• Blandine (suite 5)

     

    Blandine (suite 5)

    Au fond vous êtes bien plus bavard que moi. Vous ne cessez de me poser des questions et il me semble que si nous avons abordé beaucoup de sujets, nous n'avons fait que les effleurer. Au fond, nous n'avons rien dit, c'est l'effet bistrot. Pourquoi vous ai-je parlé de Blandine ? Après tout, j'aurais pu tout aussi bien vous parler de Florence ou de Pascaline. Je sais ce que vous allez me dire. Pourtant vous n'y êtes pas du tout. Blandine n'est pas la dernière femme que j'ai connue ni même qui m'ait aimé. Est-ce la dernière que j'ai aimé ? Peut-on en être certain ?

    Un dimanche, je décidais d'emmener Blandine au parc. Je n'aime pas les promenades à la campagne. Surtout le dimanche, c'est déprimant. Je préfère la campagne de nuit, dans des lieux obscurs. Le dimanche, vous sortez de la ville derrière une file de promeneurs qui comme vous souhaitent respirer l'air pur. Est-ce vraiment leur motivation ? Je crois plutôt que nous agissons par manque d'imagination. Quand les musées ne vous agréent plus, quand la plupart des cafés que vous aimez sont fermés, à part celui-ci. Mais je ne peux tout de même pas rester ici toute une journée, n'est-ce pas ? Donc, la seule promenade que je supporte le dimanche, c'est d'aller au parc. Les jardins sont préférables aux champs. Avez-vous déjà fait l'expérience de trouver un lieu sans avoir à rouler pendant des kilomètres, où l'herbe est tendre et verte, les arbres bien plantés, où à coup sûr vous ne trouverez pas une barrière en fil de fer qui vous oblige à l'enjamber et à déchirer votre costume ? A la campagne, l'herbe est grise, c'est de la mauvaise herbe, dure, tordue, jonchée de détritus laissés par d'indésirables prédécesseurs. Et allez chercher des fleurs dans cet amas informe ! Quelques marguerites frêles et poussiéreuses, sorties de là comme par hasard, osant à peine se montrer. Et s'il vous prend l'envie, au mois de mai, de cueillir du muguet, à moins de venir très tôt, ce que je ne saurais faire, vous ne trouverez rien mais vous gagnerez en revanche un lumbago à force de vous baisser, si ce n'est une avalanche d'éraflures, de coups de toutes sortes à vous être frotté à ces broussailles et ces branches mortes qui encombrent nos forêts. Je ne parle même pas des familles bruyantes que vous croiserez, ni de l'agacement que vous aurez lorsque, attablé dans une auberge, on vous servira des crêpes à peine cuites et où l'on vous fera attendre inutilement dans une salle sans goût, sentant le rance. Il n'y a qu'à la campagne que vous trouverez de tels désagréments, vous ne me ferez pas changer d'avis. Certes, je ne suis pas crédible, peu importe. L'air des villes me convient et je ne comprends pas cet engouement pour le retour à la nature. D'ailleurs, j'ai le rhume des foins et le printemps, comme l'été, je fuis tout ce qui est vert et fleuri. Il est vrai que j'accepterais le retour à la nature dans un monastère perché sur la pointe d'une montagne, loin des hommes en somme. L'homme est fait pour vivre dans la cité. Je n'invente rien, un penseur l'a déjà dit. Je ne vous ferai pas l'affront de préciser lequel, d'ailleurs j'ai oublié son nom.


    C'est donc pour toutes ces mauvaises raisons, qu'en ce dimanche de printemps, ne sachant que faire de Blandine et constatant qu'elle ne me lâcherait pas, je décidai de l'emmener au parc. Pour une jeune fille, c'est déjà une promenade romantique. Pour moi, c'était une façon commode de passer le temps. Nous en étions aux premières rencontres et pourtant il me semblait déjà imprudent d'emmener Blandine n'importe où, je veux dire dans des lieux où je risquais de rencontrer des amis. Habituellement, avec une femme, je m’arrange pour espacer les rendez-vous ou les circonscrire dans des lieux neutres. Cela ne pose pas de problème. Il en allait tout autrement avec Blandine. Il me fallait ménager sa susceptibilité qu'elle avait grande. Je ne sais pourquoi, en outre, cette simple promenade me semblait déjà une imprudence. Quant à Blandine, elle, elle rayonnait. Cela ne dura pas. A peine avions-nous croisé la statue aux colombes qui frissonne dans l'allée de la roseraie, qu'une scène aussi violente qu'inattendue secoua l'alentour. Blandine était blanche, hurlait presque et prenait à témoin les pauvres passants. Je restais coi. Je ne soupçonnais pas que cette enfant fragile pût se comporter avec autant de nervosité et de courroux. J'en étais à chercher quelque exemple dans la littérature quand je la vis s'enfuir, perdant même une chaussure dans le gravier de l'allée. Bon, je restais là, gauche, avec sa chaussure à la main, que j'avais ramassé machinalement, souriant aux passants qui me fixaient bizarrement. La rapidité de la scène, son absurdité, m'interdisaient toute réaction. Comment pouvais-je agir avec raison après ce sursaut démoniaque ? En outre, Blandine avait disparu si rapidement qu'il m'était impossible de la retrouver. Je pris le parti de m'asseoir sur un banc et d'attendre la suite des événements. Après tout, je tenais sa chaussure, elle serait obligée de revenir, quoi qu'au fond je doutais qu'elle pût avoir ce souci. Comment pouvait-on espérer une conduite raisonnable après cet éclat ? J'essayais de comprendre ce qui lui avait causé un tel émoi. Il me fallut quelques efforts car à chaque tentative pour me remémorer nos dernières paroles j'étais sans cesse attiré par d'autres détails, qui une fleur de la roseraie nouvellement aperçue dont le rouge ou le blanc me laissait sans voix, qui une jeune femme fleurant bon qui longeait l'allée au bras d'un homme ou tenant un enfant par la main. Finalement, cette introspection me permit de conclure que tout avait commencé après que j’eus croisé Muriel, une ancienne amie. Nous n'avions échangé qu'un bonjour poli, l'homme qui était avec elle s'était éloigné, par discrétion, et Blandine avait jugé bon de calquer sa conduite sur la sienne. Immédiatement après, elle me demanda effrontément qui était cette femme que j'avais saluée. « C'est Muriel, une amie. » avais-je répondu laconiquement, n'attachant après tout aucune importance à cette rencontre de hasard. Pour Blandine, il en allait tout autrement, ce dont évidemment je ne pouvais me douter. Enfin, je me souvins qu'une de ses dernières phrases avant de s'enfuir avait été : « Alors, moi aussi, si tu me rencontrais par hasard, tu n'aurais pas plus d'égards ? » Sur le coup, je n'avais pas compris le sens de cette phrase -faut-il d'ailleurs en chercher du domaine de la raison vous l'aurez compris ? J'en étais là de mes réflexions quand, tout aussi soudainement qu'elle avait disparu, Blandine se dressait devant mon banc. « Ne crois pas que je suis venue pour te pardonner. Je viens récupérer ma chaussure. » « Voilà » Je lui tendis l'objet et lui demandai de s'asseoir pour se chausser plus aisément. Il me semblait qu'une fois assise, elle saurait m'écouter. Dans son état, je n’osais même pas lui prendre la main et me souvins d'un film où, pour calmer une jeune fille, le héros pressait son genou. Je n'étais pas très clair, je faillis murmurer son nom mais me contins. Parfois il est préférable de rester silencieux. Quelques secondes à peine passèrent et je l'entendis pleurer doucement comme un enfant pris en faute. Je ne résistais pas.


    Vous me dites qu'à ma place vous auriez abandonné la partie ? Si sa colère avait été sensée, fondée, sans aucun doute. Je ne peux pas supporter les femmes irascibles. Mais là, c'était tout différent. Il y avait quelque chose de fascinant dans ce délire et bien que je prévoyais déjà les mille tourments que cette âme allait faire peser sur moi je demeurai. Est-ce qu'elle-même comprit le goût que j'avais pour les situations exaspérantes ? Sur ce banc, c'est un pacte que nous scellions, un pacte muet, et comme celui de Faust, la mort seule pourrait le délier.


    Non rassurez-vous c'est une phrase de circonstance, pour dramatiser, dessiner l'enjeu bien littéralement. Oui tout est littéraire. Il est vrai que nous pourrions verser dans le romantisme noir.

     

     

     


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