• Histoire d'un oeil malade

    Histoire d'un oeil malade

    Ce matin, le givre miroitait les rues, j'ai suivi une passante en manteau bleu, son col relevé dessinait à ses joues des airs afghans. Elle marchait lentement sur le bord du trottoir. Des enfants qui couraient l'ont croisé, elle ne les a pas vu, elle avançait comme une noctambule jusqu'au coin de la rue. Quand j'allai la rejoindre, un tram s'est faufilé entre nous, elle a grimpé les trois marches, les portes se sont refermées sur elle. J'ai perdu sa silhouette derrière les vitres du transport en commun qui m'a enlevé la belle inconnue. Sa vision est restée inscrustée dans mon oeil, comme une tache à l'intérieur de ma vue. Je regarde mon oeil, je suis cet oeil qui garde l'objet précieux évanoui.

    J'avais quitté ce matin la chambre jaune, je l'avais regardée prendre son bain, vêtue de rayons humides à ses grains de peau frissonnante. Elle naissait en étoile dans la mousse et j'aurais peint toutes ses nuits étoilées sous la lune opaque si elle m'avait retenu. Je la regardais me regarder et son regard avait des ondes en rayon X qui pénétrait mes chairs et mes artères.

    J'ai poursuivi ma marche solitaire dans les rues qui se remplissaient de neige. Bientôt je creuserai une tranchée, j'étalerai la neige pour laisser venir la mort blanche. Elle s'avancerait au pied du lit froid, je n'aurai pas de cri bleu, à peine un sourire entre les dents. Mon corps opaque se livrerait à la mort, et les trams poursuivraient leur rails plats sans percevoir mon linceul.

    Je me souvenais des baisers dans les champs de maïs. J'étais dans mes jeunes années, je frayais mon chemin dans le corps vivant de mon amour d'antan. Elle se baignait dans la rivière, ses cheveux roux se déroulaient et je plongeais mon regard au long de ses jambes, des cuisses, de son sexe, ruisselant. Je ne voyais que la perspective de son visage, elle se retourna en riant et son rire m'éclaboussa.

    Puis la grippe espagnole a tout emporté. J'ai gardé un piano et les notes ont recréé les souvenirs. Je marche, noctambule dans les rues, à la recherche de l'inconnue en manteau bleu. Mon oeil s'habituera aux ombres.

     

    illust : Edvard Munch

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