• CARITAS (4e lettre)



    Quatrième lettre

    La vie commence sur la plage de cette île. Est-ce ici qu'Aphrodite a posé l'écume de ses pieds ? Dans ce décor, on imagine mal où se cache la violence. Peut-être a-t-elle renoncé ? Les plaisirs simples, les désirs assouvis.

    David, j'assiste, sur cette île vierge, à la révolution des mutants à peine sortis de l'adolescence. Je vis avec eux, moi, la mauvaise fréquentation, nu sur les plages au sud de l'île face à la Lybie. J'ai quarante trois ans, je ne fais rien de ma vie, sinon compter les nuages qui, ici, n'affluent guère. Je me prélasse mais cela n'a rien du farniente. C'est une expérience captivante d'aller et retour entre l'être intérieur et le monde qui l'entoure.

    Les vieux Grecs se mêlent à cette jeunesse et je les entends jurer dans leurs moustaches blanches mais leurs yeux brillent à regarder ces corps qui osent être nus. Ils se souviennent : eux aussi parfois ont joué à Zorba et, délaissant tous leurs vêtements sur une plage, ils ont bondi dans la mer froide combattre les vagues, pour oublier que les femmes de l'île ne s'offrent pas facilement. Quand leur corps avait bien lutté, ils s'allongeaient sur le sable. Ils sentaient son haleine chaude sur leur peau. Cette étendue granuleuse, ils auraient voulu la pénétrer à en mourir. Planter leur sexe, imprégner leurs mains calleuses dans cette douceur, sentir sous le poids de leur ventre poilu les grains magiques s'assouplir. Désormais, la vie imprime leur visage de rides nombreuses et n'en finit pas d'habiller leurs regards d'étoiles.

    Les nuits, nous veillons sous la voûte violette, avec l'œil orange de la lune, femelle au cœur des mâles étendues étoilées. Nous trinquons et tantôt l'un allume un feu ou sort sa guitare. Tout cela s'est déjà vu, est déjà usé. Aucune illusion dans les groupes sur la plage, sinon celle du présent qui court. Ils n'analysent pas les carcans théoriques. Leurs aînés en ont fait le tour sans succès. Ils regardent s'agiter les insectes et c'est suffisant. Ritsos, l'architecte, chante des rébétika. Nous l'écoutons, étendus sur nos duvets couleur olive. Caritas s'éloigne de moi de quelques pas. Elle se tient près du feu et raconte d'étranges souvenirs à un vieux Grec sorti d'une barque. Quand Ritsos chante, elle se tait et le Grec regarde ses seins blancs et son long cou gracile. Il tapote doucement sa nuque et ne sait pas que je les surveille. La bouteille et les joints passent de main en main. Le cercle s'est agrandi. Les étrangers –un couple d'homosexuels allemands et un Français silencieux- sont là aussi. Une jeune Hollandaise, longue et épaisse, que nous avons croisée à plusieurs reprises, s'est décidée à nous rejoindre, autour du feu. Elle fait une halte dans l'île avant de rejoindre l'Asie où elle étudiera l'agronomie en milieu tropical. Elle est la seule à garder un contact avec la réalité et à peupler d'actes concrets ses prétentions. Ritsos, qui est de ma génération, est fou de Caritas. Mais il ne tentera aucun geste. Nous sommes devenus amis parce que nous avons lu les mêmes poètes et parce que nous trimballons la même fatigue dans nos yeux. L'illusion douce nous atteint parfois quand Caritas passe. Il soupire. Je voudrais bien qu'il plaise à Caritas, qu'ils fassent l'amour ensemble. Mais sous mon regard. Je ne supporterais pas leur intimité sans moi. Qu'il la désire et la baise, oui, mais que cela soit avec mon accord. Dans mon dos. Mais que je puisse les voir si je me retourne. Caritas sait que Ritsos la désire. Elle ne fait rien pour le provoquer, au contraire, elle agit avec douceur quand elle lui parle et il entend, je t'aime tant Ritsos. Caritas pourrait faire l'amour à tous les hommes qui sont sur cette plage cette nuit. Le vieux Grec en salive et les deux Allemands roulent des yeux étonnés. Le Français se tait mais je vois bien que lui aussi voudrait renverser son corps.

    Depuis quelques jours d'ailleurs, je crains qu'elle ne parte avec le Français. Ou bien est-ce moi qu'il conquiert ? Tout le jour, il traîne sur les plages, un livre à la main, son sac de marin toujours proche. Nous parlons souvent ensemble, en français. C'est un étudiant en philosophie ; il peint aussi. Ses cahiers sont emplis des images de la Grèce. Beaucoup de corps de femmes nues. « Des autoportraits », avoue-t-il en serrant les mâchoires. Je ne sais pas si c'est sa façon d'en sourire.

    Caritas est l'autoportrait de tous les hommes de la plage cette nuit. Ils aimeraient vraiment se barbouiller la figure et le ventre avec les couleurs de Caritas. Elle passe, tranquille, frêle parce que ses jambes et son dos sont longs et sveltes. Ses seins et son ventre sont sa parure féminine. Je crois qu'elle aime reconnaître le désir dans nos yeux de loup derrière la fumée. En même temps cela l'indiffère. Je voudrais être assez fort pour ne jamais la toucher, que ce soient les autres qui la couchent à terre. Je voudrais être à ses côtés, de pierre, me contenter de la pression de sa main. Ne pas la désirer avec autant d'animalité. Etre dissous sans la toucher. La considérer comme la prêtresse de ces journées, la sacraliser à tel point que le désir, proche de l'inceste, s'interdise. Je crois tout de même que Caritas n'attend que ça : être possédée. Elle se donne, elle prend, elle veut être prise. Durant tous ces jours, elle a décidé que j'étais l'homme à qui elle se donne, qui la prend, par qui elle veut être prise. Je ne la déçois pas. Son long corps fiévreux m'irrite, son plaisir est dans tous ses gestes quand je la retiens par mon sexe enveloppé dans le sien. Je regarde son visage changer. La beauté de l'amour l'éclaire d'une telle force que j'ai peur. Je chavire incapable de croire que je peux contenter son corps livré. Elle aussi, je la perdrai comme j'ai perdu Alice. Dans mes nuits, plus tard, j'accrocherai leurs photos imaginaires et j'éclairerai un cierge au-dessous de mes saintes et putains. Nous allons dans les chapelles chercher la fraîcheur. Caritas allume un cierge doré sous les icônes. Ici aussi je la prends bien. Ce n'est pas Dieu qu'elle implore, ce n'est pas Dieu que j'adore.

    Dans le corps de Caritas, je me perds. Tellement je me perds, dans ces jours, j'en oublie mon désespoir. Je ris aux éclats et j'emmerde la face de Dieu. Je trinque avec son autre face, la noiraude. Le daimon s'amuse mais ce n'est pas pour les mêmes raisons que celles qui m'agitent : il se joue de moi. Il attend la fin de notre liaison. Il suivra sa créature, Caritas. Elle ira gaver un autre homme faible et trop humain. Elle ira plus loin troubler une âme décrochée.

    En attendant je cueille des jasmins et je les lui offre. Je bois aux fontaines dans le creux de ses mains. Je ne regarde pas leurs lignes qui s'entrecroisent ailleurs que dans les miennes. Dans l'île blanche, cette femme convient à ma folie. Ce qui est extraordinaire avec Caritas, c'est que rien n'entame sa vertu. L'arété. Il faut être grec pour posséder l'insolente et authentique grâce.

    Les journées grecques se passent ainsi. J'écris des lettres en souffrance, des romans inachevés. Caritas passe ses après-midi à tisser des bracelets, comme le lui a appris sa grand-mère. Dans notre chambre rose, le silence de mon écriture et le silence de ma tisseuse de songes. Je suis apaisé pour quelques heures, quelques jours, parce que dans ce lieu lointain, je ne suis plus seul, accompagné par la présence  pleine et le désir sucré de Caritas. Je n'ai pas autre chose à souhaiter pour combler le vide : cette jeune femme, Caritas, assise près de moi, qui tisse ses bracelets. Ce souvenir-là, si parfait, ne fuira jamais avec le temps. Le temps n'est pas encore venu, où seul, je marcherai dans le pays des hommes.

    Michael


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