• LE SCULPTEUR - L'apprentissage - 3

    Le sculpteur était venu de la cité côtière, quelques jours précédant les vendanges à la demande du prêtre. Mon père, m'avait-on dit, était allé l'attendre au croisement des chemins et l'avait conduit chez nous. Tous les jours, à l'heure du lever, il montait au temple où je l'attendais, assise dans cette même posture. Cet étranger partageait le repas de mes parents, de mes frères. Il saluait mon grand-père, couchait dans la pièce du nord, la plus fraîche à cette époque de l'année tandis que moi, en un temps parallèle, j'étais servie par mes servantes dans l'enceinte du temple blanc. La blancheur. Tout devait être blanc dans ce lieu consacré. Les murs blanchis à la chaux, les chèvres immaculées, jusques aux chiens au pelage laiteux qui gardaient les moutons, dans les prés et qu'on admettait parfois le soir dans la cour. Un chat, qui avait installé son repère à l'abri des murs sacrés, avait eu le tact de porter une fourrure opaline et se promenait à son aise jusqu'à ma chambre isolée, depuis que j'avais pleuré parce qu'on voulait le faire fuir. Ses caresses étaient la seule fantaisie qu'admettait le prêtre, non sans s'interroger : les lois prévoyaient-elles une telle promiscuité ? Le sculpteur bougea la tête vers moi et je refermais les yeux.

    Je revoyais ce jour où, le prêtre s'était avancé jusqu'à moi, encore une enfant, dans la salle qui servait d'école. J'étais assise sur un banc et tenait sur mes genoux un boulier en bois. Le maître nous apprenait à compter, à moi et à d'autre enfants. Un peu à l'écart, j'écoutais et reproduisais les mêmes gestes que lui, faisant rouler une à une les boules dans leur cadre en buis. Le prêtre se tint debout devant moi, les mains jointes sur sa robe en lin épais. Il avait esquissé un seul geste auprès du maître qui avait balbutié des excuses et avait entraîné avec lui les autres enfants qui me regardaient sans comprendre. Je levais mes yeux noirs, cernés, sur son visage soucieux et impassible, qui semblait dire : « je te pardonne, tu n'es qu'une enfant » sans que je sache très bien quel mal j'avais commis. Ma mère entra avec précipitation et parla de grand-père puis me prit la main et je ne retournai plus jamais à l'école.

    Au bord de la rivière, mon grand-père m'expliquait la forme des poissons et leur donnait à chacun un nom. Depuis que le prêtre avait défendu ma présence à l'école, je passais mes journées avec lui. Il avait prétexté sa démarche difficile pour que je puisse le suivre partout autour du village. Un jour, il s'écria : « Puisqu'on te refuse toute connaissance, au moins tu auras celle-là. », et d'un geste circulaire, il avait désigné tous les champs d'oliviers et plus loin les montagnes bleues. Chaque jour, il m'apprenait le nom des fleurs, des arbres. Je devais chaque fois les toucher, les sentir. En plein midi, nous restions à l'ombre d'un chêne, nous mangions quelques olives avec une galette plate. Venait l'heure de la sieste. Nous restions silencieux. Mon grand-père s'était mis en tête d'écouter les feuillages. Sagement, j'écoutais avec lui et nous n'entendions rien, que le bruit du vent feutrant les feuilles vertes. Dieu en son lointain demeurait. Je fermais les yeux pour rêver sans dormir. Les images se bousculaient sans que je puisse les retenir. Toujours, lorsque grand-père me sortait de cette rêverie, je sursautais : j'avais oublié l'ombre et la vallée calme.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>« Nous avons terminé pour aujourd'hui. » Il essuyait la lame du couteau et la rangeait dans son étui. Le marbre prenait des allures de déesse. Une servante, qui jusque là était adossée au mur, derrière moi, me couvrit d'un long châle. Le sculpteur, selon les convenances, s'approcha de moi et baisa le bout de mes doigts. Je sentais sa sueur. Un instant immobile, il me fixa et je soutins son regard. Il était plus grand que moi, légèrement. Son buste sembla se pencher en avant mais alors il lâcha ma main et sortit. Une servante, qui était restée tout le temps de la pause à tisser et à nous observer dans un coin de la pièce, lui ouvrit la porte. Le chant des cigales emplit la pièce et ma tête bourdonna longtemps.
    Maïs Expo photos de Lucien CLERGUE

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