• Interview de Nikolaï  Polonia - mars 1983

    Volga, tu es aussi vaste que la mer
    Quand au printemps fond la glace de l'hiver.
    Chantant l'espace russe infini,
    Volant sur l'eau, un air jaillit.
    Cette chanson, emporte-la,
    Brise légère, sur la Volga,
    Pour qu'on l'entende au loin, là-bas.
    Oï po nad Volgoï (Chanson populaire russe)
     

    « Je suis d’Andreapol dans la province de Valdajskaja. Enfant, je suis allé à pied avec ma grand-mère à travers la forêt sombre jusqu’à une petite maison en bois. En dessous de l’isba, sortait un petit ruisseau. Ma grand-mère m’a dit : « Nikolaï, trempe tes mains dans l’eau du ruisseau et fais le signe de la croix ! Tu seras baptisé par la petite mère, et toute ta vie elle te protègera. » Longtemps après, je compris que j’avais plongé les mains dans la source de la Volga.
    Quand mes parents sont morts j'ai quitté Andreapol pour Selizarovo au bord de la Volga, et j'ai travaillé pour Ovanès. J'attelais les troncs à un cheval pour les transporter de la berge à la scierie. Je les arrimais à un treuil et les déposais sur la scie à ruban qu'Ovanès conduisait. Régulièrement le silence est déchiré par les bruits de hache et dans l’air flotte l’odeur de sciure. Le soir je donnais l'avoine au cheval et lui étendais de la paille. Ovanès me louait une chambre au seize de la rue Svevo. Ma fenêtre donnait sur la Volga, la petite mère, comme on dit chez nous, avec à perte de vue l’immense forêt de conifères et de bouleaux. Dans cette chambre, j’avais un lit et un tapis. Le tapis je l'ai hérité de ma mère. A l’époque où Staline était déjà notre petit père, un homme, un soldat qui venait de France, était venu travailler à la scierie. Il s’appelait Omer Romanzini. Pendant la révolution, il avait combattu avec les soviets. Après la révolution, il avait dû rester en Russie parce qu’il n’avait pas de papiers en règle et son uniforme de soldat n’avait suffit pas à convaincre les autorités soviétiques. Très vite, Omer et moi, nous sommes devenus amis. Ce sont des choses qu'on ne décide pas. Il était instruit, il parlait plusieurs langues, et pourtant comme moi il tirait les rênes des chevaux et me serrait la main franchement comme le font les gars d'ici. Nous étions célibataires, mais la même femme qui tenait l'auberge de Kaliazine nous plaisait. Sa poitrine sous sa chemise blanche échancrée, son regard noir et son sourire plein d'assurance suffisaient à remplir nos rêveries. C'est Ovanès qui avait repéré le Français. Il lui avait fait confiance, je crois même qu'il le respectait. Le premier soir où Omer prit le café dans ma chambre du seize de la rue Svevo, c'était un café marron sans sucre très chaud pour faire oublier le goût de grain, ce premier soir donc, il posa ses bottes de soldat sur le tapis et devint très pâle, il se mit à parler dans une langue étrangère, en français peut-être. Il finit par me demander en russe d'où venait ce tapis.  « Pourquoi ce tapis vous intéresse-t-il ? »  Il ressemblait à celui qui se trouvait dans la chambre de son épouse, dans un village quelque part dans les Alpes françaises. Mais il ne put m’en dire davantage. Quelques jours plus tard, à l’heure du repas, Omer me parla de son histoire. Nous goûtions aux poissons séchés et fumés qu’il aimait tout autant que moi. On frappait les petits poissons sur la table pour les ramollir et comme il faisait froid on buvait de la vodka, la bière c’était plutôt pour l’été. Omer me dit qu'il était né à Alexandrie, d'une mère juive et d'un père égyptien, mais peut-être pas. Vous imaginez l’Egypte ! Il avait voyagé longtemps dans de nombreux pays et avait choisi de s’installer en France. Plus jeune, il aurait voulu devenir vulcanologue. Il avait eu trois filles, ou quatre, je ne me souviens plus. Mais elles étaient mortes, son épouse aussi, peut-être de chagrin. Il ne voulait pas en parler. Je lui demandai s’il avait eu des fils mais il resta évasif, presque gêné. Il raconta encore qu’il avait ensuite suivi des exilés russes pour préparer la liberté comme il disait. Là on s’est regardé, on s’est tapé sur les cuisses et je lui ai montré comme ça avec un grand signe de la main tout le village autour de nous, devant la scierie : « Ben, la voici ta liberté, regarde comme elle est belle ! » Le Français est resté par chez nous quelques temps encore.
    Puis il a fini par nous quitter. Il voulait rentrer chez lui, il disait que la révolution russe était morte et qu’il fallait le dire au monde entier. Vous savez il jouait prodigieusement de l'accordéon. » L’interview continuait sur la vie de ce Polonia. Comment il avait réussi à rester vivant pendant la guerre et à éviter le goulag. « Dieu habite la Volga, c’est elle qui m’a protégé ! », concluait Nikolaï Polonia.  Il avait échappé à la misère, au désespoir, et ses enfants nous écoutaient en silence dans l’isba de bois toute neuve que leur père avait construit avec le potager tout autour : les jeunes n’avaient pas connu l’espoir de la Révolution et la déception qui en suivit. « Une petite fille de cinq ou six ans, toute souriante, m’apporta ses dessins. Dans les campagnes russes, on ne mendie pas, on troque un objet contre quelques pièces. » Ainsi terminait l’article de Vladimir.


    votre commentaire
  • Ce jour-là, Omer, le shaman du village, préparait les rites pour l’initiation de la prêtresse Lisa. Elle venait d’avoir seize ans et en ce premier mois de printemps elle serait unie à lui. Le matin, Omer s’était recueilli au-dessus du tumulus des ancêtres et dans sa hutte il avait soufflé les cendres ocre du feu sacré. Ses fonctions dans le groupe obligeaient Omer à s’unir, comme le ciel dans les premiers temps s’était uni à la terre, à la fille du chef du village. Le vieux Régis lui avait choisi sa première fille qui depuis un an était initiée aux mystères de la fécondité dans les grottes sacrées de l’île. Elle n’avait plus le droit depuis le printemps dernier de croiser les hommes du village, elle restait dans le temple ou apparaissait voilée au cours des cérémonies auprès des prêtresses consacrées.
    Lorsque le soleil descendit derrière la courbe rosée de l’horizon, les tambours emplirent le village de leurs battements sourds. Les prêtresses sortirent du temple et pressaient la jeune fiancée cachée par ses voiles. Le chef, le shaman et tout le village étaient assemblés sur la place centrale du village de pierres. Les chants s’élevaient, se joignaient aux fumées d’encens et toute l’atmosphère était emplie de tressaillements comme à chaque union et encore davantage pour celle-ci qui était sacrée. Omer s’avança près de Lisa et au rythme des tambourins et des flûtes, il délaça un à un les voiles de la jeune vierge. Les autres femmes étaient vêtues des tissus de cérémonies, moirées et soyeux, qui ceignaient leur taille jusqu'à leurs chevilles ornées de motifs géométriques et de bracelets à grelots. Sur leur poitrine dénudée reposait le collier de la fécondité. Lisa dévoilait sa beauté sculpturale et Omer qui avait d’abord obéi aux usages de son clan se réjouissait et palissait au-delà de ce que sa condition de shaman l’autorisait. Les femmes riaient derrière leurs éventails de lotus ; elles connaissaient bien le caractère du shaman qui avait tant œuvré pour la fécondité du clan et même si certaines étaient piquées de jalousie à la vue de tant de jeune sensualité, toutes se réjouissaient : leur peuple était béni des dieux et des ancêtres pour avoir reçu un shaman si vaillant et une princesse d’une telle beauté. Le chef s’avança, déposa autour du cou de sa propre fille le collier de fécondité, sa mère lui confia la hache et la massue et le shaman lui remit le globe d’or, gardien de la sagesse des ancêtres.

    Les chants devinrent lancinants, l’encens capiteux et le village se préparait au festin de la nuit avec les coupes suaves de bière d’orge et de miel. Les plats surgissaient sur les tables dressées sous le ciel étoilé et le village se courbait sous la douce cérémonie de la fécondité. D’autres couples ce soir-là s’unirent. Omer observait sa jeune épousé assise près de lui, rougissante de plaisir où se devinait une légère inquiétude. L’étoile du guide céleste scintillait depuis longtemps lorsqu’Omer prit la main de Lisa et l’entraîna dans la grotte sacrée des unions. Depuis son arrivée sur la place du village, elle avait examiné les traits d’Omer et avait remarqué surtout son regard noir, brûlant de désir et sa bouche droite, pleine comme un fruit d’été. Lorsqu’il s’approcha d’elle dans l’obscurité de la grotte pour dégrafer son dernier voile, elle frissonna sous ses doigts longs et forts. Elle devinait son torse lisse et musclé, ses jambes nerveuses et chaudes. Lorsqu’il tendit son sexe brûlant contre son ventre, elle soupira délivrée de l’attente et prête au sacrifice tant attendu. Leur nuit s’élança comme une brûlure inépuisable et les laissa au jour naissant blottis dans une étreinte où se mêlait une extrême jouissance à une complétude étonnamment forte pour un couple uni pour la première fois. Leurs cœurs battaient encore violemment quand soudain leur couche vibra ; un roulement sourd et effrayant se levait des entrailles de la terre, une onde qui venait de la mer souleva les arbres dressés devant la grotte qui se déracinèrent comme des fêtus de paille. Omer n’eut que le temps de précipiter Lisa dans le fond de la grotte, courir dans les méandres de la terre protectrice.


    votre commentaire
  • De l’autre côté de la mer, sous les forêts d’oliviers aux têtes folles, je pense à lui. Je m’étendrais contre son corps comme la mer allonge son écume contre le flanc de la crète. Et je me souviendrais de lui, tout au long des jours, tout au long des nuits. J’entendrais sa bouche prononcer à mon oreille les mots d’amour dont il a tant usés déjà. Je sentirais dans ma bouche ses doigts de lumière. Le dieu amour a posé son talon sur une colline verte et de cette empreinte est né celui que j’ai aimé dans le silence de la passion.

    Je ne sais pas à quel moment l’instant devient magique, à quel moment le regard ou la caresse, le silence ou le baiser deviennent échange. Je sais qu’à certains moments les regards, les caresses, les silences et les baisers n’ont que l’apparence de ceux-là et leur réalité, parce qu'en absence des échos tourmentés et impétueux d’autrefois, a le goût de la cendre ou du sable dans la bouche assoiffée.

    Je suis aujourd’hui ce corps de sable qui a oublié le goût de la pluie quand la terre rouge assoiffée se fend dans les chemins, s’évapore en nuage de poussière jusqu’au jour où le nuage en caresse dépose son eau longtemps gardée ! Et mille gouttelettes roulent et s’épuisent jusqu’au cœur de la terre rassasiée. Retrouverais-je jamais ce goût d’autrefois quand le nuage en reflet se pose dans l’œil de la terre ?

    Cela a existé, cela a été bu et cela a rassasié.


    votre commentaire
  • Fadaises, fadaises ! Que je porte une croix en bois autour du cou, que ma chemise orange flotte à mon torse, que des frisettes pendent à mes oreilles, qu'un sarouel allège mes jambes ? Eh quoi ! Tous ces signes monothéistes feraient de moi un homme meilleur ?  Foutez-moi la paix avec vos entités ! Me verriez-vous brûler les graisses bovines devant vos temples, vous me prendriez pour un fou. Je préfère encore peindre d'ocre ma caverne ! Cette nuit, je vous le dis, je grimperai, sans le tyrse, sur la colline noire. Au moins, j'y verrai les étoiles.

    Qu'il est difficile d'être un homme libre ! Allez, emportons ces corps que la mer a mutilés. Même la science nous laisse bien seuls. Tiens, le chat a fini de laper son lait. Viens-là que je te donne ta caresse du jour, ton poil chaud sous le soleil me cajôle.


    votre commentaire
  • - M’accorderez-vous cette danse ?

    Catherine releva la tête, pâlit, sa main trembla sur sa serviette. Elle se leva en silence. L’homme lui prit la main pour l’emmener sur la piste de danse. Leurs corps se mirent à bouger dans un même mouvement, ils allaient là, puis là, et encore là, donnant l’impression de danser à deux, en interaction. Dans les trois temps du tango, leur corps s’associait à leur respiration. Seule l’intention de l’homme décidait où ils allaient : sa jambe ne bougeait pas, seul son corps se courbait sur celui de Catherine. Au deuxième mouvement son autre jambe poussait le sol mais restait à la même place, se tendant seulement en laissant échapper sa partenaire. La danse se poursuivait au son de l’accordéon et de la guitare, et tous les regards suivaient le couple d’étrangers, elle élégante et parfumée, lui bien plus jeune, fixant le regard de sa partenaire à tous les temps du tango. Stéphane était tout à la fois fasciné et furieusement jaloux que Catherine puisse ainsi s’abandonner à un inconnu. A la fin de la danse, ils regagnèrent ensemble la table.

    - Stéphane, je te présente un vieil ami, Omer Romanzini.

    Ce fut tout ce qu’elle put dire. Ce n’était pas seulement parce qu’elle était essoufflée. Une serveuse s’approcha de leur table.

    - Une bouteille de Gran Malbec, demanda Omer.

    - Un Cuba libre ! préféra Stéphane.

    - Hey, pero cuba no es libre flaquito, que loco ! rétorqua la serveuse ce qui fit rire Omer.

    - Jeune homme, elle a raison : Cuba n’est pas libre depuis qu’elle a perdu son Argentin. Goûtez plutôt ce vin argentin. Fermez les yeux, vous voyez les Andes, humez l'espace et le vent, laissez-vous étourdir par son nectar de velours. Prunes et cassis pour ce cépage des latitudes argentines. J’oubliais, élevé en barriques de chêne français ! Tout vin doit s’inspirer de la douceur angevine. La Loire est au gourmet ce que Jérusalem est au croyant.

    Stéphane regardait cet homme qui paraissait avoir à peine trente ans, à la voix traînante et chaude, au regard généreux et enthousiaste, à la beauté qui ne laissait pas insensibles les Argentines proches de leur table. Omer poursuivit :

    - Ne comptez pas sur Catherine pour vous en dire plus sur moi ! Nous ne sommes pas revus depuis bientôt 25 ans.

    - 27 ! affirma Catherine.

    - Vous êtes argentin ?

    - Savez-vous ce qu’on dit des Argentins ?

    Stéphane secoua la tête en signe de dénégation. Cet homme l’agaçait et pourtant il ne pouvait résister à l’écouter, son regard lumineux, sa bouche gourmande, ses mains fines, tout dans son attitude suscitait l’enthousiasme. Et même s’il parlait trop vite, dans un français très classique, avec un accent indéfinissable, même s’il réclamait toute l’attention, il ne paraissait pas arrogant mais simplement passionné, débordant de vie.

    - Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens des Incas et pour ce qui est des Argentins ? Les Argentins descendent des bateaux. Je descends d’un bateau, portugais, ou espagnol, je ne sais plus au juste. Mais un bateau en provenance du vieux continent. Il m’a lâché là par hasard. Ma vie est faite de hasards, d'intermèdes, d'épisodes disparates. Vous savez pourquoi j’admire Catherine ?

    Stéphane secoua de nouveau la tête.

    - Elle a consacré sa vie à l’étude des volcans. Moi j’en ai été incapable. J’ai toujours été attiré par d’autres passions, retenu par des désirs incontrôlables. Je vous arrête tout de suite, ce n’était pas pour me perdre, non, et d’ailleurs pas d’introspection psychanalytique, les Argentins n’aiment pas les Autrichiens, vous savez. Non, si je me perds, c’est en parfaite lucidité. Je me suis promené si longtemps, chaotiquement, plaisamment. J’ai longtemps parcouru les femmes.

    - Vous avez à peine trente ans et vous parlez comme un ancien.

    - Ne vous fiez pas aux apparences, Stéphane, je sais que vous en êtes capable. Je vois bien que vous vous intéressez à Catherine et vous avez raison. Pourtant elle a plus d’années que vous. Mais les années ne comptent pas. Ce qui compte c’est le désir de la vie. Encore et toujours. J’ai des cicatrices. Aussi, des cicatrices.

    Dit-il en regardant Catherine du coin de l’œil, cherchant une réaction qui ne venait pas, ou ne cherchant qu’à lui dire : pardonne-moi si je t’ai abandonnée, mes raisons étaient réelles, impossibles à nommer, mais impossibles à éviter.

    - L’amour vous a laissé des cicatrices ? reprit Stéphane.

    - Mon épouse, Lisa. Je n'ai jamais eu le cœur à l'oublier. Et des liaisons. Beaucoup. Pas assez. Encore. Les souvenirs m'envahissent. A couper le souffle comme si j'avais une crise d'asthme. Suffocation. Chut, Katarina pourrait nous entendre. Elle m'aime encore, je l'ai vu dans son regard de biais quand elle m'a reconnu. Toi, tu es amoureux d'elle. Tu as raison. C'est une belle femme, pas seulement le corps, non c'est une belle femme dans les veines. Le sang. Il faut goûter au sang des femmes pour les connaître bien.

    Catherine ne bronchait pas. Elle écoutait, elle regardait Omer mais elle se taisait, comme si elle n’était pas tout à fait parmi eux, comme si elle revenait au temps de sa jeunesse, au temps où cet homme l’avait séduite, l’avait abandonnée. Pendant toutes ces années, elle réalisait enfin pourquoi elle n’avait jamais cessé de penser à lui. Bien sûr ce n’était pas seulement parce que cet homme était extravagant, excessif, c’était aussi parce qu’elle se sentait intimement rattachée à son destin. Dans cet instant, il ne devinait pas à quel point leur destin était lié et elle ne mesurait pas encore ce que leur destin croisé contenait de force et d’abime.

    - Jeune homme, lorsque j'ai posé le pied en Argentina, là où tu bois tes rhum coca, il n’y avait rien que la pampa, le bord de côte légère, regarde cette semelle, même bottes ou presque. J'ai fait un pas de côté, pour sauter sur la plage. Mieux qu'Achille. Je découvrais une terre sans nom. America. On ne savait pas encore la nommer. La cordillère blanche et rose sous ce vieux connard de soleil, bien auréolé dans son ciel lavande, la cordillère, fils, je te le dis, n'avait pas de nom. Les rivières, les lacs, les cascades, tout était vierge de l'homme blanc. Pas de dieux connus, non plus, les mythes restaient à inventer. Je chevauchais dans un monde sans nom et je revivais six mille ans en arrière, quand notre Europe n'avait pas encore été chevauchée par Zeus. T'avais du goût, Argentina, en ce moment de premières foulées. Même mon cheval piaffait bizarrement : « On est où, là ?», semblait-il me questionner. C'a été une période goûteuse, sauvage, il fallait juste s'éloigner des Espagnols, grimper avec les Indiens. Eux m'ont flairé. Inutile de leur dire qui j'étais. Ils avaient deviné. Les vieillards édentés, les mères qui allaitaient, les enfants au front rouge, dévalaient de toutes les ruelles, de toutes les sentes, sortis des bouches de la Terre, empoussiérés des ors diluviens, portés par le vent. Ils m'apportaient leur or : non pas des lingots, pas des feuilles plaquées sur leurs statues, non, leur vrai or, leurs sourires, leurs regards, leurs souvenirs et aussi, j’oubliais, les champignons, les feuilles de coca. Une orgie pour partir en voyage avec eux, bien plus loin que l'Eldorado.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique