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  • Lune orange

    Lune orange

     

     

     

     

     

     

     


    Quand notre bateau s'est arrêté dans la crique, ils étaient encore quelques-uns sur la plage et dans les deux tavernes. Les lampes à gaz brillaient bleu et blanches. Christos a plongé les deux ancres dans les eaux profondes. Nous avons quitté Margherita dans la barque verte. La taverne était petite, Christos a choisi le menu, la femme soulevait les couvercles et lui expliquait le repas. Nous avons mangé des petites légumes verts, très doux, de la viande grillée et nous avons beaucoup bu. Les papillons, les insectes de nuit voletaient tout autour. Christos me regardait avec du rire plein le visage. Il me tenait parfois contre lui, me retenait avec son bras passé autour de mes hanches. Je me laissais emporter par son rire et ses grandes mains.

    Sur la plage, des jeunes gens avaient décidé de faire un feu pour plaire à la nuit. Ils étaient là moins d'une dizaine. Au début deux ou trois et les autres près des dunes ou des arbres. Le temps passait et ils se rassemblèrent autour du feu de bois. Nous les rejoignîmes. Chacun allait débusquer une branche, une brindille. Peu de chose mais suffisamment pour nous réjouir. Le feu brilla sans peine, sans fumée. Il y avait trois Grecs, dont une jeune fille, sans rien d'autre en tête que l'espace de la crique. Deux Autrichiens, effarouchés et ravis, écoutaient les propos. Un Allemand, plus âgé s'était assis. Il expliqua que ses amis étaient là-bas, sur le voilier et qu'il ne savait comment les rejoindre. Comme souvent la proximité de plusieurs hommes sur un bateau les avait rendus agressifs, mesquins et ce soir, il payait de cela à rester sur la plage, espérant que l'un de ses compagnons consentiraient à venir le chercher.

    Christos parlait à tous, en grec, en français, en anglais, en allemand, et me lançait des cailloux de sable pour me rappeler à lui. Je les écoutais tous, parlant à mon tour, en anglais, avec maladresse mais amusée. Christos se leva et proposa à l’Allemand de le raccompagner, il en profiterait pour récupérer une bouteille sur son caïque. Les Grecs aussi avaient récupéré une bouteille de vin blanc. Quand Christos se leva, il me parut encore plus grand et plus fort que lorsqu’il me tenait au-dessous de lui, dans le ventre de son bateau. J'entendis la barque s'éloigner et mon cœur ne tremblait que de bonheur, ce bonheur tout simple d'être là sur une plage encore chaude du jour, où flottait le présent à pleine gorge, d'être là, et de deviner le bateau dans la baie qui nous attendait, Christos et moi.

    Christos, lorsque je l'ai quitté, n'a pas voulu prendre mon adresse -ou plutôt il a hésité. « Tu comprends, petite, j'aimais bien prendre ton corps, je ne sais pas si j'aurai envie de t'écrire. » Cette nuit-là, sur la baie, quand la lune s'est levée, c'était un disque parfait, orange. « La lune est belle, elle est orange. » « Et toi, tu es belle ? » « Je ne sais pas, je ne suis pas orange. »

    A ce moment, il appuyait mon dos contre son torse et me serrait. Les autres passaient les bouteilles et c'était le partage du vin entre nous tous. Nous avions oublié le temps.

    Bien plus tard, lorsque Christos me rappela dans ma France, sa voix était émue, perdue, la vie des jours l'avait repris avec ses méandres chagrins. L'été grec nous avait quitté.

     

     


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