• Brise marine

    La chair n'est pas triste hélas nous clament les livres
    Reste-là ! Je sens combien les hommes sont ivres
    A boire l'écume reconnue des mortelles
    Tous les anciens d'Olympe en trouble écho rappellent
    Les ravissements d'Europe à Lol sans répit

    O nuits ! Les joues sous la lune opale ont rougi
    Si le père qui est aux cieux m'en défend
    J'effeuille en lui les pages aux pétales blancs
    Partir ? J'imite plutôt le branle du mât
    Lève l'ancre pour un exotique climat

    L'ennui, transporté par le sournois désespoir,
    S'échappe en bulles légères à l'ombre noire
    Et peut-être suave des amours volages
    Serais-je de ceux qu'un vent ôte le courage
    Perdu, je me lie tel Ulysse aux mâts fertiles...
    Mais, ô mon corps, entends le chant des coeurs futiles.

     

    LE VRAI

    La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
    Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
    D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
    Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
    Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe

    Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
    Sur le vide papier que la blancheur défend,
    Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
    Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
    Lève l’ancre pour une exotique nature !

     Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
    Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
    Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
    Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
    Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
    Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

    Stéphane Mallarmé


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