• David et Marie - Deuxième

     Marie savait que David reviendrait. Il revient toujours vers elle. Cette autre femme, elle l'avait senti au premier instant, n'était pas faite pour lui. Quand il reviendrait, ce jour-là, elle ne le laisserait plus partir. Cela avait duré trop longtemps cette fuite. Il devait s'abandonner enfin. L'heure était arrivée. “Pourquoi m'as-tu délaissée ? lui reproche-t-elle en effleurant sa joue. Pendant tous ces jours, t'es-tu demandé ce que ta Marie devenait ? Assieds-toi. Il reste de la liqueur de mirabelle. Comme tu l'aimes. Assieds-toi. Tu as faim.” Marie s'active comme toujours et David ne comprend jamais comme elle peut, tout en parlant, trouver l'assiette, le pain, le verre et le servir dans le bon ordre, rapidement, sans qu'il s'en aperçoive. Quand c'est lui qui veut lui servir un café ou lui trouver un vêtement chaud, il tourne en rond dans la cuisine ou dans la chambre de Marie jusqu'à ce que Marie désigne l'objet, l'ordre des choses. Parfois cela l'irrite de le voir embarrassé par le quotidien mais elle finit toujours par pardonner en riant comme une enfant. Ce jour-là, David se délecte de la voir ainsi, précise et discrète. Au fond de lui, pourtant, s'élève une sourde inquiétude. Un cri ou un pleur, qui ne prend pas encore forme, heurte ses poumons, noue son estomac, jusqu'à ses mains qui tremblent en soulevant le verre de liqueur. Il sait ce que Marie exigera. Il tentera de refuser et il ne saura pas lui dire non.

      

     Il repose son verre et se tient éloigné de la table, appuyé avec lenteur contre le dossier gris de la chaise. Il reste inerte, les mains dans les poches de son costume gris, trop large pour lui, qui le rend enfant égaré. Insensiblement, son expression se brouille. Son insolence se brise, alors qu'il l'incarne si puissamment, l'insolence divine de la jeunesse. Depuis les pierres dressées, c'est elle que l'humanité suppliante espère, attend, alors qu'elle avance dans la souffrance, l'horreur des holocaustes, avec à l'horizon l'idée qu'un jour la jeunesse triomphera. Le jeune homme blanc avancera pieds nus au-dessus des étendues porteuses de massacre, il flottera jusqu'aux survivants, jusqu'aux enterrés vivants. Il soufflera un seul mot et ils se lèveront.

      

     A sa boutonnière, David a épinglé la broche de l'autre. Marie l'a immédiatement remarquée. Elle n'a rien dit. Elle ne pose pas de question. Il mentirait. Comme d'habitude. Comme il se tient avec cette réserve effrayante, elle s'approche plus près de lui, à le toucher, à sentir leur souffle. Il baisse les yeux. Il reconnaît ce parfum que tant de fois à son réveil il a senti. Quand elle ouvre les rideaux de la chambre, elle est fraîche, parfumée, vêtue d'une robe droite qui dessine si bien ses mouvements, une apparition. Et lui reste là, las, dans le lit à attendre son retour vers midi. Parfois il dessine, parfois rien. Il commence rarement à travailler avant l'après-midi. Les matins transportent des ondées, des orages noirs et jamais il ne soulève les paupières plus de deux minutes à la fois, le temps d'une cigarette. Quand Marie revient, il se lève. Mais c'est encore pour la regarder, pour l'écouter. C'est elle qui s'affaire. Il n'y a rien à redire dans ce partage des rôles : il est l'enfant, elle est la mère.

    photo : Franck Donat, Rues de Lyon
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