•  

     

    Le jeune homme poussait des cris inarticulés, sa mère tentait de le nourrir. Furieusement sa main se hâtait, son visage restait impassible, presque un sourire s’esquissait comme pour dire à l'entourage « ce n'est rien, il a faim, je lui donne à manger, je suis sa mère, je lui donne à manger ». Mais à chaque bouchée le jeune homme balançait mollement ses bras et refusait d'avaler en poussant des sons inarticulés. Le père se leva pour bloquer la chaise roulante qui bougeait à cause de l'effort de la mère et du fils, effort inversé.
    La terrasse était vide, personne ne s'asseyait près de la famille en proie à ce macabre manège des repas où la mère nourrissait le fils qui refusait et elle qui recommençait inlassablement, sans impatience, mais avec le regard de travers qui traînait sur les passants pour vérifier leurs réactions, qui traînait sur les genoux boiteux de son fils et qui traînait encore plus sur le font lisse de l'époux, toujours silencieux, la laissant, elle, en proie à ce malaise, à cette maternité jamais cessée.
    Dans tout cela le regard de la mère apparaissait vidé, retourné en elle pour toutes les émotions qu'elle n'avouait pas et elle ne laissait sortir que l’opacité de ses pupilles gris-jaunes. Sa jupe tombait au-dessous du genou, ses pieds étaient chaussés de sandales plates, ses ongles n'étaient pas vernis et ses cheveux étaient coupés droits sur le font, un peu aplatis sur le haut du crâne et retombaient en boucles maladives sur la nuque blanche. Elle n'était plus une femme ni même l'épouse de l'homme qui lisait son journal en tournant bruyamment les pages pour masquer, par le froissement répété, les cris de son fils qu'il ne regardait jamais.

    La famille restait là une semaine de l'année dans les meilleurs jours de l'été. Le père sur l'agenda de son bureau marquait d'un trait rouge la première semaine d’août. Chaque année, ils consacraient une semaine entière à leur fils qui demeurait dans cette maison de repos pour adulte. Leur fils aurait vingt-neuf ans dans trois jours. Ils fêteraient ensemble cet anniversaire mais il ne saurait pas qu'il avait vingt-neuf ans.

    Les médecins à sa naissance avaient annoncé qu’il ne vivrait pas au-delà de l'âge de deux ans. Et pendant deux ans, ils l'avaient tant choyé qu'ils en avaient oublié d'avoir un second enfant. La crainte de recommencer aussi. Et l'épouse était devenue la mère. Uniquement.
    Elle avait glissé dans ce rôle comme on prend le voile. Jusqu'à ne plus faire l'amour par crainte d'avoir un second enfant comme celui-ci, par dégoût du sexe de l'homme, trop épais, trop lourd dans son vente, toujours endolori, sans qu'elle n'acceptât jamais qu'un médecin la guérisse de ses plaies. Sans doute parce qu'elle les imaginait. Elle regardait parfois avec un petit miroir les lèvres rouges et les plis qui bordaient son vagin. Elle se déshabillait dans la salle-de-bain pour éviter que son époux ne la voit nue et, lui, par pudeur pour elle, revêtait toujours un pyjama. Certaines nuits il tentait de la toucher mais elle glissait au bord du lit, tout au bord, et se mettait à parler de leur fils. Ils prirent l’habitude de faire chambre à part.

    Il restait des heures debout devant la fenêtre de la chambre qui était devenue la sienne. Il ne disait rien, il ne pensait à rien. Il voyait le ciel noir, le haut des sapins du parc voisin et la route où quelques voitures passaient. Il aimait quand il pleuvait pour toutes les odeurs qui naissaient, pour les bruits aussi. Chez lui, il restait silencieux. Il travaillait beaucoup, était très familier avec son entourage de travail, ses collègues l'appréciaient, sa secrétaire aussi. Ils auraient pu facilement rompre cette chaîne maintenue par sa femme. Il ne le faisait pas. Par sens du devoir ? Il ne savait pas. Il allait souvent au cinéma seul, en sortait parfois bouleversé. Il s'installait à une terrasse de café et commandait une bière pou retrouver son calme. Puis il retournait chez lui, prétextant, pour justifier son retard, une réunion imprévue de bureau. Il avait un peu honte de prendre plaisir à des films ordinaires, à des films tout courts. Chez lui, il se taisait.

    Un vieux monsieur s'avançait vers eux en fauteuil roulant. Il avait le teint bronzé, le regard bleu très vif, ses mains tremblaient exagérément et sa bouche se plissait avec douleur. C’était un homme distingué qui portait des costumes en lainage gris l'hiver et les jours de pluie et en lin beige les jours de grande chaleur. Chaque jour, une infirmière lui nouait une cravate finement rayée. Les jours de fête il exigeait un nœud papillon en soie grise ou marron. Ses chemises blanches étaient toujours impeccables. La blanchisseuse du village venait lui porter à « la maison » son linge dont elle s'occupait spécialement, à la demande du vieil homme, qui ne supportai pas que les employées, toutes des jeunes femmes du pays, très fraîches et jolies comme l'est une femme qui n'a pas encore vingt ans, puissent tenir entre leurs mains ses vêtements, surtout ses vêtement de corps. La blanchisseuse, une femme d'une quarantaine d'années, s'employait donc à prendre soin de son linge ce qu'elle faisait de bon cœur. Jamais elle n'aurait admis qu'une jeune femme prît le relais. Elle ne voulait pas trahir cet homme qui restait superbe malgré son accident récent.

    L'homme en fauteuil roulant avait aperçu de très loin le jeune homme sur sa chaise roulante et sa bouche s'était davantage plissé à le vue du couple, surtout de la femme.

    Il passait de longues après-midi avec le jeune homme pour d’interminables parties d'échec. Le jeune homme était une excellent partenaire, excessivement passionné, qui applaudissait comme il pouvait quand il gagnait et criait dès qu'il perdait. Il lui arrivait de renverser par colère et dépit le plateau et d’éparpiller les pièces en bois ce qui, chaque fois, indisposaient les infirmières en blanc. Mais l'homme dans son fauteuil roulant riait toujours à ses gestes qu'il appelait des fantaisies et tapotait gentiment l'épaule de son compagnon pour le calmer. Personne dans l'établissement ne comprenait comment cet homme parvenait à communiquer avec le jeune homme et à obtenir de lui qu'il se comportât presque normalement c'est-à-dire sans indisposer son entourage.

    La seule semaine de l'année où ses parents le rejoignaient était la semaine la plus redoutée pour les infirmiers qui devaient chaque soir lui prescrire des doses d’anxiolytiques et de barbituriques.

    Il suffisait que le vieil homme s'approchât de la chambre du jeune homme pour que celui-ce se tût.

    Le vieil homme lui apprenait le respect de soi mais personne, ici, ne comprenait réellement.

     


    votre commentaire
  •  

    Impressionnez-moi

     

    Je vais peindre aujourd'hui, la lumière est superbe. Je cherche mes mots, mon cher, car c'est bien à partir de cet instant que le monde s'est impressionné. A cause de ce tableau aux reflets impressionnants. Le monde des formes. Parfois la couleur étalée sur la toile est plus importante que la peinture elle-même. La façon dont vous lancez votre pinceau. Avec un couteau, cette sensation est encore plus intense : vous modelez, vous projetez, vous étalez, vous écaillez, vous éclatez la pâte huileuse sur le grain poreux. De vos entrailles à la main, c'est le même souffle qui respire. Le ciel d'orage n'exprime pas davantage d'énergie qu'à ce moment-là où votre corps disparaît tout entier dans la toile qui vous absorbe. Vous vous aplatissez contre les griffes de sa trame. Et le vent qui précède l’éclair vous arrache des cris de douleur. Votre paume exhale les parfums de la terre à tant compresser les couleurs. Ce n'est pas seulement l'espace que vous comprimez sur votre palette mais le temps aussi. Il m'est arrivé de laisser fondre des pastilles blanches sous ma langue. Cette sensation effrayante de briser le temps, de devenir le temps. Ce point de lumière qui éclaire tout à coup un visage et que vous avez placé bien haut sur les pommettes. Donnez-moi la peinture. Que diable tout cela. Vous entendez, c'est l'orage qui revient. Sortons, je veux la pluie je veux cette énergie monstrueuse, que la terre éclate sur nos têtes, que nos pas craquent prodigieusement. Que nous soyons impressionnés avant le retour des étoiles.

     


    votre commentaire
  •  

    synonymes et plus encore

    Je vous dois la vérité : à votre dévouement je voue respect et fidélité. Ma sincérité s'accorde à votre probité. En toute franchise, j'ai foi en votre honnêteté. En toute bonne foi, à votre droiture, j'accorde ma loyauté. Pour tout cela et bien plus encore, j'offre ma rondeur à votre carrure.

     


    votre commentaire
  • Van Gogh une femme assise
    La communion
    comme une poche de poison
    la femme assise
    éloigne les silhouettes
    des passants.
    Comme une étoile morte
    la femme assise
    s'effondre sous d'horribles tensions.

    Et le monde murmure et
    s'amuse tout autour
    oublieux de sa déchirure.

    votre commentaire
  • Van Gogh ceci n'est pas un auto-portrait

    Les non-communiquants
    Van Gogh.
    Présence à Arles.
     
    Dans la lumière
    le vent, les ténèbres
    du secret de l'ami
    solitaire jusqu'à la douleur.

    La douleur tranchante de la lame
    la solitude comme le tranchant de la lame
    de douleur.

    Le murmure des vents
    le murmure des foules.
    Et celui, plus tenace
    terrible et torturant,
    le murmure des foules intérieures
    qui se pressent aux portes
    de la cervelle gonflée
    dégoulinante de rugosité
    dégorgeant des gouffres du langage
    englouti dans ses méandres.

    Et le cœur plein de mots
    avec la bouche qui bégaie ou se tait
    se tord dans un rictus
    bordée des langages interdits.

    Et le vomissement du couteau sur la toile
    qui étale toute la lumière.

    votre commentaire