• Je lui ai dit

    - Je lui ai dit tant de belles choses, que j'ai fini par y croire.
    - Quelles belles choses ?
    - Celles que les femmes veulent entendre.
    - Et que veulent entendre les femmes ?
    - Je ne sais pas, je te désire, je suis amoureux, je t'attendais depuis toujours.
    - Et alors ?
    - Elle ne m'a pas cru.
    - Tu nous crois si sottes pour croire à vos boniments.
    - J'étais sincère.
    - Tu en as tout l'air. Et là tu fais quoi avec moi ? Il est à peine minuit, tu m'as dit qu'elle t'avait quitté aujourd'hui et tu es déjà au bordel ?
    - J'avais besoin d'être consolé. Et pour ça tu es la femme parfaite.
    - Oui, j'ai des seins généreux. Donc elle t'a quitté parce qu'elle ne t'a pas cru ?
    - C'est un peu ça.
    - Et que comptes-tu faire pour la convaincre de revenir ? A part, bien sûr, trouver du réconfort auprès de moi.
    - Je ne suis pas sûr de le vouloir. Tu comprends, elle va me faire souffrir. Et je ne veux pas souffrir.
    - Hum, pas mal ce champagne. Reprends une coupe, cela te fera du bien, mais pas trop, tu deviendrais mou. Quoique, j'ai été bien assez montée aujourd'hui. Donc tu ne veux pas souffrir ?
    - Non.
    - Et tu dis l'aimer ?
    - Oui, oui, je crois. C'était si, c'était si. Plein. Entier.
    - Et tu ne veux pas souffrir ?
    - Non.
    - Tu as bien fait de venir au bordel, c'est rare de souffrir au bordel. Enfin, sauf ceux qui cherchent des souffrances pour jouir. Mais je n'appelle pas ça souffrir. Donc tu ne veux pas souffrir ?
    - Non. Pourquoi répètes-tu cette question ? Qu'essaies-tu de me dire ?
    - Ah, on progresse sur la voie. Vois-tu, mon cher ami, nous savons tous que tu es un homme à femmes. Chut, ne nie pas. Tout le monde le sait. Tu es prêt à sauter sur tout ce qui bouge, et je t'ai croisé plus d'une fois aux bras d'une belle dans la ville. D'ailleurs elles ne sont pas toutes belles, ce qui me laisse supposer que tu es attiré par la femme plus que par l'amour.
    - N'est-ce pas la même chose ?
    - Je vis dans ce bordel depuis plusieurs années, et j'ai croisé, ainsi, beaucoup d'hommes. La plupart mariés, d'ailleurs. Ceux-là on sait pour quoi ils nous fréquentent. Ils sont bedonnants, grisonnants, souvent enrayés mais toujours joyeux, ce qui fait leur charme.
    - Ne suis-je pas joyeux avec toi ?
    - Si bien sûr. C'est un peu le principe ici. Mais pas au-dehors. A moins d'être marié et père de famille, de tenir sa maisonnée, son épouse et ses enfants. Mais un amant, un vrai, se doit de montrer et sa joie et sa détresse.
    - Mais je n'ai cessé de lui dire que je ne voulais pas la perdre. Qu'elle était ma bien-aimée.
    - Très bien et qu'as-tu fait pour la convaincre ?
    - Je ne sais pas, je le lui ai dit.
    - L'as-tu embrassée, l'as-tu serrée dans tes bras ? Lui as-tu parlé à l'oreille ? L'as-tu regardé droit dans les yeux en lui rappelant qu'elle est si belle, que tout te plait en elle ?
    - Oui, je crois. Enfin, non. Elle était si silencieuse.
    - N'es-tu pas venu au Méridien la semaine dernière ? Il m'a semblé te croiser, mais j'étais avec mon vieux juge. Il aime quand je lui lis à haute voix des procès et que je le frappe avec ma badine. Il se tient à genoux devant moi et ça le fait bander. Un peu.
    - Oui, je suis venu. Mais c'était avec elle.
    - Tu lui as demandé de passer au Méridien ?
    - Elle n'était pas contre.
    - Hum, tu étais prêt à la donner à un de ces messieurs ?
    - Oui, je sais c'était ridicule. Déplacé. Elle voulait me faire plaisir, mais elle a vite renoncé.
    - Bien, donc tu ne veux pas souffrir ?
    - Encore ? Que veux-tu me faire comprendre ?
    - L'amour a ses codes, mon cher ami. L'amour fait souffrir. C'est sa grande loi. Si tu ne veux pas souffrir, laisse-la partir et ne cherche pas à la revoir. Si tu l'aimes elle te fera souffrir et si tu ne l'aimes pas, c'est elle que tu feras souffrir. Si tu ne veux pas souffrir, cesse de vouloir aimer. C'est la loi de l'amour : souffrir. La loi du plaisir : jouir. Choisis ta loi, les douze coups de minuit vont bientôt tinter.
    - C'est tout ce que tu me conseilles ?
    - Quoi d'autre, voyons... Marie-toi, tu cesseras de souffrir et tu reviendras au bordel.
    - Mais pourquoi l'amour devrait-il faire souffrir ?
    - Ce n'est pas une nécessité, j'en conviens. Mais la souffrance garantit l'intensité. Plus tu souffres, plus tu aimes. Si tu ne souffres pas, tu ne sais pas aimer. Tu évites l'amour. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Gustave : la manière la plus profonde de sentir quelque chose est d'en souffrir. Au fond, mon vieux juge a raison, il aime la loi et il en sent l'intensité quand je ballade ma badine sur ses fessiers nus.
    - Tu m'agaces ! Je ne crois pas à ton raisonnement. Tu confonds l'amour et la passion. C'est la passion qui fait souffrir, pas l'amour.
    - Bien sûr, mais tu as toi-même dit : je te désire, je suis amoureux, je t'attendais depuis toujours. C'est toi qui as parlé le premier de passion. Vois-tu, très cher, si la passion nous tombe dessus comme la foudre, l'amour a besoin de temps. Si tu veux savoir si tu aimes cette femme, tu dois lui laisser le temps de t'aimer, tu dois l'apprivoiser et cesser de lui servir de belles phrases. Vraiment ce champagne est très bon. Finissons-le.


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