• C'est un clair après-midi de janvier. Peu de monde dans le cours Vitton que David traverse à grands pas. Il rejoint l'angle de la rue Professeur Weill. Il marche sur le bord du trottoir. Ne pas tomber dans le caniveau, ne pas marcher sur les traits entre les pavés, par superstition, comme font les enfants. Il est arrivé devant l'immeuble gris au 21, la porte à battant n'est pas en chêne et les poignées ne sont pas dorées, mais c'est la porte la plus troublante qu'il n'ait jamais eu à pousser. L'escalier est étroit, avec ces marches en granit noir. L'odeur de la cire et du propre le rend accueillant. Deuxième étage. David attend quelques secondes avant de frapper à la porte de Marie. Marie est là. Il savait qu'elle serait là. Il entend la musique à travers la porte. De la musique classique. Cela avait été si souvent l'objet de leurs querelles, de leurs bouderies. Elle préférait les airs lyriques des compositeurs italiens et les lieder allemands. David imposait ses groupes rock. Il regardait Marie en riant aux éclats et elle riait à sa poursuite, dans l'appartement. Elle haletait, joyeuse. Cela ne durait pas. Toujours il partait loin d'elle, dans des pays et des cités d'autres continents, qu'on ne peut rejoindre qu'en avion (et Marie déteste prendre l'avion). Dans ces périodes-là, elle restait seule avec le chat noir et ses musiques, ses livres, ses bijoux anciens et ses foulards parfumés à la vanille. Elle passait ses journées à marcher dans les allées du parc, à boire des cafés très chauds aux terrasses les plus ensoleillées ou à écrire à d'anciens amants. David revenait toujours. Au fond elle le savait. Si elle souffrait pendant ses escapades, comme elle disait en le grondant, elle savourait les jours de ses retours. Elle avait alors tant d'histoires de riens à lui raconter. Il restait là dans le grand fauteuil à l'écouter dans les heures de la nuit.

    David frappe à la porte. L'appartement sent bon, un mélange de vanille et de cannelle. Le soleil ruisselle par les fenêtres, parcourant tous les coins des pièces, tous les meubles désuets. Il s'excuse d'avoir perdu la clé de l'appartement. Il est là, après ce long voyage de plusieurs mois qu'il a passé cette fois-ci au Mexique avec une autre femme, une brunette aux hanches étroites. Les cheveux blonds de David, si clairs qu'ils en sont devenus blancs, et autour de son visage, de son corps amaigri, c'est comme une aura de lumière. C'est cette lumière-là que Marie aime, celle qu'il transporte partout avec lui et même sous la pluie on le sent à l'abri. Quand il vous regarde avec son sourire immense comme le reflet de la lune dans l'eau du lac, vous en prenez un peu de cette lumière qui vous réchauffe et pendant l'instant de ce sourire, vous habitez un palais. Vous oubliez l'encombrement de votre pauvre tête. Il vous offre sa légèreté.

    Marie savait que David reviendrait. Il revient toujours vers elle. Cette autre femme -elle l'avait senti au premier instant- n'était pas faite pour lui. Quand il reviendrait, ce jour-là, elle ne le laisserait plus partir. Cela avait duré trop longtemps cette fuite. Il devait s'abandonner enfin. L'heure était arrivée. « Pourquoi m'as-tu délaissée ? lui reproche-t-elle en effleurant sa joue. Pendant tous ces jours, t'es-tu demandé ce que ta Marie devenait ? Assieds-toi. Il reste de la liqueur de mirabelle. Comme tu l'aimes. Assieds-toi. Tu as faim. » Marie s'active comme toujours et David ne comprend jamais comme elle peut, tout en parlant, trouver l'assiette, le pain, le verre et le servir dans le bon ordre, rapidement, sans qu'il s'en aperçoive. Quand c'est lui qui veut lui servir un café ou lui trouver un vêtement chaud, il tourne en rond dans la cuisine ou dans la chambre de Marie jusqu'à ce que Marie désigne l'objet, l'ordre des choses. Parfois cela l'irrite de le voir embarrassé par le quotidien mais elle finit toujours par pardonner en riant comme une enfant. Ce jour-là, David se délecte de la voir ainsi, précise et discrète. Au fond de lui, pourtant, s'élève une sourde inquiétude. Un cri ou un pleur, qui ne prend pas encore forme, heurte ses poumons, noue son estomac, jusqu'à ses mains qui tremblent en soulevant le verre de liqueur. Il sait ce que Marie exigera. Il tentera de refuser et il ne saura pas lui dire non.

    Il repose son verre et se tient éloigné de la table, appuyé avec lenteur contre le dossier gris de la chaise. Il reste inerte, les mains dans les poches de son costume gris, trop large pour lui, qui le rend enfant égaré. Insensiblement, son expression se brouille. Son insolence se brise, alors qu'il l'incarne si puissamment, l'insolence divine de la jeunesse. Depuis les pierres dressées, c'est elle que l'humanité suppliante espère, attend, alors qu'elle avance dans la souffrance, l'horreur des holocaustes, avec à l'horizon l'idée qu'un jour la jeunesse triomphera. Le jeune homme blanc avancera pieds nus au-dessus des étendues porteuses de massacre, il flottera jusqu'aux survivants, jusqu'aux enterrés vivants. Il soufflera un seul mot et ils se lèveront.

    A sa boutonnière, David a épinglé la broche de l'autre. Marie l'a immédiatement remarquée. Elle n'a rien dit. Elle ne pose pas de question. Il mentirait. Comme d'habitude. Comme il se tient avec cette réserve effrayante, elle s'approche plus près de lui, à le toucher, à sentir leur souffle. Il baisse les yeux. Il reconnaît ce parfum que tant de fois à son réveil il a senti. Quand elle ouvre les rideaux de la chambre, elle est fraîche, parfumée, vêtue d'une robe droite qui dessine si bien ses mouvements, une apparition. Et lui reste là, las, dans le lit à attendre son retour vers midi. Parfois il dessine, parfois rien. Il commence rarement à travailler avant l'après-midi. Les matins transportent des ondées, des orages noirs et jamais il ne soulève les paupières plus de deux minutes à la fois, le temps d'une cigarette. Quand Marie revient, il se lève. Mais c'est encore pour la regarder, pour l'écouter. C'est elle qui s'affaire. Il n'y a rien à redire dans ce partage des rôles : il est l'enfant, elle est la mère.

    Marie se fait plus pressante, perdue dans son horrible rêve. C'est venu soudainement, quand elle lui verse le café chaud. David a perçu le grain de sa peau au-dessous de la ligne blanche du cou. Un battement. La trace des crocs dans le cou. L'avidité de Marie le glace. Il ferme les yeux et se balance sur sa chaise, comme lorsqu'il était enfant, cherchant au fond de lui le cri et le pleur étouffés. Elle pose sa main sur la sienne. Il se met à trembler si fort que la tasse sur la soucoupe se renverse. Marie essuie le café. « Tu sais David que nous en arriverions-là. Je l'ai toujours su. Depuis le début. Ne te détourne pas, David, moi je ne reculerai pas. Nous ne pouvons pas échapper à l'ordre des choses. Tu l'as toujours su. Viens, donne-moi ta joue. Donne-moi seulement ta joue et tes doigts. » Il baisse la tête, se tait et ferme les yeux. Mais il ne résiste pas. L'épée de Tristan a basculé dans le lac. Plus rien ne les sépare. Ni les hommes, ni l'histoire. Ils appartiennent à l'univers. Ensemble, ils basculent dans le grand oubli. Elle l'entraîne par la main jusqu'au grand lit. Il glisse, s'allonge à l'extrême, comme le plongeur dans les fonds marins fuselle son corps, baigné par l'eau salée. Contre lui elle s'étend. Ils ont gardé leurs vêtements et elle continue de parler. Sa voix devient grave. Elle n'est plus tendre, déjà elle se veut tout à lui, malgré lui, pour lui. Dans sa tête à lui, il se souvient. C'est un grand rideau tiré, il se tient derrière et il écoute le rire des adultes. Il pleure de l'autre côté du rideau toutes les nuits avant de s'endormir ou bien il s'éveille et il entend leurs bruits. C'était il y a longtemps, quand il était tout petit enfant.

    Là, maintenant, dans cet après-midi de janvier, dans leur appartement, dans la chambre aux rideaux tirés, Marie ôte la chemise de David. Elle dévoile son torse de jeune homme. Puis elle remonte lentement sa robe au-dessus de ses genoux, au-dessus de son ventre, au-dessus de sa poitrine, au-dessus de ses épaules, au-dessus de sa chevelure. Il ne bouge pas. Immobile, les paupières baissées. Il n'entend rien. Il respire à peine, par effraction. Marie invente. Ça la rend furieuse, furieuse de lutter contre son détachement, furieuse d'être obligée de tout inventer. Dans sa tête surgissent des ordres auxquels il obéit sans les avoir entendus mais les mains de Marie parlent avec fureur. Il se défend à peine.

    Elle presse maintenant sa peau contre la sienne. Il sursaute mais il permet. Il halète faiblement. Ses mains alors parcourent les épaules et le dos de Marie. Il la reconnaît sans l'avoir jamais connue. Il se rend à elle. Quand elle se sent vainqueur, elle devient vaincue et pleure en longs sanglots saccadés.  Elle a tant attendu cette heure. Tandis que Marie pleure, l'effroi désirable heurte la mémoire de David. Le supplice est-il d'avoir résisté jusqu'à ce jour ou de céder inexorablement ? Il se sent glisser depuis sa haute colonne où tant de jour il s'est tenu, intouchable. Maintenant il se précipite, c'est lui et lui seul le premier amant. Il se déchaîne pour chasser les images anciennes, il a tiré le rideau et c'est Marie qu'il déchire, c'est Marie qui divague pour lui seul. Il s'enfonce dans son sexe dénudé qu'il n'a pas encore couvert de son regard. Pendant une minute, ils restent immobiles, une longue minute où leurs souffles se taisent, où leurs peaux se détachent. Une minute suspendue où se mêlent l'attente éperdue de l'inéluctable et de l'horreur où ils se retrouveront quand l'extase retombera dans l'impuissance quotidienne. Alors seulement, quand ils ont ensemble parcouru tous les mondes détruits, tous les lieux emplis des lugubres présages, ils osent se regarder et ne fléchissent plus jusqu'à ce qu'il retourne dans son ventre à elle et qu'elle ouvre toutes les portes pour l'accueillir. Elle est la tombe, elle est l'océan. Il la rejoint enfin comme au commencement. Marie pousse un cri terrible qui répond à celui de David, à leurs pleurs. Enfin délivrés, enfin immensément perdus. Le fils s'endort dans les bras de sa mère. Il ne la quittera plus. Le prodige a franchi tous les interdits. L'équilibre est arrivé.

    David ferme les yeux et rêve d'un homme qui marche derrière un œuf plein. Lorsqu'il ouvre de nouveau les yeux, Marie a tiré en grands les rideaux et David contemple derrière les baies, le bleu du ciel.

    photo : Franck Donat, Rues de Lyon
    http://ruesdelyon.wysiup.net/PageRubrique.php?ID=1005777&rubID=1005850#


    votre commentaire
  • David et Marie - Troisième

    Marie se fait plus pressante, perdue dans son horrible rêve. C'est venu soudainement, quand elle lui verse le café chaud. David a perçu le grain de sa peau au-dessous de la ligne blanche du cou. Un battement. La trace des crocs dans le cou. L'avidité de Marie le glace. Il ferme les yeux et se balance sur sa chaise, comme lorsqu'il était enfant, cherchant au fond de lui le cri et le pleur étouffés. Elle pose sa main sur la sienne. Il se met à trembler si fort que la tasse sur la soucoupe se renverse. Marie essuie le café. « Tu sais David que nous en arriverions-là. Je l'ai toujours su. Depuis le début. Ne te détourne pas, je ne reculerai pas, David. Nous ne pouvons pas échapper à l'ordre des choses. Tu l'as toujours su. Viens, donne-moi ta joue. Donne-moi seulement ta joue et tes doigts. » Il baisse la tête, se tait et ferme les yeux. Mais il ne résiste pas. L'épée de Tristan a basculé dans le lac. Plus rien ne les sépare. Ni les hommes, ni l'histoire. Ils appartiennent à l'univers. Ensemble, ils basculent dans le grand oubli. Elle l'entraîne par la main jusqu'au grand lit. Il glisse, s'allonge à l'extrême, comme le plongeur dans les fonds marins fuselle son corps, baigné par l'eau salée. Contre lui elle s'étend. Ils ont gardé leurs vêtements et elle continue de parler. Sa voix devient grave. Elle n'est plus tendre, déjà elle se veut tout à lui, malgré lui, pour lui. Dans sa tête à lui, il se souvient. C'est un grand rideau tiré, il se tient derrière et il écoute le rire des adultes. Il pleure de l'autre côté du rideau toutes les nuits avant de s'endormir ou bien il s'éveille et il entend leurs bruits. C'était il y a longtemps, quand il était tout petit enfant.

    Là, maintenant, dans cet après-midi de janvier, dans leur appartement, dans la chambre aux rideaux tirés, Marie ôte la chemise de David. Elle dévoile son torse de jeune homme. Puis elle remonte lentement sa robe au-dessus de ses genoux, au-dessus de son ventre, au-dessus de sa poitrine, au-dessus de ses épaules, au-dessus de sa chevelure. Il ne bouge pas. Immobile, les paupières baissées. Il n'entend rien. Il respire à peine, par effraction. Marie invente. Ça la rend furieuse, furieuse de lutter contre son détachement, furieuse d'être obligée de tout inventer. Dans sa tête surgissent des ordres auxquels il obéit sans les avoir entendus mais les mains de Marie parlent avec fureur. Il se défend à peine.

    Elle presse maintenant sa peau contre la sienne. Il sursaute mais il permet. Il halète faiblement. Ses mains alors parcourent les épaules et le dos de Marie. Il la reconnaît sans l'avoir jamais connue. Il se rend à elle. Quand elle se sent vainqueur, elle devient vaincue et pleure en longs sanglots saccadés.  Elle a tant attendu cette heure. Tandis que Marie pleure, l'effroi désirable heurte la mémoire de David. Le supplice est-il d'avoir résisté jusqu'à ce jour ou de céder inexorablement ? Il se sent glisser depuis sa haute colonne où tant de jour il s'est tenu, intouchable. Maintenant il se précipite, c'est lui et lui seul le premier amant. Il se déchaîne pour chasser les images anciennes, il a tiré le rideau et c'est Marie qu'il déchire, c'est Marie qui divague pour lui seul. Il s'enfonce dans son sexe dénudé qu'il n'a pas encore couvert de son regard. Pendant une minute, ils restent immobiles, une longue minute où leurs souffles se taisent, où leurs peaux se détachent. Une minute suspendue où se mêlent l'attente éperdue de l'inéluctable et de l'horreur où ils se retrouveront quand l'extase retombera dans l'impuissance quotidienne. Alors seulement, quand ils ont ensemble parcouru tous les mondes détruits, tous les lieux emplis des lugubres présages, ils osent se regarder et ne fléchissent plus jusqu'à ce qu'il retourne dans son ventre à elle et qu'elle ouvre toutes les portes pour l'accueillir. Elle est la tombe, elle est l'océan. Il la rejoint enfin comme au commencement. Marie pousse un cri terrible qui répond à celui de David, à leurs pleurs. Enfin délivrés, enfin immensément perdus. Le fils s'endort dans les bras de sa mère. Il ne la quittera plus. Le prodige a franchi tous les interdits. L'équilibre est arrivé.

    David ferme les yeux et rêve d'un homme qui marche derrière un œuf plein. Lorsqu'il ouvre de nouveau les yeux, Marie a tiré en grands les rideaux et David contemple derrière les baies, le bleu du ciel.

    Fin

     photo : Franck Donat, Rues de Lyon
     

     


    votre commentaire
  •  Marie savait que David reviendrait. Il revient toujours vers elle. Cette autre femme, elle l'avait senti au premier instant, n'était pas faite pour lui. Quand il reviendrait, ce jour-là, elle ne le laisserait plus partir. Cela avait duré trop longtemps cette fuite. Il devait s'abandonner enfin. L'heure était arrivée. “Pourquoi m'as-tu délaissée ? lui reproche-t-elle en effleurant sa joue. Pendant tous ces jours, t'es-tu demandé ce que ta Marie devenait ? Assieds-toi. Il reste de la liqueur de mirabelle. Comme tu l'aimes. Assieds-toi. Tu as faim.” Marie s'active comme toujours et David ne comprend jamais comme elle peut, tout en parlant, trouver l'assiette, le pain, le verre et le servir dans le bon ordre, rapidement, sans qu'il s'en aperçoive. Quand c'est lui qui veut lui servir un café ou lui trouver un vêtement chaud, il tourne en rond dans la cuisine ou dans la chambre de Marie jusqu'à ce que Marie désigne l'objet, l'ordre des choses. Parfois cela l'irrite de le voir embarrassé par le quotidien mais elle finit toujours par pardonner en riant comme une enfant. Ce jour-là, David se délecte de la voir ainsi, précise et discrète. Au fond de lui, pourtant, s'élève une sourde inquiétude. Un cri ou un pleur, qui ne prend pas encore forme, heurte ses poumons, noue son estomac, jusqu'à ses mains qui tremblent en soulevant le verre de liqueur. Il sait ce que Marie exigera. Il tentera de refuser et il ne saura pas lui dire non.

      

     Il repose son verre et se tient éloigné de la table, appuyé avec lenteur contre le dossier gris de la chaise. Il reste inerte, les mains dans les poches de son costume gris, trop large pour lui, qui le rend enfant égaré. Insensiblement, son expression se brouille. Son insolence se brise, alors qu'il l'incarne si puissamment, l'insolence divine de la jeunesse. Depuis les pierres dressées, c'est elle que l'humanité suppliante espère, attend, alors qu'elle avance dans la souffrance, l'horreur des holocaustes, avec à l'horizon l'idée qu'un jour la jeunesse triomphera. Le jeune homme blanc avancera pieds nus au-dessus des étendues porteuses de massacre, il flottera jusqu'aux survivants, jusqu'aux enterrés vivants. Il soufflera un seul mot et ils se lèveront.

      

     A sa boutonnière, David a épinglé la broche de l'autre. Marie l'a immédiatement remarquée. Elle n'a rien dit. Elle ne pose pas de question. Il mentirait. Comme d'habitude. Comme il se tient avec cette réserve effrayante, elle s'approche plus près de lui, à le toucher, à sentir leur souffle. Il baisse les yeux. Il reconnaît ce parfum que tant de fois à son réveil il a senti. Quand elle ouvre les rideaux de la chambre, elle est fraîche, parfumée, vêtue d'une robe droite qui dessine si bien ses mouvements, une apparition. Et lui reste là, las, dans le lit à attendre son retour vers midi. Parfois il dessine, parfois rien. Il commence rarement à travailler avant l'après-midi. Les matins transportent des ondées, des orages noirs et jamais il ne soulève les paupières plus de deux minutes à la fois, le temps d'une cigarette. Quand Marie revient, il se lève. Mais c'est encore pour la regarder, pour l'écouter. C'est elle qui s'affaire. Il n'y a rien à redire dans ce partage des rôles : il est l'enfant, elle est la mère.

    photo : Franck Donat, Rues de Lyon
    http://ruesdelyon.wysiup.net/PageRubrique.php?ID=1005777&rubID=1005850#


    votre commentaire
  •  

    C'est un clair après-midi de janvier. Peu de monde dans le cours V. que David traverse à grands pas. Il rejoint l'angle de la rue Professeur Weill. Il marche sur le bord du trottoir. Ne pas tomber dans le caniveau, ne pas marcher sur les traits entre les pavés, par superstition, comme font les enfants. Il est arrivé devant l'immeuble gris au 21, la porte à battant n'est pas en chêne et les poignées ne sont pas dorées, mais c'est la porte la plus troublante qu'il n'ait jamais eu à pousser. L'escalier est étroit, avec ces marches en granit noir. L'odeur de la cire et du propre le rend accueillant. Deuxième étage. David attend quelques secondes avant de frapper à la porte de Marie. Marie est là. Il savait qu'elle serait là. Il entend la musique à travers la porte. De la musique classique. Cela avait été si souvent l'objet de leurs querelles, de leurs bouderies. Elle préférait les airs lyriques des compositeurs italiens et les lieder allemands. David imposait ses groupes rock. Il regardait Marie en riant aux éclats et elle riait à sa poursuite, dans l'appartement. Elle haletait, joyeuse. Cela ne durait pas. Toujours il partait loin d'elle, dans des pays et des cités d'autres continents, qu'on ne peut rejoindre qu'en avion (et Marie déteste prendre l'avion). Dans ces périodes-là, elle restait seule avec le chat noir et ses musiques, ses livres, ses bijoux anciens et ses foulards parfumés à la vanille. Elle passait ses journées à marcher dans les allées du parc, à boire des cafés très chauds aux terrasses les plus ensoleillées ou à écrire à d'anciens amants. David revenait toujours. Au fond elle le savait. Si elle souffrait pendant ses escapades, comme elle disait en le grondant, elle savourait les jours de ses retours. Elle avait alors tant d'histoires de riens à lui raconter. Il restait là dans le grand fauteuil à l'écouter dans les heures de la nuit.

    David frappe à la porte, Marie ouvre. L'appartement sent bon, un mélange de vanille et de cannelle. Le soleil ruisselle par les fenêtres, parcourant tous les coins des pièces, tous les meubles désuets. Il s'excuse d'avoir perdu la clé de l'appartement. Il est là, après ce long voyage de plusieurs mois qu'il a passé cette fois-ci au Mexique avec une autre femme, une brunette aux hanches étroites. Les cheveux blonds de David, si clairs qu'ils en sont devenus blancs, et autour de son visage, de son corps amaigri, c'est comme une aura de lumière. C'est cette lumière-là que Marie aime, celle qu'il transporte partout avec lui et même sous la pluie on le sent à l'abri. Quand il vous regarde avec son sourire immense comme le reflet de la lune dans l'eau du lac, vous en prenez un peu de cette lumière qui vous réchauffe et pendant l'instant de ce sourire, vous habitez un palais. Vous oubliez l'encombrement de votre pauvre tête. Il vous offre sa légèreté.

    (à suivre)

     photo : Franck Donat, Rues de Lyon
    http://ruesdelyon.wysiup.net/PageRubrique.php?ID=1005777&rubID=1005850#

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique