• Les âmes mortes - 2/3

    Hélène - Voilà, c'est ça ma dernière volonté. Je dois délivrer l'âme de cet enfant. Je dois le sauver de la nuit noire. Mais comment retrouver une âme morte ?
    Andréa - La toile est infinie.
    Hélène - Eh bien, nous avons l'éternité pour la retrouver. Commençons à la chercher. Vous m'avez bien trouvée moi, je pourrais le trouver à mon tour. Derrière cet arbre, il y a un chemin, il doit nous conduire vers lui.
    Andréa - Le chemin n'existe pas Hélène. C'est une représentation. Simplement une représentation. Nous ne sommes pas assises sur un banc et vous ne portez pas une robe bleue. La mienne n'est pas jaune. Regardez devant vous, vous voyez, il n'y a que la nuit. Alors qu'ici sur ce banc, il fait grand jour.
    Hélène - Chut ! J'entends encore des voix. Là dans la nuit. Les âmes mortes, vous pensez qu'elles sont là dans cette nuit.
    Andréa - Personne ne sait où sont les âmes mortes. Pour les rencontrer, il faut être très attaché à l'une d'elles pour qu'elle sorte de nulle part. Je n'y suis jamais arrivée.
    Hélène - Vous n'avez peut-être aucune âme morte à chercher.
    Andréa - Oui, ce doit être ça. En tout cas je n'ai pas cette capacité. Cela ne fait pas partie de mes missions. Donnez-moi vos mains. Hélas, vous non plus vous ne pouvez pas.
    Hélène - Je ne peux pas quoi ?
    Andréa - Vous m'avez très bien comprise, vous ne pouvez pas retrouver une âme morte, donc vous ne pouvez pas retrouver cet enfant. Il y a peut-être un moyen. Mais c'est très improbable.
    Hélène - Dites, je vous écoute.
    Andréa - Si l'on connaissait la personne qui a vu pour la dernière fois cet enfant avant sa mort, on pourrait peut-être y arriver. Mais je ne promets rien.
    Hélène - Je sais qui a fermé les yeux de cet enfant.
    Andréa -  Alors, tout est possible.
    Hélène - C'est ma mère. Ce jour-là, elle avait rejoint son mari à l'hôpital où il menait ses expériences. Elle a entendu les cris de l'enfant, elle est entrée dans la salle mais c'était trop tard, l'enfant était en train de mourir dans les grosses mains de l'homme, qui serait mon père. Ma mère a fermé les yeux de l'enfant, puis elle s'est enfuie. Elle était enceinte de moi, elle a quitté la ville, elle s'est réfugiée loin de mon père. Et à la libération, elle l'a dénoncé. Il a été fusillé. Quand je suis née il était mort depuis un mois. Il y a un semaine, avec ma mère nous sommes allées au cinéma pour voir un film américain, une comédie musicale. Mais avant la séance, ils ont projeté quelques images d'un documentaire sur les camps et les expériences nazies. Ma mère a crié dans la salle de cinéma. Là sur l'écran elle a revu mon père qui tenait un enfant, celui qu'elle n'avait pas réussi à sauver. Elle est ressortie du cinéma en titubant. Toute la nuit, elle m'a livré les souvenirs qu'elle n'avait jamais osé me confier et qui l'étouffaient.
    Andréa - Votre mère est sur terre, et nous n'allons pas l'appeler, elle prend soin de votre fille. Nous devons retrouver votre père. Lui pourra nous guider vers cet enfant.
    Hélène - Je refuse de rencontrer mon père.
    Andréa - Ici, le pardon c'est comme le brouillard, il arrive tranquillement. Vous y arriverez.
    Hélène - Pourquoi ce jardin, tout est comme ça, ici ?
    Andréa - Non, pourquoi ? Vous n'aimez pas ? Moi j'aimais bien les jardins publics dans les villes, leurs oasis de nature.
    Hélène - Je préfère les clairières.
    Andréa - C'est comme vous voulez.
    (Dans le fond du plateau, des arbres avancent, les barrières du jardin public s'effacent. Dans le public, un homme se lève bruyamment.)
    Gogol - Eh quoi encore, pourquoi pas le mer tant que vous y êtes ! Si vous pouviez arrêter avec vos bons sentiments et vos décors pastels.
    Andréa - Ce n'est pas possible, vous ne pouvez pas parler, vous venez du monde des âmes mortes.
    Gogol - Pour commencer, je vous demanderai d'arrêter ce plagia, je suis Gogol, le créateur des âmes mortes, donc cessez cette mauvaise reprise policée. Que faites-vous de mes droits d'auteur ? Et là derrière c'est quoi cette toile ridicule, même pas peinte ? (Gogol monte sur scène) C'est pas mal l'effet d'ici. Tout ce noir, j'adore. Bon, éteints, parce que de ce côté, c'est plutôt aveuglant.
    Andréa - Mais qui êtes-vous ?
    Gogol - Je vous l'ai dit : Gogol. Vous m'entendez au moins ? Et vous me voyez ? Moi je vous vois. C'est laquelle la robe jaune (il regarde les deux femmes tour à tour) ?
    Andréa - C'est moi, ma robe est jaune et celle de Hélène est bleue. Vous avez oublié les couleurs ?
    Gogol - Non, je n'ai pas oublié les couleurs, les arbres sont roux, le ciel est gris.
    Andréa - Non le ciel est bleu, les arbres verts et nos robes...
    Gogol - Je vous arrête, vos robes je ne les vois pas, vous comprenez, je vous préfère dans votre nudité vierge, enfin surtout celle d'Hélène, parce que vous Andréa vous avez vieillie. La chair manque de fraîcheur. Je préfère les chairs fraîches.
    (Hélène essaie de se couvrir avec ses mains)
    Andréa - Vous êtes Gogol, le grand écrivain ?
    Gogol - Mon nom est Gogol, je l'ai emprunté au coin d'une rue. Mais je ne suis pas le grand écrivain, trop pur pour ma cervelle.
    Andréa - Vous voulez rejoindre les âmes...
    Gogol (il l'interrompt) - Non, détrompez-vous, je préfère la multitude des âmes mortes, on se réchauffe entre nous. Je déteste votre désert, y a même pas de scorpions. Dites-moi, Hélène, est-ce que vous avez une cigarette ? Vous venez d'en bas, vous avez peut-être une dernière cigarette sur vous ?
    Hélène - Non, je ne fume pas. Désolée.
    Gogol - Vous pouvez être désolée. Sur terre, j'avais trouvé le moyen de ne jamais en manquer, je cultivais en Amérique des plants de tabac. Enfin, des nègres cultivaient pour moi des plants de tabac. La dernière fois que je suis revenu, c'était au cœur de l'Europe, quand l'Autriche et la Hongrie étaient encore réunies. Les vraies cigarettes je n'ai pas connu, je ne suis pas retourné dans le XXe siècle, j'aimerais bien goûter les cigarettes des G.I. Prendre un paquet cartonné entre mes doigts, déchirer le bord du papier, tapoter le fond pour laisser sortir la première cigarette, la tenir entre deux doigts et la glisser entre mes lèvres, bien lisse, bien cylindrique, faire claquer l'allumette et tirer comme ça en creusant les joues pour goûter la nicotine, pour faire piquer les yeux, pour tousser, pour brouiller les neurones ou ce qui m'en reste. Parce qu'après tout ce temps passé ici, j'en manque de neurones, grande lessive, à force ça s'efface. Vivement que je retombe pour compléter ma panoplie de mauvais garçon. Parce qu'y a que sur terre qu'on peut goûter à tous les plaisirs. Et là dans cet instant, mon temps de redescendre est arrivé. J'ai hâte de connaître mes nouveaux parents, y vont pas être déçu par leur progéniture.
    Andréa - Avant, pouvez-vous nous guider jusqu'au père d'Hélène ou auprès de l'enfant que nous cherchons. Vous savez s'ils sont parmi les âmes mortes ?
    Gogol - Et puis quoi encore, vous voudriez peut-être que je vous aide à retrouver un damné. Je m'en fiche de votre plan à quat'sous de bonnes femmes à pleurnichements. A quoi ça sert de sauver l'âme d'un enfant, vous savez combien y en a des enfants là dedans ? (Il montre le public, Andréa se tait, elle attend) Rappelez-moi le nom de votre père. (Il s'est tourné vers Hélène mais elle ne répond pas.)
    Andréa - Henri Hermann.
    Gogol - Ouais, parfois, je l'ai croisé, il passe, il ne dit rien, ou bien des phrases toutes faites, qu'on comprend pas, des phrases sorties d'un livre, même pas de la littérature, un livre de comptes administratifs. C'est pas un drôle, y connaît rien aux plaisirs. Bref, c'est pas le genre que je fréquente ici et encore moins sur terre. Ici, d'ailleurs, vaut mieux être seul.
    Andréa - Vous pourriez le retrouver et le convaincre. Sa fille est arrivée.
    Gogol - Je croyais que c'était vous le service d'accueil. Moi je m'en fous de vos histoires de bonne femme...
    Andréa - Vous vous répétez.
    Gogol - J'adore les répétitions, les coupures, les entorses, les dérèglements, les failles, les embrouilles, les emmerdes. J'adore les pays en guerre, les révolutions, les famines, les pestes, les raz-de-marée. Mais surtout ce que je préfère c'est le cul, celui des femmes, des hommes, tout ce qui te donne envie de grimper et même quand y a pas de cul sur terre on arrive toujours à ses fins. Bon assez parler, y a pas que ça à faire, faut que je retombe dans ce XXe siècle pour capter sa dernière moitié, y paraît que ce que vous avez vu avec vos deux guerres c'est rien après ce qui va venir. J'adore. Ciao la belle Hélène, dommage que tu sois montée si tôt, je t'aurais bien monté avant ton départ. Rappelez-moi quand vous aurez vu le gros Hermann. Salut les âmes mortes, à la prochaine. (Il sort en saluant le public.)

     

    à suivre

    Photo : Yves-Marie Jacob


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