• Le train de la vie (4/7)

    Un mois passa. Mars approchait et son printemps se jouait à l'envers de moi. La montée de la sève agitait les peupliers où pointait le vert tendre des jeunes pouces, pareil à celui de tes aquarelles. Je restais assise sur la terrasse, face au lac qui me séparait à tout jamais des jours de ma jeunesse, des jours où ta longue silhouette m'accompagnait. La brume du printemps, qui avait remplacé les brouillards de l'hiver, se dissipait doucement sous les premiers rayons du soleil, quand le messager a déposé sur le guéridon une lettre pliée, que j'ai parcourue, d'abord distraite. Je l'ai relue plusieurs fois. Tant de joie a envahi mon visage que l'annonciateur s'est retourné. Mon visage rayonnait devant le mur blanc, éblouissant lui aussi. Mes mains ont tremblé, le billet a glissé sur le gravier rond de l'allée. Le messager a ramassé la lettre ouverte que je lui ai reprise comme s'il voulait me la voler. J'ai relu tes mots et j'ai entendu ta voix. Je l'imagine, ta voix, mais pourrais-je encore la reconnaître ? Tes yeux rieurs se posaient sur moi. Ton souffle dans mon cou. Et la terre a tremblé. A la joie ont succédé le vertige, les veines qui s'affolent, la gorge qui se noue. Le raz de cœur. Ta lettre commençait par ces mots : « Te souviens-tu de ces beaux jours, mon âme, t'en souviens-tu, où nous vivions de l'eau d'amour, écoulée en sources répandues de sa bouche rêveuse. Cet amour n'a jamais cessé. C'est ainsi. Gardons-nous à l'abri du temps. Ma vie n'est emplie que de sortilèges, comment pourrais-je te les faire partager ? En ai-je même le droit ? » Une ombre, que je connaissais bien, entrait de nouveau dans ma vie. Tu avais attendu la fin de l'hiver pour rompre ton silence et tenter de me rejoindre. Des souterrains continuaient de nous relier à l'infini de nos vies. Assise sur le banc de pierre devant la véranda, j'ai tremblé de nouveau mais cette fois-ci c'était de délivrance. Ma robe a rougi. Le vent s'est levé. Les pierres ont chuchoté. Les peupliers ont soupiré. J'ai pensé : « Je devrais peut-être m'asseoir sous la véranda pour guetter son retour. »
    -  Y a-t-il une réponse, Madame ? » a demandé le messager. Je l'avais à peine regardé le mystérieux inconnu, vêtu de noir, qui se proposait d'acheminer ma réponse. J'ai écrit très vite quelques mots. « Je t'aime autant que je t'aimais mais ai-je le droit de le dire encore aujourd'hui ? Je peux à peine l'imaginer. » Je ne savais pas encore si tu oserais t'asseoir à côté de moi sur ce banc et je restais immobile dans l'attente de ta réponse qui ne tarda pas : tu osas m'inviter à un improbable rendez-vous et j'ai osé y acquiescer. « Je t'ai invitée dans mon nouveau monde, tu as dit oui, nous sommes perdus», fut ta réponse.
    Tu avais fixé notre rendez-vous au dernier soir d'été. Tu avais choisi notre mois de septembre.

    à suivre


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