• Décembre en Afrique - 3 -

     

      

    Je regagnais aux premières lueurs du jour l'appartement que je laissais dans un état de délabrement écoeurant. Ce désordre me plaisait. Je le voyais comme un ordre nouveau. Il respirait comme je respirais à l'intérieur, pas dans les poumons mais dans la tête ou dans l'âme, à l'intérieur. Si je devais en donner une vue d'ensemble pour qu'on puisse en juger, je commencerais par les livres. Les livres tout au long des murs, en largeur, en hauteur, débordant, empilés, rangés, ployant les étagères, respirant. Les plantes : vertes, atteintes de gigantisme. Leurs feuilles larges et charnues, immenses comme les plantes d'une serre. Des plantes vivantes, monstrueuses et splendides. Les pots étaient prêts à basculer sous la lourdeur des feuillages. Je ne ramassais plus les feuilles qui tombaient, je rempotais parfois une plante au hasard. Les feuilles et la terre jonchaient le plancher nu. La musique, troisième élément majeur de cet univers. La musique assurait la mélodie de ce désordre, la musique de Bach. Les objets, les meubles, les tableaux, achetés au hasard de désirs anciens, étaient posés çà et là, rangés au gré de l'encombrement. Ils ternissaient sous la poussière et le manque de soin. Je les délaissais. Ils n'existaient pas. Ustensiles. Pourtant je les avais aimés, autrefois. Parfois, je voyais l'un d'entre eux et je pleurais doucement.

    Ici, en Afrique, je prends la démarche des Africains. Je n'ai plus de livres.

    Certaines semaines -sinon la contrainte du travail- je ne sortais pas, ne voyais personne. Je prétextais des travaux d'importance qui mobilisaient toute mon énergie. Vitale. Plus de sorties nocturnes, il m'arrivait de débrancher le téléphone. Je travaillais avec urgence à un recueil d'aphorismes. Je prenais des notes en marge de mes livres, j'en ouvrais plusieurs et ils traînaient un peu partout, dans le salon et la pièce qui me servait de bureau. La chambre parfois mais je n'y travaillais pas. La cuisine et la salle de bain étaient incroyablement sales et encombrées. Tout au long de la baignoire s'empilaient des mégots jaunis qui prenaient l'allure de cafards morts. Délabrement. Je ne voyais rien de cela ou, si je le voyais, j'en avais honte soudainement et passagèrement. De toute façon je n'avais ni la force ni le goût pour changer tout cela. Il m'aurait fallu une volonté et un désir que je n'avais pas ou que je détournais pour d'autres tâches. Mais ces tâches m'accablaient, l'idée de ces tâches surtout. Mes aphorismes pendant longtemps se résumèrent à dix phrases superbes, glacées, lieu de vérité, mais dix phrases.<o:p> </o:p>Dans ces pièces, je tentais aussi d'écrire une pièce, je m'acharnais à un texte. Seulement : Lui, Elle, et puis l'ange ou l'étranger. Lui et Elle m'avaient échappé, je n'avais pas eu l'idée d'en parler, ils étaient venus là sans que je sache très bien comment. Ils étaient nés au milieu de ça, comme des fleurs écloses dans un champ d'orties. Ils parlaient d'aimer, de leurs lèvres.

     

    à suivre


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