problèmes épineux et se plaindre que la faculté ne leur accorde même pas un bureau tranquille. Là les conversations sont tout aussi importantes. De loin, vous ne verriez aucune différence, c'est le même ton. Si vous vous rapprochez, vous constaterez que le sujet est tout différent : « Ah non, c'est impossible. Vous ne pouvez pas admettre que ces tribus existaient déjà au Paléolithique supérieur. » Enfin quelque chose qui y ressemble. « C'est vrai, il y a Lascaux, mais tout le formulaire, la langue ! Non, ça ne colle pas. Ou alors... » Ou alors leur théorie tombe à l'eau et en entendant ils se plongent dans un café fumant, espérant que le monde n'y verra que du feu. S'ils sont très honnêtes, intellectuellement, ils remettront tout en question et le lendemain reviendront un sourire aux lèvres, ayant pris en compte une nouvelle donnée qui soutiendra la fondation de leur hypothèse.

    Oui, bien sûr, ceux du ministère viennent aussi. Ce sont le plus souvent des secrétaires, des sous-chefs de cabinet. Des gens biens. Importants. Ennuyeux. En avril dernier -je me souviens très bien du mois car au même moment, une vieille dame me recommandait de ne pas me découvrir d'un fil, selon le dicton. Les vieilles femmes adorent les adages, parce qu'elles, elles les suivent à la lettre et pour rien au monde ne quitteraient leur cher imperméable tant que mai n'est pas installé au calendrier. Ce jour-là, donc, la porte, celle du devant qui donne sur le boulevard, fut poussée d'un seul coup : un homme, grand, imposant, le cheveu et le regard noirs, envahit l'entrée. C'était Georges Blanc, le député. Derrière lui suivait un secrétaire. Ils étaient pressés et se firent servir au bar. Un troisième personnage les rejoint bientôt et je compris à l'air contrarié du député qu'un contre-temps les obligeait à rester plus longtemps que prévu ici. Ils voulurent donc choisir une table et je ne sais pourquoi, le secrétaire, m'ayant reconnu, s'avança à la mienne. Il était trop tard quand il réalisa que le député était peu enclin à s’asseoir à la table d'un inconnu. Je ne pouvais que sortir de l'embarras ce jeune secrétaire et sus, par quelques tournures, dérider le député. Il devint même prolixe et voulut dire quelques bons mots. C'est là le rôle de celui qui aspire à un rôle : il lui faut chaque jour prouver qu'il est à la hauteur de sa tâche. Voyez-vous, l'homme politique se veut le guide du peuple, il n'aura donc d'autres soucis que de prouver sa lucidité, sa compétence. Georges Blanc est le parfait exemple de l'arriviste politique. Avez-vous lu son livre ? Rien de plus commun que ses idées, ce sont celles de tout le monde, mais il les exprime bien et chacun s'y reconnaît. Comment, vous ne vous doutiez pas de l'impact de cet homme ? Nous en étions à parler des relations humaines, ce qui vient vite dans un lieu de rencontre comme celui-ci. « Monsieur, le député prenait un ton de confidence mais élevait la voix, nous ne devons plus dire comme Descartes, « Je pense, donc je suis » mais bien plutôt « Je communique, donc je suis. »

    Dites, vous n'êtes pas de ces gens qui se glorifient de fréquenter des gens importants, n'est-ce pas ? C'est un trait de caractère qui m'a frappé chez un jeune homme au demeurant très prometteur. Sa situation d'étudiant le rendait soucieux. A vingt-huit ans, il s'inquiétait de n'avoir encore rien prouvé. Il est des hommes pour qui l'action est une bannière, je ne parle même pas des militaires ou des entrepreneurs. Mais, voyez-vous, ce jeune homme, révolutionnaire en puissance exilé de son propre chef de son pays, ne pouvait s'empêcher de nommer ses relations par leur profession, ou à défaut par leurs activités. Comme il lui était difficile de me qualifier de la sorte et bien que ma compagnie lui plût, il s'était convaincu que j'étais un homme d'importance et d'un tacite accord me présentait à ses propres amis comme un poète. Cette définition lui convenait, quant à moi elle me flattait je l'avoue. Par je ne sais quelle facilité, je m'étais laissé aller à lui parler de quelque poésie écrite par moi. A l'époque, il est vrai, j'aimais écrire à mes amies de longues lettres enflammées, que je n'envoyais jamais ou très rarement. Il m'était donc aisé de prendre ces propos d'amour pour de la poésie. La poésie n'est-il pas pas le chant de l'amour ? D'ailleurs, j'avais quelque talent et je me suis passionné, un temps, pour ces écrits. Donc, à cette époque, j'étais poète et mon révolutionnaire plaignait les artistes incompris, tout comme les prophètes -entendez, les révolutionnaires- dans leur propre pays. Je ne devrais pas parler avec légèreté de ce jeune homme. Grâce à lui, j'en sais plus long sur les théories révolutionnaires mais à l'époque je fréquentais aussi un groupe d’anarchistes et n'ai jamais pu trancher entre la théorie marxiste et l'anarchie. Mon révolutionnaire était marxiste-léniniste convaincu et regrettait de ne pouvoir m'ouvrir les yeux. Toutefois, il me pardonnait puisque j’étais poète ; en outre, nous partagions le goût des femmes et nous trouvions dès lors un terrain d'entente quand les discussions trop politiques m'ennuyaient ouvertement.

    Quatre heures, c'est l'heure que je préfère. Bientôt vont arriver toutes les jeunes femmes désœuvrées qui auront passé leur après-midi en quête d'achats, de frivolités. Ne m’accusez pas d'être sexiste -on dit cela, n'est-ce pas ? Ce n'est qu'une affaire de culture après tout. Allez en Italie et vous serez frappé du nombre d’hommes qui s'arrêtent devant les vitrines, s'habillent avec recherche et surtout en parlent comme d'une chose naturelle. Ici, quoique l'homme s'habille, il feint de ne pas y attacher d'importance. Donc, ces femmes entrent ici pour boire un thé ou un jus de fruit, selon la saison, et se mettent à rêver ou à chercher, selon l'âge, un inconnu, avec qui elle pourrait oublier leur ennui, en attentant l'heure où elles iront récupérer les enfants à la sortie de l'école. Quand elles sont seules, elles sont charmantes, avec leur mère ou leur belle-mère, elles sont pathétiques. Que voulez-vous, les groupes détruisent toute spontanéité, toute véracité. A se réjouir faussement pour des choses sans importance, on devient rapidement soi-même sans intérêt.

    Est-ce que j’ai continué d'écrire ? Des lettres surtout. J'ai commencé un roman, évidemment, qui n'a pas commencé à écrire un roman ? Puis j'ai renoncé. Tout le monde écrit, alors à quoi bon ! Et surtout, à cause de Dostoïevski et de Nastasya Filippovna. A lire cette scène admirable où la jeune femme renonce à l'amour parce qu'elle se persuade d'être indigne du prince, je pleurais monsieur. Dostoïevski m'arrachait des larmes. Cette souffrance, je me demande même si une femme me l'a fait autant éprouver. Blandine peut-être. Tout à coup, je me suis senti indigne d'écrire un roman. Parce que pour cela, il faut être intense, vivre, sentir, avec intensité. Je vous l'ai dit, l'intensité m'enthousiasme. Blandine m'aimait intensément. C'en était effrayant et moi, cruel, je lui ai interdit de m'aimer.

     

     

     

     

     


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    C'est la première fois que vous venez dans ce café sans doute, je ne vous y ai jamais vu. Moi, c’est mon fief. Ce café est rare. Voyez ses décorations, c'est le grand Parelli, celui de Florence qui les a dessinées, avant qu'il ne soit célèbre. Depuis un siècle, les patrons ont respecté ce décor. Toutes ces nouvelles couleurs qui sont choisies ailleurs, et ces matériaux, l'inox, le plastique, pouah !Je ne les supporte pas. Surtout là, vous êtes au cœur du meilleur quartier de la cité. A droite les universités, à gauche les banques et derrière vous le Ministère. Je n'en dis pas plus. Il suffit de venir à des heures différentes et vous connaîtriez toutes les nouvelles du monde les petites et les grandes.


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    Blandine (suite 2)

    Pst, approchez-vous de moi ! Vous avez vu ce jeune homme qui vient d'entrer ? Regardez-le il s'est assis là près des plantes. C'est un étrange garçon. Il vient souvent ici. Parfois, il s’assoit à ma table. Il parle beaucoup, je l’écoute. Il lit des journaux scientifiques. Je parie qu’il va commencer à en feuilleter un. Il connaît toutes les nouveautés scientifiques, surtout en astronomie. Moi, dans ces choses-là j'ai appris à reconnaître quelques étoiles. Une jeune femme que j'ai connue était très attachée à ces visions du ciel nocturne. Désormais, je ne peux m'empêcher, les nuits d'été, d'emmener une belle pour lui lui parler de mythologie céleste... C'est un truc ? Oh, je n'aime pas ce mot. Bon, c'est vrai que, si vous tenez ce langage à une femme, elle vous prendra pour un rêveur et la moitié du chemin est parcouru... Non, là je ne vous suis plus. Voyez-vous quand je parle de la ceinture de Kuiper je revois les yeux gris de mon amie. Ils brillaient rien qu'à chercher ces noms amis dispersés dans le ciel. Et chaque fois, son souvenir revit. Les femmes séduites ainsi le sont plus par cette autre inconnue que par moi... Vous me faites douter. Oui, en définitive, je devrais être jaloux de mes souvenirs : ce sont eux qui plaisent aux nouvelles passantes. Les femmes se comprennent à travers moi.

    Passantes. Voilà un mot qui me plaît. Quoi de plus porteur que cette idée. La passante emplit mes rêves. Je la vois à travers les fenêtres de ce bar. Elle court, flâne, s'envole, amoureuse, soucieuse, indifférente, aimée, incomprise. Tout cela dans cette tête souriante, maquillée, insolente, intense. L'intensité, c'est cela qui me ravit. Mais nous en reparlerons. Je vous évoquais ce personnage là-bas et je m'emporte.

     

    Donc, devant tout son savoir, je me sentais dépassé. D'ailleurs, je l'écoutais à peine, persuadé que de toute façon je ne pourrais pas le comprendre. Un jour, pourtant, que j’étais attentif, je fus étonné par son discours. Il racontait je ne sais quelle nouvelle suffisamment importante pour que les quotidiens en aient parlé. J'étais donc au courant. Et ainsi je pus réaliser que cet homme ne comprenait rien à ses lectures. Les revues scientifiques, il les lit, ça oui, mais sans retenir quoi que ce soit. Et pire, il ne les comprend nullement. Que vous disais-je ? A peinte a-t-il commandé et déjà il a étalé une revue, son monde. Eh oui, les hommes ont besoin de se créer des frontières. Quand la société leur refuse ce confort moral, ils s'en inventent un. Lui, son univers, ses frontières, c'est croire qu'il entend la science. Aux yeux des autres, il est « l'amateur de sciences ». Peu importe si c'est faux : il existe. Ah vous pensez que moi aussi je suis le mathématicien de l'amour et que je n'y connais rien ? Oui c'est possible. Ma foi, la connaissance des corps en apesanteur est déjà une science que je fréquente volontiers. Je la goûte et si je ne connais pas ses lois, je me contenterai de ses boudoirs.

     

     

     


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    Je crois que nous sommes dans un jour faste, monsieur. Là, dans ce café. "Hep Lucien, la même chose !" Il faut fêter ça. J'imagine déjà notre tour de France. Un compagnonnage. Fiez-vous à moi. Ah oui, nous parlions de Blandine. Hélas, Blandine était folle. Voilà la raison de mon amour fou pour elle. Vous savez, vous avez tenu une fois l'objet de votre désir, la plupart du temps il s'effrite. Une caresse, un baiser, vous jouissez et plus rien. Ce n'est pas que les femmes soient des objets. Mais vous conviendrez qu'il ne faut pas confondre désir et amour. Une femme vous plaît. Cela signifie-t-il qu’elle puisse s'accorder à votre humeur ?

     

    Donc Blandine me plaisait, mais à ce stade, je vous l'ai expliqué, je n'étais pas amoureux. Elle, l'était déjà. Vous pensez que j'exagère. Ne niez pas, je l'ai vu ce sourire dans ce coin de ride. Vous devez vous souvenir d'un détail important : Blandine était jeune. Jeune et d'un grand idéalisme, cet idéalisme qui vous empêche d'être lucide. Rien de pire pour une jeune femme que de ne pas être lucide. Rien de pire pour une jeune femme que d'être idéaliste. Blandine était à un stade critique : elle confondit émoi avec amour. En quelques jours, que dis-je, en quelques heures, elle était soumise... Quoi ? Vous me traitez de profiteur ? Oublions cela. Je ne profitais pas de Blandine. Cette petite n'était pas soumise à moi mais à son soudain désir de l'amour. Savez-vous ce qu'est que cette tension ? Aimer, c'est s'oublier, se donner et Blandine éprouvait l'étrange et cruel antagonisme commun à cet âge : s'appartenir en appartenant à un autre.

    Ah oui je vous parlais des lois de l'amour. L'amour est un code et qui sait le décrypter est enfant d'Eros. L'amour. Qui mieux que Botticelli l'a peint. Regardez Aphrodite redressant son visage quand Arès s'alanguit. Oui oui Vénus et Mars, mais vous connaissez mon aversion pour la romaine mythologie. Quelle volupté dans l'homme et quelle dignité, quelle retenue dans le corps de la déesse. Dans cette guerre, le guerrier est le mal armé. C'est Salomon aux pieds de sa reine de Saba. C'est Marc Antoine aux pieds de Cléopâtre. C'est Bonaparte aux pieds de Joséphine. L'art d'aimer est un jeu cruel que l'homme de guerre manie avec maladresse. Quoi de plus subtil que l'amour. Et je n’exagère rien.

    Pour moi, quand je suis amoureux, mes facultés sont décuplées. Je veux dire d'attention, d'écoute, de patience. Mon esprit s'éveille à ce souffle et jamais encore je n'ai mieux appris que dans ces moments-là. La nature humaine se liquéfie entre mes doigts et je n'ai plus besoin de philosophe, de yogi ou d'autre mage. L'amour par sa propre magie unit toutes les énergies.

    Phéromone, vous dites ? Dopamine ? Certes, chimie des âmes. Quoique je préfère la physique, si vous me permettez ce raccourci quantique. L'amour quantique des quantiques.

    (à suivre)


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    Le jeune homme poussait des cris inarticulés, sa mère tentait de le nourrir. Furieusement sa main se hâtait, son visage restait impassible, presque un sourire s’esquissait comme pour dire à l'entourage « ce n'est rien, il a faim, je lui donne à manger, je suis sa mère, je lui donne à manger ». Mais à chaque bouchée le jeune homme balançait mollement ses bras et refusait d'avaler en poussant des sons inarticulés. Le père se leva pour bloquer la chaise roulante qui bougeait à cause de l'effort de la mère et du fils, effort inversé.
    La terrasse était vide, personne ne s'asseyait près de la famille en proie à ce macabre manège des repas où la mère nourrissait le fils qui refusait et elle qui recommençait inlassablement, sans impatience, mais avec le regard de travers qui traînait sur les passants pour vérifier leurs réactions, qui traînait sur les genoux boiteux de son fils et qui traînait encore plus sur le font lisse de l'époux, toujours silencieux, la laissant, elle, en proie à ce malaise, à cette maternité jamais cessée.
    Dans tout cela le regard de la mère apparaissait vidé, retourné en elle pour toutes les émotions qu'elle n'avouait pas et elle ne laissait sortir que l’opacité de ses pupilles gris-jaunes. Sa jupe tombait au-dessous du genou, ses pieds étaient chaussés de sandales plates, ses ongles n'étaient pas vernis et ses cheveux étaient coupés droits sur le font, un peu aplatis sur le haut du crâne et retombaient en boucles maladives sur la nuque blanche. Elle n'était plus une femme ni même l'épouse de l'homme qui lisait son journal en tournant bruyamment les pages pour masquer, par le froissement répété, les cris de son fils qu'il ne regardait jamais.

    La famille restait là une semaine de l'année dans les meilleurs jours de l'été. Le père sur l'agenda de son bureau marquait d'un trait rouge la première semaine d’août. Chaque année, ils consacraient une semaine entière à leur fils qui demeurait dans cette maison de repos pour adulte. Leur fils aurait vingt-neuf ans dans trois jours. Ils fêteraient ensemble cet anniversaire mais il ne saurait pas qu'il avait vingt-neuf ans.

    Les médecins à sa naissance avaient annoncé qu’il ne vivrait pas au-delà de l'âge de deux ans. Et pendant deux ans, ils l'avaient tant choyé qu'ils en avaient oublié d'avoir un second enfant. La crainte de recommencer aussi. Et l'épouse était devenue la mère. Uniquement.
    Elle avait glissé dans ce rôle comme on prend le voile. Jusqu'à ne plus faire l'amour par crainte d'avoir un second enfant comme celui-ci, par dégoût du sexe de l'homme, trop épais, trop lourd dans son vente, toujours endolori, sans qu'elle n'acceptât jamais qu'un médecin la guérisse de ses plaies. Sans doute parce qu'elle les imaginait. Elle regardait parfois avec un petit miroir les lèvres rouges et les plis qui bordaient son vagin. Elle se déshabillait dans la salle-de-bain pour éviter que son époux ne la voit nue et, lui, par pudeur pour elle, revêtait toujours un pyjama. Certaines nuits il tentait de la toucher mais elle glissait au bord du lit, tout au bord, et se mettait à parler de leur fils. Ils prirent l’habitude de faire chambre à part.

    Il restait des heures debout devant la fenêtre de la chambre qui était devenue la sienne. Il ne disait rien, il ne pensait à rien. Il voyait le ciel noir, le haut des sapins du parc voisin et la route où quelques voitures passaient. Il aimait quand il pleuvait pour toutes les odeurs qui naissaient, pour les bruits aussi. Chez lui, il restait silencieux. Il travaillait beaucoup, était très familier avec son entourage de travail, ses collègues l'appréciaient, sa secrétaire aussi. Ils auraient pu facilement rompre cette chaîne maintenue par sa femme. Il ne le faisait pas. Par sens du devoir ? Il ne savait pas. Il allait souvent au cinéma seul, en sortait parfois bouleversé. Il s'installait à une terrasse de café et commandait une bière pou retrouver son calme. Puis il retournait chez lui, prétextant, pour justifier son retard, une réunion imprévue de bureau. Il avait un peu honte de prendre plaisir à des films ordinaires, à des films tout courts. Chez lui, il se taisait.

    Un vieux monsieur s'avançait vers eux en fauteuil roulant. Il avait le teint bronzé, le regard bleu très vif, ses mains tremblaient exagérément et sa bouche se plissait avec douleur. C’était un homme distingué qui portait des costumes en lainage gris l'hiver et les jours de pluie et en lin beige les jours de grande chaleur. Chaque jour, une infirmière lui nouait une cravate finement rayée. Les jours de fête il exigeait un nœud papillon en soie grise ou marron. Ses chemises blanches étaient toujours impeccables. La blanchisseuse du village venait lui porter à « la maison » son linge dont elle s'occupait spécialement, à la demande du vieil homme, qui ne supportai pas que les employées, toutes des jeunes femmes du pays, très fraîches et jolies comme l'est une femme qui n'a pas encore vingt ans, puissent tenir entre leurs mains ses vêtements, surtout ses vêtement de corps. La blanchisseuse, une femme d'une quarantaine d'années, s'employait donc à prendre soin de son linge ce qu'elle faisait de bon cœur. Jamais elle n'aurait admis qu'une jeune femme prît le relais. Elle ne voulait pas trahir cet homme qui restait superbe malgré son accident récent.

    L'homme en fauteuil roulant avait aperçu de très loin le jeune homme sur sa chaise roulante et sa bouche s'était davantage plissé à le vue du couple, surtout de la femme.

    Il passait de longues après-midi avec le jeune homme pour d’interminables parties d'échec. Le jeune homme était une excellent partenaire, excessivement passionné, qui applaudissait comme il pouvait quand il gagnait et criait dès qu'il perdait. Il lui arrivait de renverser par colère et dépit le plateau et d’éparpiller les pièces en bois ce qui, chaque fois, indisposaient les infirmières en blanc. Mais l'homme dans son fauteuil roulant riait toujours à ses gestes qu'il appelait des fantaisies et tapotait gentiment l'épaule de son compagnon pour le calmer. Personne dans l'établissement ne comprenait comment cet homme parvenait à communiquer avec le jeune homme et à obtenir de lui qu'il se comportât presque normalement c'est-à-dire sans indisposer son entourage.

    La seule semaine de l'année où ses parents le rejoignaient était la semaine la plus redoutée pour les infirmiers qui devaient chaque soir lui prescrire des doses d’anxiolytiques et de barbituriques.

    Il suffisait que le vieil homme s'approchât de la chambre du jeune homme pour que celui-ce se tût.

    Le vieil homme lui apprenait le respect de soi mais personne, ici, ne comprenait réellement.

     


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