• Trois jours après que les cendres du bûcher aient été dispersées par les villageois, j’ai scellé le dernier sarcophage. Son corps reposait à jamais au creux de la pierre de marbre. Les Chartreux avaient fermé la lourde dalle au-dessus de la crypte. Les souterrains étaient désormais fermés, pour garder leur secret, et la crypte accueillant le sarcophage de Lisa et ceux de nos trois filles. Je la voyais encore, debout devant la fenêtre de notre chambre, vêtue d’une longue chemise de soie rouge qui flottait à ses pieds. Elle souriait et moi je la regardais depuis notre lit, en silence, émerveillé comme à chaque fois depuis que je l’avais enfin retrouvée, depuis douze ans. Je savais que son retour ne durerait pas mais elle me laisserait nos filles, je poursuivrais ma route avec son souvenir impérissable. Je n’avais pas imaginé que la main d’hommes extrêmes me la prendrait si tôt, qu’il me l’enlèverait, elle et mes filles. Je m’étais étendu sur la dalle froide, toute la nuit je pleurais, ou bien je hurlais de douleur. J’étais là avec mon éternelle affliction et j’étais impuissant à la faire revenir. Sans réfléchir, malgré les suppliques des moines qui me demandaient de ne pas céder à la vengeance, je décidais très vite de partir à la poursuite de leurs agresseurs. J’étais déterminé à les faire périr de mes propres mains. Les mises en garde du prieur n’eurent aucune prise sur ma haine. Je ne savais pas que j’étais encore capable de ce sentiment. Qu’aurais-je pu faire d’autre dans l’instant ? J’ai poursuivi leurs assassins à travers les monts et les vallées des Alpes. Ils avaient traversé la France pour la Suisse puis le pays de Bohême. Je sentais leur présence, devant moi et mon cheval, sur les sentiers raboteux, le long des berges rocailleuses des rivières, dans les fonds obscures des noires ravines. J’évitais les monts à l’air libre qui me faisaient offense dans ces moments où je suffoquais. Je savais que c’était là que je le retrouverais : Heinrich Kramer et ses acolytes. Je n’eus même pas à leur tendre un piège. Ils se sentaient invincibles, Dieu était le témoin de la justesse de leur justice. Il m’avait ôté toute croyance, toute compassion. Je n’étais plus qu’un homme trahi, meurtri, anéanti, qui ne saurait jamais refermer ses blessures et qui aurait l’éternité pour les apaiser. Sept jours après avoir quitté ma belle vallée, à l’orée de la forêt près de Tabor, je les aperçus enfin. Ils faisaient boire leurs chevaux dans un ruisseau au flot tumultueux. Ils étaient trois autour de Kramer. Le printemps montrait ses prémices alors que mon cœur restait logé en hiver. J’ai sorti mon arc, et j’ai visé le premier homme. Il est tombé et j’ai tiré une deuxième fois avant que la petite équipe n’ait réagi. Le troisième me visait quand j’ai bandé une troisième fois mon arc. La flèche est partie, bien droite, en sifflant à travers les ombres des hêtres. Elle atteint le troisième homme au front, il est tombé la face contre les feuilles noircies de l’hiver. Des corbeaux se sont envolés bruyamment de la cime des arbres, il ne restait plus que Kramer, assis auprès d’un feu improvisé. Il me regardait, surpris, mais il conservait dans la lueur de son regard la froide détermination, la même, j’en étais certain, qui l’avait conduit à allumer le bûcher qui avait brûlé avec ma famille tous mes espoirs. Soudain, il se traîna à genou dans ma direction, les mains tendues, pour me supplier, ou pour mieux m’approcher et tenter une attaque à main nue. Je ne lui laissai pas le temps de me surprendre ou de m’apitoyer, je pris dans mon carcan, la quatrième flèche, tendai mon arc et visai : Kramer s’écroula, la flèche avait pénétré sa cage thoracique, profondément dans le cœur. Cela ne suffit pas, je pris l’épieu qui pointait de ses bagages et lui brisais le cœur en l’enfonçant à coup de marteau.

    - Voilà pour toi, chasseur de sorcières. Subit leur sort. Subit le sort de toutes ces innocentes.

    J’avais réussi à supprimer ce dominicain allemand, dangereux à force de soif de vérité, qui avait détruit toute ma famille en une seule journée parce qu’elle avait eu le malheur, dans ces temps de folie, de lui déplaire. Je laissai partir les chevaux, me remis en selle et fonçai à travers l’Europe. A ce moment-là, je ne savais pas quelle contrée je voulais rejoindre. Il me fallait seulement quitter le pays des Alpes, quitter la lumière de ses monts. Peut-être attendais-je que mon cheval me guidât près des monts où j’étais né, là-bas, loin, dans le Caucase. Mon périple s’arrêta bien avant.


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  • « Regarde la lumière et admire sa beauté. Ferme l'œil et observe. Ce que tu as vu d'abord n'est plus et ce que tu verras ensuite n'est pas encore. » Léonard de Vinci 


    J'étais attablé à une taverne florentine en train de déguster une assiette d'affettati misti lorsque, contre toute attente, Léo entra, lui qui ne mettait jamais les pieds dans une taverne populaire. Sans attendre, dès qu'il me vit, alors qu'il ne buvait du vin qu'en hiver pour se réchauffer, coupé d'eau et aromatisé à la cannelle, chaud et insipide, Léo prit place en face de moi et se servit un verre de Chianti. Il était si agité, si exalté, que je ne cherchais même pas à comprendre comment il avait fait pour me retrouver. « J'ai reçu une nouvelle commande du marchand florentin, Francesco di Bartolomeo, tu sais un de ses riches notables de la ville, arrogants parce qu'ils font vivre notre cité, froids comme la bise parce qu'ils ne portent en eux que la sècheresse de leurs machines à textile. » Je ne pus m'empêcher de lui murmurer amicalement : « Léo, tu exagères, c'est toi qui as inventé à profusion, pour eux, ces mécaniques qui leur servent à tisser leurs brocards et autres étoffes pour mieux s'enrichir ! » Il m'interrompit et reprit tout aussi vite : « C'est vrai, c'était dans un moment de faiblesse. Je m'ennuyais, il me fallait trouver une nouvelle idée, la peinture dans ces jours-là me trahissait et j'ai étudié ces mécanismes pour dérouiller mon cerveau. C'est du passé. » Il rebut une gorgée : « Lorsque ce marchand est venu jusqu'à moi, j'étais profondément découragé à l'idée de peindre une fois encore une de ces femmes fades et soumises à leur riche et vieil époux. Je me suis donc rendu le jour fixé via della Stufa au domicile de ce Florentin, vêtu certes avec élégance mais, malgré qui respirait malgré tout, excuse-moi du mot, le parvenu ! Tout ça parce que ses lointains comptoirs croulent sous les épices et les étoffes soyeuses ! Don, ce jour-là, c'est à dire ce matin même, je tintinnabule à la lourde porte cochère. Des valets m'accueillent et devant moi ouvrent des portes lourdes, enchevêtrés d'angelots dégoulinants de feuilles d'acanthes, déplacent des paravents massifs, soulèvent des tentures lourdes, violettes à force d'être rouges. Je tente de suivre à grandes enjambées les deux valets à travers les corridors, les suites de pièces aux plafonds florentins. J'entre enfin dans une chambre, une chambre de femme, donc de l'épousée. Il m'avait prévenu : « Ma femme est jeune, très pudique, il ne s'agit pas de la déshabiller pour faire son portrait, soyez modeste seigneur de Vinci ! » Je m'attendais donc à découvrir une Florentine rousse, à la chevelure relevée en tresse arrondie autour d'un visage grave et parfaitement impavide, vêtue de soierie colorée, décorée de bijoux aux pierres énormes, pressant contre sa taille un enfant extrêmement remuant et pour tout dire un filou de fils de marchand ! Tu sais combien les passants dont je suis préfèrent un beau visage aux riches ornements. Donc j'entrais en soupirant, mon jeune valet Giacomo me suivant, portant le chevalet, la boîte à peintures et tous les instruments nécessaires à mon art. Je lui fis signe distraitement de dresser le chevalet là près d'une fenêtre ornée de tentures comme celle décrite précédemment, je ne te fais pas un dessin. Et là je vois le regard de Giacomo se figer soudain, il regarde le fond de la pièce, c'est vrai j'ai entendu une porte s'ouvrir, quelqu'un arrive. Je me retourne. Sers-moi un verre je te prie mon cher Omer et sers-toi aussi ; ce qui va suivre ne saurait te rendre la gorge... enfin, écoute-moi bien. »

    A ce moment-là de son récit, Léonard était devenu livide, pourtant ses yeux pétillaient, que dis-je, ses yeux retrouvaient leur vivacité, ses yeux noirs, d'habitude lourds de fureur, rayonnaient à cet instant comme le regard bien plus tard de son Jean-Baptiste. Sa bouche d'ordinaire si fermée montrait des dents gourmandes et, à cet instant, j'en suis sûr, j'aurais pu lui tendre un gigot, il l'aurait mangé sans faire la grimace, lui qui déteste se nourrir de viande. Il dressait sa main droite comme pour désigner la vérité tombée du ciel. Il me fit le portrait d'une femme, telle que nous en rêvons tous : joyeuse, agréable, au regard limpide, empli de l'éclat de vie, des yeux bordés de cils de la plus grande délicatesse, le nez aux ravissantes narines roses et délicates qui semblaient souffler la vie même. Elle était vêtue d'une robe longue, moulante, tombant jusqu'au sol. Son corsage échancré laissait entrevoir sa chemise intime et découvrait sa gorge où l'on saisissait le battement de ses veines. « Mais cette charmante figure et merveilleusement ouvragée n'est rien auprès de l'âme que je sentais vibrer sous ses gestes, quelque chose de divin respirait dans sa chair. Dis-moi, a-t-on jamais terminé quoi que ce soit ? Cette femme avait atteint la sérénité, mon cher Omer. Dans la lumière du matin de Florence, elle apparaissait comme un mystère plongeant dans l'infini. Elle me salua et se présenta : Lisa. Cette femme au visage étrange et souriant parlait et sa voix me mit au supplice. Moi, Léonard, comment une femme pouvait à ce point provoquer mes cinq sens ? Elle regardait quelque chose en moi, derrière moi, elle semblait chercher dans mon passé. A cet instant j'aurais voulu la peindre en déesse de la beauté étendue sur une peau de léopard, ou en vierge bénie et immaculée. Je sentis combien cette femme saurait transfigurer mon œuvre. Je tenais en elle le mystère de l'humanité et je voulais à jamais l'immortaliser. Hélas je n'avais pris avec moi qu'un vulgaire panneau de peuplier très mince pour ne pas alourdir mon jeune valet et il m'était impossible d'attendre une deuxième séance pour commencer l'oeuvre ! Je suis en train de peindre une immortelle sur un bout de planche. Voilà ma folie ! Voilà à quoi je suis réduit pour ne pas interrompre le cours de l'art. »


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    « Regarde la lumière et admire sa beauté. Ferme l'œil et observe. Ce que tu as vu d'abord n'est plus et ce que tu verras ensuite n'est pas encore. » Léonard de Vinci 

    J'étais attablé à une taverne florentine en train de déguster une assiette d'affettati misti lorsque, contre toute attente, Léo entra, lui qui ne mettait jamais les pieds dans une taverne populaire. Dès qu'il m'aperçut, alors qu'il ne buvait du vin qu'en hiver pour se réchauffer, coupé d'eau et aromatisé à la cannelle, chaud et insipide, Léo prit place en face de moi et se servit un verre de Chianti. Il était si agité, si exalté, que je ne cherchais même pas à comprendre comment il avait fait pour me retrouver. « J'ai reçu une nouvelle commande du marchand florentin, Francesco di Bartolomeo, tu sais un de ses riches notables de la ville, arrogants parce qu'ils font vivre notre cité, froids comme la bise parce qu'ils ne portent en eux que la sècheresse de leurs machines à textile. » Je ne pus m'empêcher de lui murmurer amicalement : « Léo, tu exagères, c'est toi qui as inventé à profusion, pour eux, ces mécaniques qui leur servent à tisser leurs brocards et autres étoffes pour mieux s'enrichir ! » Il m'interrompit et reprit tout aussi vite : « C'est vrai, c'était dans un moment de faiblesse. Je m'ennuyais, il me fallait trouver une nouvelle idée, la peinture dans ces jours-là me trahissait et j'ai étudié ces mécanismes pour dérouiller mon cerveau. C'est du passé. » Il rebut une gorgée : « Lorsque ce marchand est venu jusqu'à moi, j'étais profondément découragé à l'idée de peindre une fois encore une de ces femmes fades et soumises à leur riche et vieil époux. Je me suis donc rendu le jour fixé via della Stufa au domicile de ce Florentin, vêtu certes avec élégance mais qui respirait malgré tout, excuse-moi du mot, le parvenu ! Tout ça parce que ses lointains comptoirs croulent sous les épices et les étoffes soyeuses ! Donc, ce jour-là, c'est-à-dire ce matin même, je tintinnabule à la lourde porte cochère. Des valets m'accueillent et devant moi ouvrent des portes lourdes, enchevêtrés d'angelots dégoulinants de feuilles d'acanthes, déplacent des paravents massifs, soulèvent des tentures lourdes, violettes à force d'être rouges. Je tente de suivre à grandes enjambées les deux valets à travers les corridors, les suites de pièces aux plafonds surchargés. J'entre enfin dans une chambre, une chambre de femme, donc de l'épousée. Il m'avait prévenu : « Ma femme est jeune, très pudique, il ne s'agit pas de la déshabiller pour faire son portrait, soyez modeste seigneur de Vinci ! » Je m'attendais donc à découvrir une Florentine rousse, à la chevelure relevée en tresse arrondie autour d'un visage grave et parfaitement impavide, vêtue de soierie colorée, décorée de bijoux aux pierres énormes, pressant contre sa taille un enfant extrêmement remuant et pour tout dire un filou de fils de marchand ! Tu sais combien les passants dont je suis préfèrent un beau visage aux riches ornements. Donc j'entrais en soupirant, mon jeune valet Giacomo me suivant, portant le chevalet, la boîte à peintures et tous les instruments nécessaires à mon art. Je lui fis signe distraitement de dresser le chevalet là près d'une fenêtre ornée de tentures comme celle décrite précédemment, je ne te fais pas un dessin. Et là je vois le regard de Giacomo se figer soudain, il regarde le fond de la pièce, c'est vrai j'ai entendu une porte s'ouvrir, quelqu'un arrive. Je me retourne. Sers-moi un verre je te prie mon cher Omer et sers-toi aussi ; ce qui va suivre ne saurait te rendre la gorge... enfin, écoute-moi bien. »



    A ce moment-là de son récit, Léonard était devenu livide, pourtant ses yeux pétillaient, que dis-je, ses yeux retrouvaient leur vivacité, ses yeux noirs, d'habitude lourds de fureur, rayonnaient à cet instant comme le regard bien plus tard de son Jean-Baptiste. Sa bouche d'ordinaire si fermée montrait des dents gourmandes et, à cet instant, j'en suis sûr, j'aurais pu lui tendre un gigot, il l'aurait mangé sans faire la grimace, lui qui déteste se nourrir de viande. Il dressait sa main droite comme pour désigner la vérité tombée du ciel. Il me fit le portrait d'une femme, telle que nous en rêvons tous : joyeuse, agréable, au regard limpide, empli de l'éclat de vie, des yeux bordés de cils de la plus grande délicatesse, le nez aux ravissantes narines roses et délicates qui semblaient souffler la vie même. Elle était vêtue d'une robe longue, moulante, tombant jusqu'au sol. Son corsage échancré laissait entrevoir sa chemise intime et découvrait sa gorge où l'on saisissait le battement de ses veines. « Mais cette charmante figure et merveilleusement ouvragée n'est rien auprès de l'âme que je sentais vibrer sous ses gestes, quelque chose de divin respirait dans sa chair. Dis-moi, a-t-on jamais terminé quoi que ce soit ? Cette femme avait atteint la sérénité, mon cher Omer. Dans la lumière du matin de Florence, elle apparaissait comme un mystère plongeant dans l'infini. Elle me salua et se présenta : Lisa. Cette femme au visage étrange et souriant parlait et sa voix me mit au supplice. Moi, Léonard, comment une femme pouvait à ce point provoquer mes cinq sens ? Elle regardait quelque chose en moi, derrière moi, elle semblait chercher dans mon passé. A cet instant j'aurais voulu la peindre en déesse de la beauté étendue sur une peau de léopard, ou en vierge bénie et immaculée. Je sentis combien cette femme saurait transfigurer mon œuvre. Je tenais en elle le mystère de l'humanité et je voulais à jamais l'immortaliser. Hélas je n'avais pris avec moi qu'un vulgaire panneau de peuplier très mince pour ne pas alourdir mon jeune valet et il m'était impossible d'attendre une deuxième séance pour commencer l'oeuvre ! Je suis en train de peindre une immortelle sur un bout de planche. Voilà ma folie ! Voilà à quoi je suis réduit pour ne pas interrompre le cours de l'art. »


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  • Ma lettre n'a rien de religieuse ni de mystique, quoique.

    J'ai fait un rêve, il y a longtemps. Au cœur de la Basilique de Venise, recueillie devant le sarcophage de Saint Marc, j'ai entendu une voix murmurer à mon oreille :« Priez, ma fille, sur la tombe de mon fils Alessandros. »

    Je me suis retournée. Une jeune religieuse au visage de lumière, toute de blanc vêtue s’éloignait.

    Longtemps après, j’ai appris que les marchands vénitiens, qui ont amené la momie de Saint-Marc depuis Alexandrie, auraient tout aussi bien pu transporter à Venise les reliques –si je puis me permettre- d’Alexandre le Grand.

    Aujourd'hui, dans ces jours de nuit pour la Grèce, le jeune Macédonien, Alessandros basileus, qui a transporté à travers l’Orient la culture et la langue grecques, souffle son éternel retour, sauveur de la culture grecque. Ce trois fois bâtard -puisque sa mère l’aurait conçu d’un dieu, puisqu’il n’était pas tout à fait macédonien, puisqu’il n’était pas grec- représente une part de l’humanité bannie.

    Alexandre n’a-t-il pas permis, grâce à la langue grecque transportée par lui et ses successeurs dans l’Orient, d’ouvrir à l’Occident les mystères de la Bible hébraïque ? Alexandre le grand n’a-t-il pas tenté d’unir l’Orient et l’Occident ?

    Dans les jours assombris que nous traversons, n’avons-nous pas besoin d’une main tendue de l’Église vers la vérité éblouissante ? Et si les reliques de Saint Marc étaient celles d’Alexandre le Grand ? Si l’Église délivrait le mystère, ouvrait aux archéologues l’origine des siècles, n’en serait-elle pas grandie face à l’obscurantisme ?

    Car enfin, si nos églises nous guident plutôt que les extrêmes fatals n’en saurions-nous pas mieux apaisés ?

    Dans ces jours où la Grèce et son peuple, à qui l’Occident et l’humanité tout entière doivent autant, par qui la parole christique a pu se transmettre à toute l’Europe, comment ne pourrait-on lui rendre sa vérité ?

    Je vous demande, Saint Père, Évêque de Rome, d’ouvrir aux archéologues le TOP SECRET de la sainte basilique Saint Marc et de prouver au monde des hommes que l’Église est une alliée pour la recherche de la vérité.

    Je ne sais pas si les Dieux sont multiples ou uniques, je sais qu’Alexandre le Grand a été un homme dans l’Histoire unique. Je sais que le Christ et sa parole ont été dans l’Histoire uniques. Je sais qu’ils tendent la main entre l’Orient et l’Occident.

    Il y a longtemps j’ai fait un rêve.

    Avec tout le respect que je vous dois, Saint Père, Évêque de Rome, recevez ma prière.

     


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  • Je ne savais pas le premier jour où je t’ai rencontré qui tu étais. Nous nous sommes connus par erreur. Je n’aurais pas dû ouvrir mon cœur à toi et à tes mains. C’est ainsi. J’ai consommé toute ma vie dans les sept jours de notre rencontre. Depuis je sais qui tu es et pourquoi notre amour a été aussi éphémère alors que depuis des siècles, quasi immortel, tu promènes ta longue silhouette à la recherche de celle qui doit résoudre ton énigme. Et je ne suis pas celle que tu attends. Comment aurais-je pu me douter lorsque tu m’es apparu que tu étais celui que je cherchais et qui ne m’était pas destiné ? Ou peut-être je savais trop bien qui tu étais et j’ai fermé les yeux, d’ailleurs ton regard m’éblouissait. J’étais assise sur la place Venizelou au cœur d’Héraklion. J’avais échappé un instant à mon groupe de géologues, jeunes stagiaires papillonnant autour de notre professeur émérite et méritant, Hugo Tavel, celui qui me fit aimer la volcanologie avant toi. Hugo Tavel enseignait, entre deux vagabondages sur Terre, à l’Université de Lyon, et pour rien au monde je n’aurais manqué ses conférences sur mes chers volcans. Lorsqu’il proposa à un petit groupe d’élèves d’étudier les traces d’un raz de marée éventuel sur l’île de Crète après l’éruption de Santorin en 1 650 avant Jésus Christ, je n’ai pas hésité à le suivre. J’avais 23 ans, j’étais inscrite en maîtrise de géologie et je ne connaissais rien à la vie, à la Terre et aux volcans. Aujourd’hui, j’ai cinquante ans, j’ai consacré ma vie à ces montagnes de feu et je me souviens de ta première phrase : « La liberté et la mort. » J’étais assise, petite Française, au milieu de cette place d’Héraklion. Je lisais Kazantzakis et j’ai pensé que tu traduisais mal, il fallait dire « la liberté ou la mort », comme l’écrivait Kazantzakis.  Depuis j’ai compris pourquoi tu préférais le « et » au « ou ». Tu t’es penché près de moi et tu m’as parlé avec ton accent si charmant. Mais je ne te prenais pas au sérieux. Je pensais à Hugo Tavel et je préférais ses connaissances à tes approches cousues de fil blanc. J’acceptais tout de même ton invitation : « Rejoignez-moi ce soir à 19 heures pour prendre un verre ici. » Pourquoi pas ? Je rejoignais le groupe d’étudiant et prétextais n’importe quoi pour les quitter en cette soirée qui terminait notre voyage d’études. Hugo me regarda en souriant comme s’il avait deviné. C’est ce que j’ai toujours apprécié chez ce prof, peut-être parce qu’il avait un goût d’anarchiste, il ne tenait jamais auprès de ses élèves un discours moralisateur ou pire cette distance que beaucoup d’enseignants provoquent pour éviter d’être envahi par leurs jeunes étudiants. 68 était déjà loin, on était au cœur des années 80, qu’on appellerait les années Mitterrand et qui n’avaient de gauche que l’espoir qu’elles avaient suscité. Hugo me donna sa bénédiction en quelque sorte me rappelant que notre départ était prévu pour le lendemain après-midi. « Bonne soirée ma chère Catherine, si j’avais été plus jeune de dix ans, c’est moi qui t’aurais invitée, je l’envie un peu celui qui m’enlève à toi. Je ne suis pas sûr qu’il aime autant que moi les volcans, ici je ne connais qu’un seul homme qui me dépasse dans ce domaine et il est loin à cette heure, Omer Romanzini, je donnerais cher pour le revoir.»

     

    Je rejoignis mon inconnu. Tu étais déjà assis à la première table de la grande terrasse déjà envahie par les Grecs et les touristes étrangers. Je n’avais plus qu’à te rejoindre. Je n’éprouvais guère que de la curiosité, aucun émoi particulier. Pas encore. Trop tôt. Je repensais aux paroles d’Hugo Tavel. « Je ne connais même pas votre nom. » « Omer Romanzini, et vous ? » Cette coïncidence aurait dû me faire réagir. Mais à vingt-trois ans, rien ne nous surprend tout à fait, cela va de soi, comme les cailloux de lave qui jaillissent rouges et chauds des pentes du volcan. On est là, on marche dans la campagne verte, puis on grimpe sur les pentes de basalte qui assombrisse soudain le sol, qui le stratifie en lignes et cassures géométriques. J’avançais sur la pente du volcan qui forme comme une sorte d'escalier naturel, qui facilite l'accès du sommet, et ce sommet c’était toi. Tu me parlas une langue étrange que je ne compris pas mais sa sonorité me fit trembler soudainement -ou était-ce le soleil qui plongeait à l’horizon ? « Je ne parle pas grec, désolée, je n’ai pas compris. » Plus tard, tu m’appris que ce n’était pas du grec mais un vieux dialecte sumérien. Tu parlas de nouveau en français -c’est vrai que tu parlais bien le français avec ton accent en plus- et soudainement, comme l’arrivée d’un orage, alors que je frissonnais au crépuscule, toute ton attitude, tes gestes, tes cheveux bouclés, ta bouche belle et grande, tes mains mobiles, la courbure de tes sourcils, tout me brûlait comme la cendre d’un volcan aurait brûlé mes yeux, mes lèvres et la semelle de mes chaussures. Tu me fis parler de moi, de ma vie, de mon séjour en Crète. Je t’appris que j’étais l’élève d’Hugo Tavel, tu applaudis à cette nouvelle. Tu parlas peu de toi, et longuement de ton île. Nous avons mangé dans une taverne des bas quartiers où tu commandas plusieurs plats typiques, que tu choisis pour moi. Nous mangions dans la même assiette. Enfin, nous ne mangions pas, ni l’un, ni l’autre n’avions d’appétit et le restaurateur s’inquiéta auprès de toi : « Ce n’est pas bon ? Vous ne mangez rien ! » Ses yeux étaient rieurs, il avait compris avant nous ce qui nous troublait tant. Il fallait bien se rendre à l’évidence, je ne retournerais pas dans ma chambre cette nuit. Tu n’irais pas saluer ce soir ton ami, Hugo Tavel. « Demain matin, je t’accompagnerai, c’est le jour de ton départ. » Demain, je devais retourner en France, et j’acceptai de passer cette dernière nuit avec toi dans une chambre d’un piteux hôtel, au lit de fer étroit. Quand m’as-tu embrassée ? Au restaurant ? Dans la rue ? Sur le balcon de notre chambre ? Tu m’as embrassée au restaurant, par-dessus nos assiettes pleines, tu m’as embrassée dans la rue étroite, sur les trottoirs vides, sur les places, au bord du port, sur le balcon de notre chambre. Tu m’as embrassée au bord du lit et j’étais nue dans tes bras, je l’ai senti. Tout était allé si vite. Et je t’entendais râler à mon oreille et me supplier. Comment tout cela était arrivé ? Omer Romanzini, tu n’aurais pas dû me prendre dans cette nuit et dans les sept nuits qui ont suivi. Le lendemain, nous sommes allés saluer Hugo Tavel, vous avez longuement parlé, heureux de vous retrouver après toutes ces années, et tu lui as aussi dit que je resterai en Crète avec toi quelques jours de plus. Tu ne m’avais rien demandé mais c’était évident. Hugo a acquiescé. Il paraissait aussi peu surpris que moi de ton retour, comme une réapparition. Te rencontrer ne paraissait, ni pour Hugo Tavel, ni pour moi, dû au hasard mais aller de soi. Nous étions dans ton île et même si tu avais disparu depuis plusieurs années, selon Hugo, tu revenais et tu me rencontrais tout naturellement. Je ne t’avais pas encore dit que ma famille était originaire de Bellevaux. D’ailleurs pourquoi te l’aurais-je dit ? Ce village était bien lointain pour moi, presqu’oublié. J’avais tout à apprendre de toi et tu me fis découvrir au cours de ces sept journées ton île, son histoire, ses mythes. Tu me racontais aussi l’histoire des oliviers et des mûriers, celle des cours d’eau, seuls les nuages échappaient à tes récits. De toute façon, il y avait si peu de nuages, au cœur de cet été grec. Nous avons voyagé en moto : « Tu verras, tu apprécieras mieux mon île. » C’était vrai, en moto j’appréciais mieux ton île : durant tout le voyage étais serrée contre toi. Tu connaissais par cœur ton île, tous ses chemins, ses chapelles, ses monastères. Nous avons grimpé sur les Montagnes Blanches : « Voici le trône de Zeus ». Nous nous sommes arrêtés un après-midi au monastère de Preveli où tu as rencontré un moine, Koutsomiti. Il était heureux de te voir là, et ma présence l’intriguait. Vous parliez en grec et je ne compris pas quand il demanda si j’étais Lisa. Nous avons ensuite rejoint la plage qui débouchait de la gorge en contrebas du monastère ; nous avons dormi au bord de la rivière entourée de palmiers. Tu voulais me montrer plus haut dans la gorge une grotte, connue de toi seul. « On y trouve des traces du grand tremblement de terre. Note-les dans ton carnet, cela aidera les recherches d’Hugo. Mais je ne veux pas l’emmener ici. C’est trop personnel.»

    Au cours de nos nuits, tu découvrais chacune de mes courbes, de mes tremblements et je m’enhardissais à toucher tes courbes, à connaître tes tremblements. J’avais vingt-trois ans, tu en avais trente-trois, je te traitais de vieux. Je ne savais pas quel était ton âge véritable. Tu me cachais l’essentiel de ta vie. Jusqu’au moment, c’était le cinquième jour de notre rencontre, où tu me parlas de la France que tu aimais et surtout de ce village de Haute-Savoie, Bellevaux où tu avais tant de souvenirs. C’était encore une coïncidence, j’ai pensé. Tout nous rapprochait, finalement. Et j’étais heureuse comme dans un conte pour enfant, ou pour midinette. « Ma famille est originaire de Bellevaux. » Tu me regardas fixement, intensément, presque douloureusement.

    - Comment s’appelle ta famille ? »

    - Je suis une Convers comme on dit chez nous.»

    Tu as gardé le silence, ton regard s’est perdu dans le bleu du ciel, voilé à force de chaleur, sur les collines d’olivier. Les cigales ne cessaient de bruisser leurs ailes et ton regard s’est posé à terre, il semblait qu’il ne pourrait plus se relever. Tu m’as raconté. J’ai tremblé. Je t’ai maudit. Mais comment aurais-tu pu savoir ? Et j’ai ajouté :

    - Je ne te crois pas. Tu as trente-trois ans, tu ne peux pas avoir connu ma grand-mère. Et puis, même, si tu as été son amant, qu’est-ce que cela peut faire ? »

    - Je n’ai pas tout à fait trente-trois ans et si je t’ai rencontrée, ce n’est pas tout à fait le hasard. Il y a un sens caché qui m’échappe. Toute ma vie a un sens qui ne cesse de m’échapper. Toute ma longue vie. »

    Tu ne voulais plus parler. Tu ne pouvais pas me confier l’impensable. Encore aujourd’hui, je ne sais plus si tout cela a existé. Jusqu’à ce que Clotilde me parle de toi, ce matin, avant que je prenne l’avion pour Buenos Aires. Pourquoi je vais en Argentine ? Est-ce que cela à voir avec toi ?  Sept jours de bonheur enfuis. Depuis mes pensées tristes n’ont cessé de danser à ton évocation. Et là de nouveau ce sont mes propres enfants qui me parlent de toi. Que savent-ils de toi, de nous ? Je suis dans cet avion, au-dessus des eaux, bientôt je me poserais à Buenos Aires où m’attend   xxx. Laisse-moi tranquille, Omer Romanzini, je t’en supplie, ne reviens pas dans ma vie. Je sais que tu ne cesses de chercher Lisa, je ne suis pas Lisa. Je ne suis qu’une simple femme.

    « Madame, madame, attachez votre ceinture, nous survolons Buenos Aires. Nous allons bientôt atterrir. »

    Je suis loin de l’Europe, je rejoins cette Amérique du sud que j’aime. Loin de tous, loin de moi, si près d’ailleurs.


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