• Trois jours après que les cendres du bûcher aient été dispersées par les villageois, j’ai scellé le dernier sarcophage. Son corps reposait à jamais au creux de la pierre de marbre. Les Chartreux avaient fermé la lourde dalle au-dessus de la crypte. Les souterrains étaient désormais fermés, pour garder leur secret, et la crypte accueillant le sarcophage de Lisa et ceux de nos trois filles. Je la voyais encore, debout devant la fenêtre de notre chambre, vêtue d’une longue chemise de soie rouge qui flottait à ses pieds. Elle souriait et moi je la regardais depuis notre lit, en silence, émerveillé comme à chaque fois depuis que je l’avais enfin retrouvée, depuis douze ans. Je savais que son retour ne durerait pas mais elle me laisserait nos filles, je poursuivrais ma route avec son souvenir impérissable. Je n’avais pas imaginé que la main d’hommes extrêmes me la prendrait si tôt, qu’il me l’enlèverait, elle et mes filles. Je m’étais étendu sur la dalle froide, toute la nuit je pleurais, ou bien je hurlais de douleur. J’étais là avec mon éternelle affliction et j’étais impuissant à la faire revenir. Sans réfléchir, malgré les suppliques des moines qui me demandaient de ne pas céder à la vengeance, je décidais très vite de partir à la poursuite de leurs agresseurs. J’étais déterminé à les faire périr de mes propres mains. Les mises en garde du prieur n’eurent aucune prise sur ma haine. Je ne savais pas que j’étais encore capable de ce sentiment. Qu’aurais-je pu faire d’autre dans l’instant ? J’ai poursuivi leurs assassins à travers les monts et les vallées des Alpes. Ils avaient traversé la France pour la Suisse puis le pays de Bohême. Je sentais leur présence, devant moi et mon cheval, sur les sentiers raboteux, le long des berges rocailleuses des rivières, dans les fonds obscures des noires ravines. J’évitais les monts à l’air libre qui me faisaient offense dans ces moments où je suffoquais. Je savais que c’était là que je le retrouverais : Heinrich Kramer et ses acolytes. Je n’eus même pas à leur tendre un piège. Ils se sentaient invincibles, Dieu était le témoin de la justesse de leur justice. Il m’avait ôté toute croyance, toute compassion. Je n’étais plus qu’un homme trahi, meurtri, anéanti, qui ne saurait jamais refermer ses blessures et qui aurait l’éternité pour les apaiser. Sept jours après avoir quitté ma belle vallée, à l’orée de la forêt près de Tabor, je les aperçus enfin. Ils faisaient boire leurs chevaux dans un ruisseau au flot tumultueux. Ils étaient trois autour de Kramer. Le printemps montrait ses prémices alors que mon cœur restait logé en hiver. J’ai sorti mon arc, et j’ai visé le premier homme. Il est tombé et j’ai tiré une deuxième fois avant que la petite équipe n’ait réagi. Le troisième me visait quand j’ai bandé une troisième fois mon arc. La flèche est partie, bien droite, en sifflant à travers les ombres des hêtres. Elle atteint le troisième homme au front, il est tombé la face contre les feuilles noircies de l’hiver. Des corbeaux se sont envolés bruyamment de la cime des arbres, il ne restait plus que Kramer, assis auprès d’un feu improvisé. Il me regardait, surpris, mais il conservait dans la lueur de son regard la froide détermination, la même, j’en étais certain, qui l’avait conduit à allumer le bûcher qui avait brûlé avec ma famille tous mes espoirs. Soudain, il se traîna à genou dans ma direction, les mains tendues, pour me supplier, ou pour mieux m’approcher et tenter une attaque à main nue. Je ne lui laissai pas le temps de me surprendre ou de m’apitoyer, je pris dans mon carcan, la quatrième flèche, tendai mon arc et visai : Kramer s’écroula, la flèche avait pénétré sa cage thoracique, profondément dans le cœur. Cela ne suffit pas, je pris l’épieu qui pointait de ses bagages et lui brisais le cœur en l’enfonçant à coup de marteau.

    - Voilà pour toi, chasseur de sorcières. Subit leur sort. Subit le sort de toutes ces innocentes.

    J’avais réussi à supprimer ce dominicain allemand, dangereux à force de soif de vérité, qui avait détruit toute ma famille en une seule journée parce qu’elle avait eu le malheur, dans ces temps de folie, de lui déplaire. Je laissai partir les chevaux, me remis en selle et fonçai à travers l’Europe. A ce moment-là, je ne savais pas quelle contrée je voulais rejoindre. Il me fallait seulement quitter le pays des Alpes, quitter la lumière de ses monts. Peut-être attendais-je que mon cheval me guidât près des monts où j’étais né, là-bas, loin, dans le Caucase. Mon périple s’arrêta bien avant.


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  • Interview de Nikolaï  Polonia - mars 1983

    Volga, tu es aussi vaste que la mer
    Quand au printemps fond la glace de l'hiver.
    Chantant l'espace russe infini,
    Volant sur l'eau, un air jaillit.
    Cette chanson, emporte-la,
    Brise légère, sur la Volga,
    Pour qu'on l'entende au loin, là-bas.
    Oï po nad Volgoï (Chanson populaire russe)
     

    « Je suis d’Andreapol dans la province de Valdajskaja. Enfant, je suis allé à pied avec ma grand-mère à travers la forêt sombre jusqu’à une petite maison en bois. En dessous de l’isba, sortait un petit ruisseau. Ma grand-mère m’a dit : « Nikolaï, trempe tes mains dans l’eau du ruisseau et fais le signe de la croix ! Tu seras baptisé par la petite mère, et toute ta vie elle te protègera. » Longtemps après, je compris que j’avais plongé les mains dans la source de la Volga.
    Quand mes parents sont morts j'ai quitté Andreapol pour Selizarovo au bord de la Volga, et j'ai travaillé pour Ovanès. J'attelais les troncs à un cheval pour les transporter de la berge à la scierie. Je les arrimais à un treuil et les déposais sur la scie à ruban qu'Ovanès conduisait. Régulièrement le silence est déchiré par les bruits de hache et dans l’air flotte l’odeur de sciure. Le soir je donnais l'avoine au cheval et lui étendais de la paille. Ovanès me louait une chambre au seize de la rue Svevo. Ma fenêtre donnait sur la Volga, la petite mère, comme on dit chez nous, avec à perte de vue l’immense forêt de conifères et de bouleaux. Dans cette chambre, j’avais un lit et un tapis. Le tapis je l'ai hérité de ma mère. A l’époque où Staline était déjà notre petit père, un homme, un soldat qui venait de France, était venu travailler à la scierie. Il s’appelait Omer Romanzini. Pendant la révolution, il avait combattu avec les soviets. Après la révolution, il avait dû rester en Russie parce qu’il n’avait pas de papiers en règle et son uniforme de soldat n’avait suffit pas à convaincre les autorités soviétiques. Très vite, Omer et moi, nous sommes devenus amis. Ce sont des choses qu'on ne décide pas. Il était instruit, il parlait plusieurs langues, et pourtant comme moi il tirait les rênes des chevaux et me serrait la main franchement comme le font les gars d'ici. Nous étions célibataires, mais la même femme qui tenait l'auberge de Kaliazine nous plaisait. Sa poitrine sous sa chemise blanche échancrée, son regard noir et son sourire plein d'assurance suffisaient à remplir nos rêveries. C'est Ovanès qui avait repéré le Français. Il lui avait fait confiance, je crois même qu'il le respectait. Le premier soir où Omer prit le café dans ma chambre du seize de la rue Svevo, c'était un café marron sans sucre très chaud pour faire oublier le goût de grain, ce premier soir donc, il posa ses bottes de soldat sur le tapis et devint très pâle, il se mit à parler dans une langue étrangère, en français peut-être. Il finit par me demander en russe d'où venait ce tapis.  « Pourquoi ce tapis vous intéresse-t-il ? »  Il ressemblait à celui qui se trouvait dans la chambre de son épouse, dans un village quelque part dans les Alpes françaises. Mais il ne put m’en dire davantage. Quelques jours plus tard, à l’heure du repas, Omer me parla de son histoire. Nous goûtions aux poissons séchés et fumés qu’il aimait tout autant que moi. On frappait les petits poissons sur la table pour les ramollir et comme il faisait froid on buvait de la vodka, la bière c’était plutôt pour l’été. Omer me dit qu'il était né à Alexandrie, d'une mère juive et d'un père égyptien, mais peut-être pas. Vous imaginez l’Egypte ! Il avait voyagé longtemps dans de nombreux pays et avait choisi de s’installer en France. Plus jeune, il aurait voulu devenir vulcanologue. Il avait eu trois filles, ou quatre, je ne me souviens plus. Mais elles étaient mortes, son épouse aussi, peut-être de chagrin. Il ne voulait pas en parler. Je lui demandai s’il avait eu des fils mais il resta évasif, presque gêné. Il raconta encore qu’il avait ensuite suivi des exilés russes pour préparer la liberté comme il disait. Là on s’est regardé, on s’est tapé sur les cuisses et je lui ai montré comme ça avec un grand signe de la main tout le village autour de nous, devant la scierie : « Ben, la voici ta liberté, regarde comme elle est belle ! » Le Français est resté par chez nous quelques temps encore.
    Puis il a fini par nous quitter. Il voulait rentrer chez lui, il disait que la révolution russe était morte et qu’il fallait le dire au monde entier. Vous savez il jouait prodigieusement de l'accordéon. » L’interview continuait sur la vie de ce Polonia. Comment il avait réussi à rester vivant pendant la guerre et à éviter le goulag. « Dieu habite la Volga, c’est elle qui m’a protégé ! », concluait Nikolaï Polonia.  Il avait échappé à la misère, au désespoir, et ses enfants nous écoutaient en silence dans l’isba de bois toute neuve que leur père avait construit avec le potager tout autour : les jeunes n’avaient pas connu l’espoir de la Révolution et la déception qui en suivit. « Une petite fille de cinq ou six ans, toute souriante, m’apporta ses dessins. Dans les campagnes russes, on ne mendie pas, on troque un objet contre quelques pièces. » Ainsi terminait l’article de Vladimir.


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  • Ce jour-là, Omer, le shaman du village, préparait les rites pour l’initiation de la prêtresse Lisa. Elle venait d’avoir seize ans et en ce premier mois de printemps elle serait unie à lui. Le matin, Omer s’était recueilli au-dessus du tumulus des ancêtres et dans sa hutte il avait soufflé les cendres ocre du feu sacré. Ses fonctions dans le groupe obligeaient Omer à s’unir, comme le ciel dans les premiers temps s’était uni à la terre, à la fille du chef du village. Le vieux Régis lui avait choisi sa première fille qui depuis un an était initiée aux mystères de la fécondité dans les grottes sacrées de l’île. Elle n’avait plus le droit depuis le printemps dernier de croiser les hommes du village, elle restait dans le temple ou apparaissait voilée au cours des cérémonies auprès des prêtresses consacrées.
    Lorsque le soleil descendit derrière la courbe rosée de l’horizon, les tambours emplirent le village de leurs battements sourds. Les prêtresses sortirent du temple et pressaient la jeune fiancée cachée par ses voiles. Le chef, le shaman et tout le village étaient assemblés sur la place centrale du village de pierres. Les chants s’élevaient, se joignaient aux fumées d’encens et toute l’atmosphère était emplie de tressaillements comme à chaque union et encore davantage pour celle-ci qui était sacrée. Omer s’avança près de Lisa et au rythme des tambourins et des flûtes, il délaça un à un les voiles de la jeune vierge. Les autres femmes étaient vêtues des tissus de cérémonies, moirées et soyeux, qui ceignaient leur taille jusqu'à leurs chevilles ornées de motifs géométriques et de bracelets à grelots. Sur leur poitrine dénudée reposait le collier de la fécondité. Lisa dévoilait sa beauté sculpturale et Omer qui avait d’abord obéi aux usages de son clan se réjouissait et palissait au-delà de ce que sa condition de shaman l’autorisait. Les femmes riaient derrière leurs éventails de lotus ; elles connaissaient bien le caractère du shaman qui avait tant œuvré pour la fécondité du clan et même si certaines étaient piquées de jalousie à la vue de tant de jeune sensualité, toutes se réjouissaient : leur peuple était béni des dieux et des ancêtres pour avoir reçu un shaman si vaillant et une princesse d’une telle beauté. Le chef s’avança, déposa autour du cou de sa propre fille le collier de fécondité, sa mère lui confia la hache et la massue et le shaman lui remit le globe d’or, gardien de la sagesse des ancêtres.

    Les chants devinrent lancinants, l’encens capiteux et le village se préparait au festin de la nuit avec les coupes suaves de bière d’orge et de miel. Les plats surgissaient sur les tables dressées sous le ciel étoilé et le village se courbait sous la douce cérémonie de la fécondité. D’autres couples ce soir-là s’unirent. Omer observait sa jeune épousé assise près de lui, rougissante de plaisir où se devinait une légère inquiétude. L’étoile du guide céleste scintillait depuis longtemps lorsqu’Omer prit la main de Lisa et l’entraîna dans la grotte sacrée des unions. Depuis son arrivée sur la place du village, elle avait examiné les traits d’Omer et avait remarqué surtout son regard noir, brûlant de désir et sa bouche droite, pleine comme un fruit d’été. Lorsqu’il s’approcha d’elle dans l’obscurité de la grotte pour dégrafer son dernier voile, elle frissonna sous ses doigts longs et forts. Elle devinait son torse lisse et musclé, ses jambes nerveuses et chaudes. Lorsqu’il tendit son sexe brûlant contre son ventre, elle soupira délivrée de l’attente et prête au sacrifice tant attendu. Leur nuit s’élança comme une brûlure inépuisable et les laissa au jour naissant blottis dans une étreinte où se mêlait une extrême jouissance à une complétude étonnamment forte pour un couple uni pour la première fois. Leurs cœurs battaient encore violemment quand soudain leur couche vibra ; un roulement sourd et effrayant se levait des entrailles de la terre, une onde qui venait de la mer souleva les arbres dressés devant la grotte qui se déracinèrent comme des fêtus de paille. Omer n’eut que le temps de précipiter Lisa dans le fond de la grotte, courir dans les méandres de la terre protectrice.


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  • De l’autre côté de la mer, sous les forêts d’oliviers aux têtes folles, je pense à lui. Je m’étendrais contre son corps comme la mer allonge son écume contre le flanc de la crète. Et je me souviendrais de lui, tout au long des jours, tout au long des nuits. J’entendrais sa bouche prononcer à mon oreille les mots d’amour dont il a tant usés déjà. Je sentirais dans ma bouche ses doigts de lumière. Le dieu amour a posé son talon sur une colline verte et de cette empreinte est né celui que j’ai aimé dans le silence de la passion.

    Je ne sais pas à quel moment l’instant devient magique, à quel moment le regard ou la caresse, le silence ou le baiser deviennent échange. Je sais qu’à certains moments les regards, les caresses, les silences et les baisers n’ont que l’apparence de ceux-là et leur réalité, parce qu'en absence des échos tourmentés et impétueux d’autrefois, a le goût de la cendre ou du sable dans la bouche assoiffée.

    Je suis aujourd’hui ce corps de sable qui a oublié le goût de la pluie quand la terre rouge assoiffée se fend dans les chemins, s’évapore en nuage de poussière jusqu’au jour où le nuage en caresse dépose son eau longtemps gardée ! Et mille gouttelettes roulent et s’épuisent jusqu’au cœur de la terre rassasiée. Retrouverais-je jamais ce goût d’autrefois quand le nuage en reflet se pose dans l’œil de la terre ?

    Cela a existé, cela a été bu et cela a rassasié.


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  • Fadaises, fadaises ! Que je porte une croix en bois autour du cou, que ma chemise orange flotte à mon torse, que des frisettes pendent à mes oreilles, qu'un sarouel allège mes jambes ? Eh quoi ! Tous ces signes monothéistes feraient de moi un homme meilleur ?  Foutez-moi la paix avec vos entités ! Me verriez-vous brûler les graisses bovines devant vos temples, vous me prendriez pour un fou. Je préfère encore peindre d'ocre ma caverne ! Cette nuit, je vous le dis, je grimperai, sans le tyrse, sur la colline noire. Au moins, j'y verrai les étoiles.

    Qu'il est difficile d'être un homme libre ! Allez, emportons ces corps que la mer a mutilés. Même la science nous laisse bien seuls. Tiens, le chat a fini de laper son lait. Viens-là que je te donne ta caresse du jour, ton poil chaud sous le soleil me cajôle.


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