• Ava (fin)

    "Ava portait au bras, gravé, un numéro bleu."
    Ce n'est que le surlendemain qu'Assane reprit le train. Entre Lyon et Paris, il était assis aux côtés d'un jeune homme mal lavé qui lisait une liste de mots étrangers alignés sans ordre apparent. Son odeur empêchait Assane d'apprécier la pureté des vallons verts, à peine brumeux dans le lointain. Il fixait la pente labourée d'un champ. L'articulation des sillons tout au long organisait le cheminement de ses pensés. Il se souvenait avoir décidé de devenir boxeur à l'âge de onze ans. Il savait que la vie ne faisait pas de cadeau. Et puisqu'il fallait se battre autant le faire sur un ring, sous le regard vigilant de l'arbitre qui se tenait aux côtés des joueurs. La vie n'avait pas de logique, la réalité était sans morale, il avait donc choisi de créer ses propres règles et la boxe les lui avait apprises. Il avait trois mois d'entraînement avant le combat. Il était calme, détendu, la perspective du combat l'exaltait. Au pied des arbres, l'eau montante lui rappela l'angoisse du cœur solitaire, fermé dans son poing. Ava.


    Elle a touché les arbres, leurs feuilles se sont desséchées, elle a marché sur le lit de la rivière, il a coulé à flot, couleur de sang, elle a touché son genou, elle s'est mise à boiter. Elle regardait derrière les croix noires au-dessus des tombes, les fosses encore ouvertes où les hommes debout, nus, attendent la mort. Dans le silence de l'horreur, dans le silence, par respect pour ceux-là qui déjà ne souffraient plus, par respect pour ceux-là qui se souviendraient de leurs pères, ensevelis pour toujours. L'Histoire, majestueuse, aux seins massifs, avançait le regard oublieux. Comment pourrait-elle les voir ces tombes ? Sa démarche lente et assurée recouvrait d'ombre les tombes, les tombes et l'agonie lente et cruelle des hommes debout dans la terre noire. Le lendemain, les herbes folles recouvraient les charniers. L'homme marchait debout dans la ville reconstruite par-dessus. Assane s'éveilla en sursaut, la langue pâteuse. Il détestait s'endormir dans le train. Le jeune homme continuait à puer. Il se leva pour boire un café et oublier son rêve. Ava portait au bras, gravé, un numéro bleu. Entre Lyon et Paris, il lut dans le journal acheté à la gare qu'une jeune femme avait brûlé dans un incendie accidentel. Ava s'était endormie oubliant d'éteindre sa cigarette. Le temps de l'oubli était venu.


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