• Je vivais là, seul, depuis des mois. Des mois. Les platanes, en bordure du quai, avaient plusieurs fois changé de teintes et les hommes de la ville les avaient étêtés plusieurs fois aussi. Quand j'entendais le bruit des scies, j'avais la sensation qu'on me tranchait un membre invisible et l'envie de vomir me prenait.

    Je vivais là seul. Je sortais le moins possible. Pour mon travail. Par obligation. Deux jours par semaine. Le troisième je prenais le train pour Paris pour finir ma thèse de médecine que je traînais depuis des années. J'assumais une permanence dans un dispensaire de quartier. J'arrivais à l'heure à tous mes rendez-vous pour ne pas troubler l'ordre des autres et rester transparent. Cela n'empêchait pas les murmures de glisser derrière moi. J'avais l'air de ne pas tourner rond, et je ne tournais pas rond. Ou bien il m'arrivait d'être ivre mais jamais au point d'être malade, abattu parfois, ou endormi, mais toujours lucide.

    Au rythme des saisons, je n'avais pas de rythme et je voyageais dans la ville, arpentant pendant les heures de la nuit, les bas quartiers, me trouvant accoudé à des bars, côtoyant des inconnus encore plus ivres qui me débitaient des histoires oppressantes, me voulant leur compagnon, leur complice ou leur confident. Et je dévisageais leurs visages, redoutant de voir dans le reflet crayeux de leurs yeux mon reflet pareil aux leurs. Ailleurs dans la même souffrance. Dans la toile d'araignée. L'attendant. En proie. Elle ne venait jamais. Trop à faire ailleurs. Parfois je me retournais -une présence peut-être- mais il n'y avait rien, des yeux baissés, des mains lourdes, les verres de vin sur le marbre taché des tables branlantes. Branlantes. Je ne supportais pas les ombres des autres qui me rappelaient trop à un souvenir haï, le souvenir de moi. J'allais dans les rues, marchant en étranger, redécouvrant cette ville connue, bue, caressée. Souvent je descendais sur les berges du fleuve et face à son flot, je pleurais.

      

    (à suivre)

    photo : Blog Choses vues

    http://chosesvues.blog.lemonde.fr/category/carnets-de-lyon/


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    Dans la bananeraie, les hommes coupent à la machette le régime de fruits verts. Bientôt après avoir cueilli les fruits mûrs, ils tailleront les plants morts des bananiers. La longue fleur femelle, aux doigts raides, violets, pendra désormais desséchée.


    Pour l'heure, je me tiens à l'ombre d'un bananier, éventé par les larges palmes poussiéreuses de l'herbe géante qui se balancent avec mollesse au souffle des vents. Je sirote des boissons sucrées sans goût, sinon celui de la fraîcheur. Je suis au cœur du continent du don et contre-don. Je médite sur l'impermanence des choses et j'observe le ciel africain immense, au vol si haut des oiseaux et aux nuages amples. Un homme passe dans la ruelle, transportant sur la tête une machine à coudre de la marque Eléphant, les lettres sont effacées. Il joue avec une paire de ciseaux pour rythmer ses pas. Les Africains sont emplis de cet amour jamais perdu qui donne à leur démarche de l'assurance qui peut parfois passer pour de l'arrogance. Cette force tranquille tient tout leur corps pareil aux arbres plantés dans la savane avec leurs branches lourdes jamais écrasantes, ouvertes au-dessus des troncs pleins.


    Dehors les enfants jouent dans les détritus et les femmes aux seins nus se baignent dans le marigot. La dolotière, vêtue d'un pagne vert, m'entraîne derrière elle. C'est une femme robuste, massive sans être lourde. Sa démarche a le même velouté que ses rondeurs. Elle s'arrête et parle longuement au joueur de balafon qui se tient seul dans sa cour. Leur conversation semble importante. Quelle affaire peuvent-ils régler ? Une soirée de musique chez la dolotière ? Ils parlent tous deux en mossi et moi je regarde le ciel s'étirer en longues volutes blanches et rouges. La dolotière reprend sa démarche chaloupée et nous passons devant la cour du tisseur et de son fils, silencieux, qui passent et repassent leur navette en bois entre les fils colorés tendus par une pierre comme une toile d'araignée. A côté d'eux se tient une jeune mère qui allaite son enfant. La chaleur -est-ce le vent ?- se fait oublier et l'orage est pourtant lointain. La dolotière salue le tisseur et son fils et me fait signe de la suivre. Je l'accompagne jusqu'à sa cour où jouent deux enfants très jeunes. L'un deux porte à son cou une boîte de conserve. Il l'a accroché à une ficelle et l'a tendue d'une peau qui transforme la boîte en tam-tam. A mon approche, le petit se cache derrière sa soeur plus grande d'une tête. 
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    Je me souviens d'un autre hiver passé dans une ville d'Europe. C'était avant mon départ pour l'Afrique. A cette époque je vivais dans un appartement spacieux en bordure d'un fleuve. L'appartement fané ressemblait à un vieil hôtel vénitien, le charme en moins, la crasse en plus.

     

      

      

    à suivre


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    Cela fait maintenant dix-huit mois que je vis au cœur de l'Afrique. A qui raconter cette histoire sous ce ciel ? A quoi bon ?

    Après la récolte des bananes, on coupe les bananiers mais on ne tue pas la plante. Six mois ou un an après, les pousses grandiront et donneront de nouveaux fruits. Pourquoi cet arbre du paradis, herbe géante immortelle, s'est-il transformé en symbole de la fragilité et de l'instabilité des choses ?

    Hier, Madame Biwaga a remercié mon association Awambata de son soutien pour le projet de culture de bananes au Congo. Elle m'a serré les mains, elle m'a pris dans ses bras pour me remercier de m'investir avec autant de dévouement, moi, le représentant à Katana de cette association. Demain, les fermiers de Katana célèbreront leur première récolte de bananes et je participerai avec eux à cette récolte de l'espoir.


    Sous le ciel africain, je tente de retrouver les traces du sens.

     

    Fin

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    - Nous étions tous les quatre réunis dans le salon, où nous prenions le café, Isabelle, ma mère, mon père, et moi. Isabelle a quitté la pièce quelques minutes. Un coup de feu a résonné dans l'appartement. »

    Dans l'armoire de ses parents, Isabelle avait retrouvé le revolver de son père. Elle l'avait dirigée contre elle pour aller jusqu'au bout de sa nuit. Son frère m'apprit également comment Isabelle, alors qu'elle était encore une toute jeune adolescente, avait été séduite par son père. Dans la famille, personne n'avait osé l'accuser et il était resté impuni. Puis il me remit les lettres. 

    - Elles vous appartiennent, Isabelle vous aimait tant, elle ne cessait de me parler de vous. Je suis désolé. J'aurais dû vous prévenir plus tôt qu'Isabelle était une âme bouleversée. Mais je ne voulais pas croire qu'elle était à ce point désespérée. Je sais que tout est la faute de mes parents. Mon père est malade et ma mère n'a jamais rien fait pour la défendre. Moi, j'ai toujours cru que cela s'arrangerait. Je suis aussi fautif. Je suis désolé, je ne voulais pas qu'il vous l'enlève. » 

    Il sortit du café, raide comme la mort, raide comme la culpabilité. Je restais là assis à une petite table devant mon café qui se refroidissait, froissant les lettres d'Isabelle, tremblant d'effroi et de remords. J'entendais les paroles d'Isabelle :

    - Comme c'est étrange des bananes qui poussent chez toi. Tu veux bien me prêter ce livre ? »

    Elle avait choisi "Au coeur des ténèbres".

    à suivre


    Edward Munch Le Cri


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    Quelques jours après sa venue -je n'évoquerai pas les détails puisque le même déroulement eut lieu, à la différence qu'elle se risqua à m'emprunter un livre et partit avant que je ne l'aie chassée ou ignorée- son frère m'appela. Elle m'avait parlé de lui une ou deux fois.


    - Bonjour, Je suis Sébastien, le frère d'Isabelle. Je dois vous annoncer une terrible nouvelle. »<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> 
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    Ce fut ainsi que j'appris l'accident. Sébastien insista pour me rencontrer. Son insistance me mit mal à l'aise. Il m'expliqua qu'il avait retrouvé des lettres qu'Isabelle ne m'avait jamais adressées. Nous prîmes rendez-vous au bar américain ; un lieu impersonnel, très animé, mais à cette heure de la matinée, nous nous retrouvâmes presque seuls dans un coin du café. Je reconnus son frère immédiatement : il lui ressemblait, même visage où planait une magnifique et insistante mélancolie. Il m'apprit comment l'accident était survenu. Leur père était sorti pour quelques jours de l'hôpital psychiatrique où il était interné depuis plusieurs années ; Isabelle m'avait caché que son père était fou, elle avait peut-être tenté de me le dire, mais, sans doute, n'y avais-je pas prêté attention.

     

     

    à suivre

    photo : Modimo
    http://modimo.canalblog.com/

     

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