• Je ne savais pas le premier jour où je t’ai rencontré qui tu étais. Nous nous sommes connus par erreur. Je n’aurais pas dû ouvrir mon cœur à toi et à tes mains. C’est ainsi. J’ai consommé toute ma vie dans les sept jours de notre rencontre. Depuis je sais qui tu es et pourquoi notre amour a été aussi éphémère alors que depuis des siècles, quasi immortel, tu promènes ta longue silhouette à la recherche de celle qui doit résoudre ton énigme. Et je ne suis pas celle que tu attends. Comment aurais-je pu me douter lorsque tu m’es apparu que tu étais celui que je cherchais et qui ne m’était pas destiné ? Ou peut-être je savais trop bien qui tu étais et j’ai fermé les yeux, d’ailleurs ton regard m’éblouissait. J’étais assise sur la place Venizelou au cœur d’Héraklion. J’avais échappé un instant à mon groupe de géologues, jeunes stagiaires papillonnant autour de notre professeur émérite et méritant, Hugo Tavel, celui qui me fit aimer la volcanologie avant toi. Hugo Tavel enseignait, entre deux vagabondages sur Terre, à l’Université de Lyon, et pour rien au monde je n’aurais manqué ses conférences sur mes chers volcans. Lorsqu’il proposa à un petit groupe d’élèves d’étudier les traces d’un raz de marée éventuel sur l’île de Crète après l’éruption de Santorin en 1 650 avant Jésus Christ, je n’ai pas hésité à le suivre. J’avais 23 ans, j’étais inscrite en maîtrise de géologie et je ne connaissais rien à la vie, à la Terre et aux volcans. Aujourd’hui, j’ai cinquante ans, j’ai consacré ma vie à ces montagnes de feu et je me souviens de ta première phrase : « La liberté et la mort. » J’étais assise, petite Française, au milieu de cette place d’Héraklion. Je lisais Kazantzakis et j’ai pensé que tu traduisais mal, il fallait dire « la liberté ou la mort », comme l’écrivait Kazantzakis.  Depuis j’ai compris pourquoi tu préférais le « et » au « ou ». Tu t’es penché près de moi et tu m’as parlé avec ton accent si charmant. Mais je ne te prenais pas au sérieux. Je pensais à Hugo Tavel et je préférais ses connaissances à tes approches cousues de fil blanc. J’acceptais tout de même ton invitation : « Rejoignez-moi ce soir à 19 heures pour prendre un verre ici. » Pourquoi pas ? Je rejoignais le groupe d’étudiant et prétextais n’importe quoi pour les quitter en cette soirée qui terminait notre voyage d’études. Hugo me regarda en souriant comme s’il avait deviné. C’est ce que j’ai toujours apprécié chez ce prof, peut-être parce qu’il avait un goût d’anarchiste, il ne tenait jamais auprès de ses élèves un discours moralisateur ou pire cette distance que beaucoup d’enseignants provoquent pour éviter d’être envahi par leurs jeunes étudiants. 68 était déjà loin, on était au cœur des années 80, qu’on appellerait les années Mitterrand et qui n’avaient de gauche que l’espoir qu’elles avaient suscité. Hugo me donna sa bénédiction en quelque sorte me rappelant que notre départ était prévu pour le lendemain après-midi. « Bonne soirée ma chère Catherine, si j’avais été plus jeune de dix ans, c’est moi qui t’aurais invitée, je l’envie un peu celui qui m’enlève à toi. Je ne suis pas sûr qu’il aime autant que moi les volcans, ici je ne connais qu’un seul homme qui me dépasse dans ce domaine et il est loin à cette heure, Omer Romanzini, je donnerais cher pour le revoir.»

     

    Je rejoignis mon inconnu. Tu étais déjà assis à la première table de la grande terrasse déjà envahie par les Grecs et les touristes étrangers. Je n’avais plus qu’à te rejoindre. Je n’éprouvais guère que de la curiosité, aucun émoi particulier. Pas encore. Trop tôt. Je repensais aux paroles d’Hugo Tavel. « Je ne connais même pas votre nom. » « Omer Romanzini, et vous ? » Cette coïncidence aurait dû me faire réagir. Mais à vingt-trois ans, rien ne nous surprend tout à fait, cela va de soi, comme les cailloux de lave qui jaillissent rouges et chauds des pentes du volcan. On est là, on marche dans la campagne verte, puis on grimpe sur les pentes de basalte qui assombrisse soudain le sol, qui le stratifie en lignes et cassures géométriques. J’avançais sur la pente du volcan qui forme comme une sorte d'escalier naturel, qui facilite l'accès du sommet, et ce sommet c’était toi. Tu me parlas une langue étrange que je ne compris pas mais sa sonorité me fit trembler soudainement -ou était-ce le soleil qui plongeait à l’horizon ? « Je ne parle pas grec, désolée, je n’ai pas compris. » Plus tard, tu m’appris que ce n’était pas du grec mais un vieux dialecte sumérien. Tu parlas de nouveau en français -c’est vrai que tu parlais bien le français avec ton accent en plus- et soudainement, comme l’arrivée d’un orage, alors que je frissonnais au crépuscule, toute ton attitude, tes gestes, tes cheveux bouclés, ta bouche belle et grande, tes mains mobiles, la courbure de tes sourcils, tout me brûlait comme la cendre d’un volcan aurait brûlé mes yeux, mes lèvres et la semelle de mes chaussures. Tu me fis parler de moi, de ma vie, de mon séjour en Crète. Je t’appris que j’étais l’élève d’Hugo Tavel, tu applaudis à cette nouvelle. Tu parlas peu de toi, et longuement de ton île. Nous avons mangé dans une taverne des bas quartiers où tu commandas plusieurs plats typiques, que tu choisis pour moi. Nous mangions dans la même assiette. Enfin, nous ne mangions pas, ni l’un, ni l’autre n’avions d’appétit et le restaurateur s’inquiéta auprès de toi : « Ce n’est pas bon ? Vous ne mangez rien ! » Ses yeux étaient rieurs, il avait compris avant nous ce qui nous troublait tant. Il fallait bien se rendre à l’évidence, je ne retournerais pas dans ma chambre cette nuit. Tu n’irais pas saluer ce soir ton ami, Hugo Tavel. « Demain matin, je t’accompagnerai, c’est le jour de ton départ. » Demain, je devais retourner en France, et j’acceptai de passer cette dernière nuit avec toi dans une chambre d’un piteux hôtel, au lit de fer étroit. Quand m’as-tu embrassée ? Au restaurant ? Dans la rue ? Sur le balcon de notre chambre ? Tu m’as embrassée au restaurant, par-dessus nos assiettes pleines, tu m’as embrassée dans la rue étroite, sur les trottoirs vides, sur les places, au bord du port, sur le balcon de notre chambre. Tu m’as embrassée au bord du lit et j’étais nue dans tes bras, je l’ai senti. Tout était allé si vite. Et je t’entendais râler à mon oreille et me supplier. Comment tout cela était arrivé ? Omer Romanzini, tu n’aurais pas dû me prendre dans cette nuit et dans les sept nuits qui ont suivi. Le lendemain, nous sommes allés saluer Hugo Tavel, vous avez longuement parlé, heureux de vous retrouver après toutes ces années, et tu lui as aussi dit que je resterai en Crète avec toi quelques jours de plus. Tu ne m’avais rien demandé mais c’était évident. Hugo a acquiescé. Il paraissait aussi peu surpris que moi de ton retour, comme une réapparition. Te rencontrer ne paraissait, ni pour Hugo Tavel, ni pour moi, dû au hasard mais aller de soi. Nous étions dans ton île et même si tu avais disparu depuis plusieurs années, selon Hugo, tu revenais et tu me rencontrais tout naturellement. Je ne t’avais pas encore dit que ma famille était originaire de Bellevaux. D’ailleurs pourquoi te l’aurais-je dit ? Ce village était bien lointain pour moi, presqu’oublié. J’avais tout à apprendre de toi et tu me fis découvrir au cours de ces sept journées ton île, son histoire, ses mythes. Tu me racontais aussi l’histoire des oliviers et des mûriers, celle des cours d’eau, seuls les nuages échappaient à tes récits. De toute façon, il y avait si peu de nuages, au cœur de cet été grec. Nous avons voyagé en moto : « Tu verras, tu apprécieras mieux mon île. » C’était vrai, en moto j’appréciais mieux ton île : durant tout le voyage étais serrée contre toi. Tu connaissais par cœur ton île, tous ses chemins, ses chapelles, ses monastères. Nous avons grimpé sur les Montagnes Blanches : « Voici le trône de Zeus ». Nous nous sommes arrêtés un après-midi au monastère de Preveli où tu as rencontré un moine, Koutsomiti. Il était heureux de te voir là, et ma présence l’intriguait. Vous parliez en grec et je ne compris pas quand il demanda si j’étais Lisa. Nous avons ensuite rejoint la plage qui débouchait de la gorge en contrebas du monastère ; nous avons dormi au bord de la rivière entourée de palmiers. Tu voulais me montrer plus haut dans la gorge une grotte, connue de toi seul. « On y trouve des traces du grand tremblement de terre. Note-les dans ton carnet, cela aidera les recherches d’Hugo. Mais je ne veux pas l’emmener ici. C’est trop personnel.»

    Au cours de nos nuits, tu découvrais chacune de mes courbes, de mes tremblements et je m’enhardissais à toucher tes courbes, à connaître tes tremblements. J’avais vingt-trois ans, tu en avais trente-trois, je te traitais de vieux. Je ne savais pas quel était ton âge véritable. Tu me cachais l’essentiel de ta vie. Jusqu’au moment, c’était le cinquième jour de notre rencontre, où tu me parlas de la France que tu aimais et surtout de ce village de Haute-Savoie, Bellevaux où tu avais tant de souvenirs. C’était encore une coïncidence, j’ai pensé. Tout nous rapprochait, finalement. Et j’étais heureuse comme dans un conte pour enfant, ou pour midinette. « Ma famille est originaire de Bellevaux. » Tu me regardas fixement, intensément, presque douloureusement.

    - Comment s’appelle ta famille ? »

    - Je suis une Convers comme on dit chez nous.»

    Tu as gardé le silence, ton regard s’est perdu dans le bleu du ciel, voilé à force de chaleur, sur les collines d’olivier. Les cigales ne cessaient de bruisser leurs ailes et ton regard s’est posé à terre, il semblait qu’il ne pourrait plus se relever. Tu m’as raconté. J’ai tremblé. Je t’ai maudit. Mais comment aurais-tu pu savoir ? Et j’ai ajouté :

    - Je ne te crois pas. Tu as trente-trois ans, tu ne peux pas avoir connu ma grand-mère. Et puis, même, si tu as été son amant, qu’est-ce que cela peut faire ? »

    - Je n’ai pas tout à fait trente-trois ans et si je t’ai rencontrée, ce n’est pas tout à fait le hasard. Il y a un sens caché qui m’échappe. Toute ma vie a un sens qui ne cesse de m’échapper. Toute ma longue vie. »

    Tu ne voulais plus parler. Tu ne pouvais pas me confier l’impensable. Encore aujourd’hui, je ne sais plus si tout cela a existé. Jusqu’à ce que Clotilde me parle de toi, ce matin, avant que je prenne l’avion pour Buenos Aires. Pourquoi je vais en Argentine ? Est-ce que cela à voir avec toi ?  Sept jours de bonheur enfuis. Depuis mes pensées tristes n’ont cessé de danser à ton évocation. Et là de nouveau ce sont mes propres enfants qui me parlent de toi. Que savent-ils de toi, de nous ? Je suis dans cet avion, au-dessus des eaux, bientôt je me poserais à Buenos Aires où m’attend   xxx. Laisse-moi tranquille, Omer Romanzini, je t’en supplie, ne reviens pas dans ma vie. Je sais que tu ne cesses de chercher Lisa, je ne suis pas Lisa. Je ne suis qu’une simple femme.

    « Madame, madame, attachez votre ceinture, nous survolons Buenos Aires. Nous allons bientôt atterrir. »

    Je suis loin de l’Europe, je rejoins cette Amérique du sud que j’aime. Loin de tous, loin de moi, si près d’ailleurs.


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  • Interview de Nikolaï  Polonia - mars 1983

    Volga, tu es aussi vaste que la mer
    Quand au printemps fond la glace de l'hiver.
    Chantant l'espace russe infini,
    Volant sur l'eau, un air jaillit.
    Cette chanson, emporte-la,
    Brise légère, sur la Volga,
    Pour qu'on l'entende au loin, là-bas.
    Oï po nad Volgoï (Chanson populaire russe)
     

    « Je suis d’Andreapol dans la province de Valdajskaja. Enfant, je suis allé à pied avec ma grand-mère à travers la forêt sombre jusqu’à une petite maison en bois. En dessous de l’isba, sortait un petit ruisseau. Ma grand-mère m’a dit : « Nikolaï, trempe tes mains dans l’eau du ruisseau et fais le signe de la croix ! Tu seras baptisé par la petite mère, et toute ta vie elle te protègera. » Longtemps après, je compris que j’avais plongé les mains dans la source de la Volga.
    Quand mes parents sont morts j'ai quitté Andreapol pour Selizarovo au bord de la Volga, et j'ai travaillé pour Ovanès. J'attelais les troncs à un cheval pour les transporter de la berge à la scierie. Je les arrimais à un treuil et les déposais sur la scie à ruban qu'Ovanès conduisait. Régulièrement le silence est déchiré par les bruits de hache et dans l’air flotte l’odeur de sciure. Le soir je donnais l'avoine au cheval et lui étendais de la paille. Ovanès me louait une chambre au seize de la rue Svevo. Ma fenêtre donnait sur la Volga, la petite mère, comme on dit chez nous, avec à perte de vue l’immense forêt de conifères et de bouleaux. Dans cette chambre, j’avais un lit et un tapis. Le tapis je l'ai hérité de ma mère. A l’époque où Staline était déjà notre petit père, un homme, un soldat qui venait de France, était venu travailler à la scierie. Il s’appelait Omer Romanzini. Pendant la révolution, il avait combattu avec les soviets. Après la révolution, il avait dû rester en Russie parce qu’il n’avait pas de papiers en règle et son uniforme de soldat n’avait suffit pas à convaincre les autorités soviétiques. Très vite, Omer et moi, nous sommes devenus amis. Ce sont des choses qu'on ne décide pas. Il était instruit, il parlait plusieurs langues, et pourtant comme moi il tirait les rênes des chevaux et me serrait la main franchement comme le font les gars d'ici. Nous étions célibataires, mais la même femme qui tenait l'auberge de Kaliazine nous plaisait. Sa poitrine sous sa chemise blanche échancrée, son regard noir et son sourire plein d'assurance suffisaient à remplir nos rêveries. C'est Ovanès qui avait repéré le Français. Il lui avait fait confiance, je crois même qu'il le respectait. Le premier soir où Omer prit le café dans ma chambre du seize de la rue Svevo, c'était un café marron sans sucre très chaud pour faire oublier le goût de grain, ce premier soir donc, il posa ses bottes de soldat sur le tapis et devint très pâle, il se mit à parler dans une langue étrangère, en français peut-être. Il finit par me demander en russe d'où venait ce tapis.  « Pourquoi ce tapis vous intéresse-t-il ? »  Il ressemblait à celui qui se trouvait dans la chambre de son épouse, dans un village quelque part dans les Alpes françaises. Mais il ne put m’en dire davantage. Quelques jours plus tard, à l’heure du repas, Omer me parla de son histoire. Nous goûtions aux poissons séchés et fumés qu’il aimait tout autant que moi. On frappait les petits poissons sur la table pour les ramollir et comme il faisait froid on buvait de la vodka, la bière c’était plutôt pour l’été. Omer me dit qu'il était né à Alexandrie, d'une mère juive et d'un père égyptien, mais peut-être pas. Vous imaginez l’Egypte ! Il avait voyagé longtemps dans de nombreux pays et avait choisi de s’installer en France. Plus jeune, il aurait voulu devenir vulcanologue. Il avait eu trois filles, ou quatre, je ne me souviens plus. Mais elles étaient mortes, son épouse aussi, peut-être de chagrin. Il ne voulait pas en parler. Je lui demandai s’il avait eu des fils mais il resta évasif, presque gêné. Il raconta encore qu’il avait ensuite suivi des exilés russes pour préparer la liberté comme il disait. Là on s’est regardé, on s’est tapé sur les cuisses et je lui ai montré comme ça avec un grand signe de la main tout le village autour de nous, devant la scierie : « Ben, la voici ta liberté, regarde comme elle est belle ! » Le Français est resté par chez nous quelques temps encore.
    Puis il a fini par nous quitter. Il voulait rentrer chez lui, il disait que la révolution russe était morte et qu’il fallait le dire au monde entier. Vous savez il jouait prodigieusement de l'accordéon. » L’interview continuait sur la vie de ce Polonia. Comment il avait réussi à rester vivant pendant la guerre et à éviter le goulag. « Dieu habite la Volga, c’est elle qui m’a protégé ! », concluait Nikolaï Polonia.  Il avait échappé à la misère, au désespoir, et ses enfants nous écoutaient en silence dans l’isba de bois toute neuve que leur père avait construit avec le potager tout autour : les jeunes n’avaient pas connu l’espoir de la Révolution et la déception qui en suivit. « Une petite fille de cinq ou six ans, toute souriante, m’apporta ses dessins. Dans les campagnes russes, on ne mendie pas, on troque un objet contre quelques pièces. » Ainsi terminait l’article de Vladimir.


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  • Ce jour-là, Omer, le shaman du village, préparait les rites pour l’initiation de la prêtresse Lisa. Elle venait d’avoir seize ans et en ce premier mois de printemps elle serait unie à lui. Le matin, Omer s’était recueilli au-dessus du tumulus des ancêtres et dans sa hutte il avait soufflé les cendres ocre du feu sacré. Ses fonctions dans le groupe obligeaient Omer à s’unir, comme le ciel dans les premiers temps s’était uni à la terre, à la fille du chef du village. Le vieux Régis lui avait choisi sa première fille qui depuis un an était initiée aux mystères de la fécondité dans les grottes sacrées de l’île. Elle n’avait plus le droit depuis le printemps dernier de croiser les hommes du village, elle restait dans le temple ou apparaissait voilée au cours des cérémonies auprès des prêtresses consacrées.
    Lorsque le soleil descendit derrière la courbe rosée de l’horizon, les tambours emplirent le village de leurs battements sourds. Les prêtresses sortirent du temple et pressaient la jeune fiancée cachée par ses voiles. Le chef, le shaman et tout le village étaient assemblés sur la place centrale du village de pierres. Les chants s’élevaient, se joignaient aux fumées d’encens et toute l’atmosphère était emplie de tressaillements comme à chaque union et encore davantage pour celle-ci qui était sacrée. Omer s’avança près de Lisa et au rythme des tambourins et des flûtes, il délaça un à un les voiles de la jeune vierge. Les autres femmes étaient vêtues des tissus de cérémonies, moirées et soyeux, qui ceignaient leur taille jusqu'à leurs chevilles ornées de motifs géométriques et de bracelets à grelots. Sur leur poitrine dénudée reposait le collier de la fécondité. Lisa dévoilait sa beauté sculpturale et Omer qui avait d’abord obéi aux usages de son clan se réjouissait et palissait au-delà de ce que sa condition de shaman l’autorisait. Les femmes riaient derrière leurs éventails de lotus ; elles connaissaient bien le caractère du shaman qui avait tant œuvré pour la fécondité du clan et même si certaines étaient piquées de jalousie à la vue de tant de jeune sensualité, toutes se réjouissaient : leur peuple était béni des dieux et des ancêtres pour avoir reçu un shaman si vaillant et une princesse d’une telle beauté. Le chef s’avança, déposa autour du cou de sa propre fille le collier de fécondité, sa mère lui confia la hache et la massue et le shaman lui remit le globe d’or, gardien de la sagesse des ancêtres.

    Les chants devinrent lancinants, l’encens capiteux et le village se préparait au festin de la nuit avec les coupes suaves de bière d’orge et de miel. Les plats surgissaient sur les tables dressées sous le ciel étoilé et le village se courbait sous la douce cérémonie de la fécondité. D’autres couples ce soir-là s’unirent. Omer observait sa jeune épousé assise près de lui, rougissante de plaisir où se devinait une légère inquiétude. L’étoile du guide céleste scintillait depuis longtemps lorsqu’Omer prit la main de Lisa et l’entraîna dans la grotte sacrée des unions. Depuis son arrivée sur la place du village, elle avait examiné les traits d’Omer et avait remarqué surtout son regard noir, brûlant de désir et sa bouche droite, pleine comme un fruit d’été. Lorsqu’il s’approcha d’elle dans l’obscurité de la grotte pour dégrafer son dernier voile, elle frissonna sous ses doigts longs et forts. Elle devinait son torse lisse et musclé, ses jambes nerveuses et chaudes. Lorsqu’il tendit son sexe brûlant contre son ventre, elle soupira délivrée de l’attente et prête au sacrifice tant attendu. Leur nuit s’élança comme une brûlure inépuisable et les laissa au jour naissant blottis dans une étreinte où se mêlait une extrême jouissance à une complétude étonnamment forte pour un couple uni pour la première fois. Leurs cœurs battaient encore violemment quand soudain leur couche vibra ; un roulement sourd et effrayant se levait des entrailles de la terre, une onde qui venait de la mer souleva les arbres dressés devant la grotte qui se déracinèrent comme des fêtus de paille. Omer n’eut que le temps de précipiter Lisa dans le fond de la grotte, courir dans les méandres de la terre protectrice.


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  • De l’autre côté de la mer, sous les forêts d’oliviers aux têtes folles, je pense à lui. Je m’étendrais contre son corps comme la mer allonge son écume contre le flanc de la crète. Et je me souviendrais de lui, tout au long des jours, tout au long des nuits. J’entendrais sa bouche prononcer à mon oreille les mots d’amour dont il a tant usés déjà. Je sentirais dans ma bouche ses doigts de lumière. Le dieu amour a posé son talon sur une colline verte et de cette empreinte est né celui que j’ai aimé dans le silence de la passion.

    Je ne sais pas à quel moment l’instant devient magique, à quel moment le regard ou la caresse, le silence ou le baiser deviennent échange. Je sais qu’à certains moments les regards, les caresses, les silences et les baisers n’ont que l’apparence de ceux-là et leur réalité, parce qu'en absence des échos tourmentés et impétueux d’autrefois, a le goût de la cendre ou du sable dans la bouche assoiffée.

    Je suis aujourd’hui ce corps de sable qui a oublié le goût de la pluie quand la terre rouge assoiffée se fend dans les chemins, s’évapore en nuage de poussière jusqu’au jour où le nuage en caresse dépose son eau longtemps gardée ! Et mille gouttelettes roulent et s’épuisent jusqu’au cœur de la terre rassasiée. Retrouverais-je jamais ce goût d’autrefois quand le nuage en reflet se pose dans l’œil de la terre ?

    Cela a existé, cela a été bu et cela a rassasié.


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  • Fadaises, fadaises ! Que je porte une croix en bois autour du cou, que ma chemise orange flotte à mon torse, que des frisettes pendent à mes oreilles, qu'un sarouel allège mes jambes ? Eh quoi ! Tous ces signes monothéistes feraient de moi un homme meilleur ?  Foutez-moi la paix avec vos entités ! Me verriez-vous brûler les graisses bovines devant vos temples, vous me prendriez pour un fou. Je préfère encore peindre d'ocre ma caverne ! Cette nuit, je vous le dis, je grimperai, sans le tyrse, sur la colline noire. Au moins, j'y verrai les étoiles.

    Qu'il est difficile d'être un homme libre ! Allez, emportons ces corps que la mer a mutilés. Même la science nous laisse bien seuls. Tiens, le chat a fini de laper son lait. Viens-là que je te donne ta caresse du jour, ton poil chaud sous le soleil me cajôle.


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