• - M’accorderez-vous cette danse ?

    Catherine releva la tête, pâlit, sa main trembla sur sa serviette. Elle se leva en silence. L’homme lui prit la main pour l’emmener sur la piste de danse. Leurs corps se mirent à bouger dans un même mouvement, ils allaient là, puis là, et encore là, donnant l’impression de danser à deux, en interaction. Dans les trois temps du tango, leur corps s’associait à leur respiration. Seule l’intention de l’homme décidait où ils allaient : sa jambe ne bougeait pas, seul son corps se courbait sur celui de Catherine. Au deuxième mouvement son autre jambe poussait le sol mais restait à la même place, se tendant seulement en laissant échapper sa partenaire. La danse se poursuivait au son de l’accordéon et de la guitare, et tous les regards suivaient le couple d’étrangers, elle élégante et parfumée, lui bien plus jeune, fixant le regard de sa partenaire à tous les temps du tango. Stéphane était tout à la fois fasciné et furieusement jaloux que Catherine puisse ainsi s’abandonner à un inconnu. A la fin de la danse, ils regagnèrent ensemble la table.

    - Stéphane, je te présente un vieil ami, Omer Romanzini.

    Ce fut tout ce qu’elle put dire. Ce n’était pas seulement parce qu’elle était essoufflée. Une serveuse s’approcha de leur table.

    - Une bouteille de Gran Malbec, demanda Omer.

    - Un Cuba libre ! préféra Stéphane.

    - Hey, pero cuba no es libre flaquito, que loco ! rétorqua la serveuse ce qui fit rire Omer.

    - Jeune homme, elle a raison : Cuba n’est pas libre depuis qu’elle a perdu son Argentin. Goûtez plutôt ce vin argentin. Fermez les yeux, vous voyez les Andes, humez l'espace et le vent, laissez-vous étourdir par son nectar de velours. Prunes et cassis pour ce cépage des latitudes argentines. J’oubliais, élevé en barriques de chêne français ! Tout vin doit s’inspirer de la douceur angevine. La Loire est au gourmet ce que Jérusalem est au croyant.

    Stéphane regardait cet homme qui paraissait avoir à peine trente ans, à la voix traînante et chaude, au regard généreux et enthousiaste, à la beauté qui ne laissait pas insensibles les Argentines proches de leur table. Omer poursuivit :

    - Ne comptez pas sur Catherine pour vous en dire plus sur moi ! Nous ne sommes pas revus depuis bientôt 25 ans.

    - 27 ! affirma Catherine.

    - Vous êtes argentin ?

    - Savez-vous ce qu’on dit des Argentins ?

    Stéphane secoua la tête en signe de dénégation. Cet homme l’agaçait et pourtant il ne pouvait résister à l’écouter, son regard lumineux, sa bouche gourmande, ses mains fines, tout dans son attitude suscitait l’enthousiasme. Et même s’il parlait trop vite, dans un français très classique, avec un accent indéfinissable, même s’il réclamait toute l’attention, il ne paraissait pas arrogant mais simplement passionné, débordant de vie.

    - Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens des Incas et pour ce qui est des Argentins ? Les Argentins descendent des bateaux. Je descends d’un bateau, portugais, ou espagnol, je ne sais plus au juste. Mais un bateau en provenance du vieux continent. Il m’a lâché là par hasard. Ma vie est faite de hasards, d'intermèdes, d'épisodes disparates. Vous savez pourquoi j’admire Catherine ?

    Stéphane secoua de nouveau la tête.

    - Elle a consacré sa vie à l’étude des volcans. Moi j’en ai été incapable. J’ai toujours été attiré par d’autres passions, retenu par des désirs incontrôlables. Je vous arrête tout de suite, ce n’était pas pour me perdre, non, et d’ailleurs pas d’introspection psychanalytique, les Argentins n’aiment pas les Autrichiens, vous savez. Non, si je me perds, c’est en parfaite lucidité. Je me suis promené si longtemps, chaotiquement, plaisamment. J’ai longtemps parcouru les femmes.

    - Vous avez à peine trente ans et vous parlez comme un ancien.

    - Ne vous fiez pas aux apparences, Stéphane, je sais que vous en êtes capable. Je vois bien que vous vous intéressez à Catherine et vous avez raison. Pourtant elle a plus d’années que vous. Mais les années ne comptent pas. Ce qui compte c’est le désir de la vie. Encore et toujours. J’ai des cicatrices. Aussi, des cicatrices.

    Dit-il en regardant Catherine du coin de l’œil, cherchant une réaction qui ne venait pas, ou ne cherchant qu’à lui dire : pardonne-moi si je t’ai abandonnée, mes raisons étaient réelles, impossibles à nommer, mais impossibles à éviter.

    - L’amour vous a laissé des cicatrices ? reprit Stéphane.

    - Mon épouse, Lisa. Je n'ai jamais eu le cœur à l'oublier. Et des liaisons. Beaucoup. Pas assez. Encore. Les souvenirs m'envahissent. A couper le souffle comme si j'avais une crise d'asthme. Suffocation. Chut, Katarina pourrait nous entendre. Elle m'aime encore, je l'ai vu dans son regard de biais quand elle m'a reconnu. Toi, tu es amoureux d'elle. Tu as raison. C'est une belle femme, pas seulement le corps, non c'est une belle femme dans les veines. Le sang. Il faut goûter au sang des femmes pour les connaître bien.

    Catherine ne bronchait pas. Elle écoutait, elle regardait Omer mais elle se taisait, comme si elle n’était pas tout à fait parmi eux, comme si elle revenait au temps de sa jeunesse, au temps où cet homme l’avait séduite, l’avait abandonnée. Pendant toutes ces années, elle réalisait enfin pourquoi elle n’avait jamais cessé de penser à lui. Bien sûr ce n’était pas seulement parce que cet homme était extravagant, excessif, c’était aussi parce qu’elle se sentait intimement rattachée à son destin. Dans cet instant, il ne devinait pas à quel point leur destin était lié et elle ne mesurait pas encore ce que leur destin croisé contenait de force et d’abime.

    - Jeune homme, lorsque j'ai posé le pied en Argentina, là où tu bois tes rhum coca, il n’y avait rien que la pampa, le bord de côte légère, regarde cette semelle, même bottes ou presque. J'ai fait un pas de côté, pour sauter sur la plage. Mieux qu'Achille. Je découvrais une terre sans nom. America. On ne savait pas encore la nommer. La cordillère blanche et rose sous ce vieux connard de soleil, bien auréolé dans son ciel lavande, la cordillère, fils, je te le dis, n'avait pas de nom. Les rivières, les lacs, les cascades, tout était vierge de l'homme blanc. Pas de dieux connus, non plus, les mythes restaient à inventer. Je chevauchais dans un monde sans nom et je revivais six mille ans en arrière, quand notre Europe n'avait pas encore été chevauchée par Zeus. T'avais du goût, Argentina, en ce moment de premières foulées. Même mon cheval piaffait bizarrement : « On est où, là ?», semblait-il me questionner. C'a été une période goûteuse, sauvage, il fallait juste s'éloigner des Espagnols, grimper avec les Indiens. Eux m'ont flairé. Inutile de leur dire qui j'étais. Ils avaient deviné. Les vieillards édentés, les mères qui allaitaient, les enfants au front rouge, dévalaient de toutes les ruelles, de toutes les sentes, sortis des bouches de la Terre, empoussiérés des ors diluviens, portés par le vent. Ils m'apportaient leur or : non pas des lingots, pas des feuilles plaquées sur leurs statues, non, leur vrai or, leurs sourires, leurs regards, leurs souvenirs et aussi, j’oubliais, les champignons, les feuilles de coca. Une orgie pour partir en voyage avec eux, bien plus loin que l'Eldorado.


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  • Lorsque je suis revenu de la montagne sacrée, les gens qui me croyaient mort me voient vivant. Ils se mettent à penser que je parle au nom du dieu suprême qui n'a pas de nom et que j’avais raison : il y a une vie après la mort ! Ils me surnommèrent, Zalmoxis, celui qui est arrivé à la libération finale. Le bruit parvint jusqu’à Pythagore, qui vint à moi beaucoup plus tard. Nous avions les mêmes points de vue sur la vie, le cosmos et l’homme en général. Je crois que j’ai un peu influencé sa philosophie. Mais surtout je lui ai appris à soigner l’esprit avant de soigner le corps, ce sont les Gètes et le plus célèbres d’entre eux, Orphée, qui me l’avait appris. Avec ses trois flûtes de bois, il parvenait à sortir des sons si mélodieux qu’il aurait pu rendre un homme immortel. Et je sais de quoi je parle !

    Mais quittons cette antique période et revenons à notre seizième siècle ! Je décidais donc de me rendre à Bran, près de Brasov, où avait vécu un de mes vieux amis, Ambrus, peintre célèbre pour ses fresques de l’église en pierre d’Osztró. Ambrus, protégé par un prince valaque, Mircea le Vieux, m’avait conduit au château de Bran, en plein cœur de la Transylvanie, éloigné des combats contre les Turcs. C’était cinquante ans avant que Vlad l’Empaleur y séjournât entre deux pillages. C’est là que nous avons appris la victoire des Roumains contre les Turcs et nous y avons fêté la bataille de Rovine. Nous y avons retrouvé de vieux parchemins, laissés là par le chanoine Rogerius qui décrivaient les atrocités commises par les Mongols. Nous nous demandions si les nouveaux envahisseurs étaient capables de rivaliser en atrocité avec ces anciens barbares. Mais Ambrus ne se laissait jamais aller à la mélancolie, en vieux Gète qu’il était : « Il faut que le pain soit le plus croquant, le vin le plus vieux et la femme la plus jeune. » me disait-il quand on trinquait avec ce fameux vin roumain, Feteasca Neagra, le noir des jeunes filles. D’ailleurs des jeunes filles nous n’en manquions pas, enfin celles que les Turcs n’avaient pas faites esclaves. Ce que nous préférions par-dessus tout c’étaient nos joutes oratoires où l’un comme l’autre nous clamions des légendes : « Le 29 décembre, méfiez-vous des loups qui ne meurent pas, qui viennent pour se nourrir de sang ! Accrochez de l’ail sur les portes pour chasser aux mauvais esprits ! Et vous, jeunes filles, jusqu’à demain, tremblez ! Les mauvais esprits vous guettent ! Mais demain, à l’aube du jour de l’apôtre Andrei, les loups seront chassés par le plus grand d’entre eux, par le plus sage. » Et ce peuple de bergers cavaliers, endurcis par les guerres, tremblait d’effroi en écoutant nos contes emplis de superstitions populaires.

    à suivre

     

     

     


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  • Le 12 juin 1517, en plein cœur des Balkans, à Baba Gaïa, en Transylvanie, j’arrivais au bout de mes jours, de mes trente-trois ans. Il me fallait trouver un refuge. Je m’étais souvenu de ce cœur de l’Europe, entre Danube et montagnes sacrées, qui avait vu naître Orphée.

    Je me sentais un peu chez moi dans ces vastes plateaux traversés par des eaux souterraines, ponctués de citadelles fortifiées où les paysans trouvaient refuge sur les pics rocheux contre les envahisseurs, Tatares ou Turcs selon les époques. Hérodote avait raison de dire que les Gètes sont les plus braves et les plus droits des peuples thraces. Certains gladiateurs qui combattirent Rome n'étaient-ils pas Thraces ? Avec leur épée recourbée si tranchante, leur petit bouclier de forme carrée, et leurs jambières qui montaient jusqu’aux cuisses, sans oublier leur casque à rebord, les guerriers thraces avaient de l’allure ! Je n’ai jamais vu guerriers plus heureux quand ils allaient à la mort au combat ! Pour eux, la mort est plus gaie que la vie puisqu’ils vont retrouver leur dieu ! Cela n’a pas toujours été vrai.

    Il y a très longtemps de cela, lorsque je suis arrivé chez les Gètes, je leur ai dit : « Il y a une vie après la mort. » Mais les Gètes ne m'ont pas cru et pour me le prouver ils ont bien failli me tuer, enfin me tuer, presque. Je me suis retiré dans les montagnes sacrées de Kaka et je me suis endormi trois ans dans une grotte au pied de la Varful Omu, autrement dit la pointe de l’homme. Ne me demandez pas si son nom a un rapport avec celui que je porte aujourd’hui, je vous laisse seul juge ! A moins que ce ne soit moi qui lui ai emprunté son nom. De toute façon, j’ai souvent changé d’identité, de nom, selon les époques, les régions et les peuples que j’ai côtoyés. Mais Omer demeure mon prénom favori, pour sa sonorité, pour ses célèbres homonymes !

     

    à suivre

     


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  • J’ai poursuivi leurs assassins à travers les monts et les vallées des Alpes. Je sentais leur présence, devant moi, sur les sentiers raboteux, le long des berges rocailleuses des rivières, dans les fonds obscurs des noires ravines. L'étalage de cette belle nature indifférente aiguisait ma haine. J’évitais les monts à l’air libre qui me faisaient offense dans ces moments où je suffoquais. Ils avaient traversé la France et la Suisse puis le pays de Bohème. Je savais que c’était là que je les retrouverais : Heinrich Kramer et ses acolytes. Je n’eus même pas à leur tendre un piège. Ils se sentaient invincibles, Dieu était le témoin de la justesse de leur justice. Il m’avait ôté toute croyance, toute compassion. Sept jours après avoir quitté ma belle vallée, à l’orée de la forêt près de Tabor, je les aperçus enfin. Ils faisaient boire leurs chevaux dans un ruisseau. Ils étaient trois autour de Kramer. Le printemps montrait ses prémices alors que mon cœur restait logé en hiver. J’ai sorti mon arc, et j’ai visé le premier homme. Il est tombé, j’ai tiré une deuxième fois avant que la petite équipe n’ait réagi. Le troisième me visait quand j’ai bandé une troisième fois mon arc. La flèche est partie, bien droite, en sifflant à travers l'ombre des hêtres. Elle atteint le troisième homme au front, il est tombé la face contre les feuilles noircies de l’hiver. Des corbeaux se sont envolés bruyamment de la cime des arbres, il ne restait plus que Kramer, assis auprès d’un feu improvisé. Il me regardait, surpris, mais il conservait dans la lueur de son regard la froide détermination, la même, j’en étais certain, qui l’avait conduit à allumer le bûcher qui avait brûlé avec ma famille tous mes espoirs. Soudain, il se traîna à genou dans ma direction, les mains tendues, pour me supplier, ou pour mieux m’approcher et tenter une attaque à main nue. Je ne lui laissai pas le temps de me surprendre ou de m’apitoyer, je pris dans mon carcan, la quatrième flèche, tendis mon arc et visai : Kramer s’écroula, la flèche avait pénétré sa cage thoracique, profondément dans le cœur. Cela ne suffit pas, je pris l’épieu qui pointait de ses bagages et lui brisai le cœur en l’enfonçant à coup de marteau.

     

     

    Photo : Yves-Marie JACOB


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  • Trois jours après que les villageois aient dispersé les cendres du bûcher, j'avais fermé le dernier sarcophage. Les corps de Lisa et de mes trois filles reposaient à jamais au creux de la pierre de marbre. Les Chartreux avaient scellé la lourde dalle au-dessus de la crypte. Les souterrains condamnés préserveraient leur secret. Je voyais Lisa, debout devant la fenêtre de notre chambre, vêtue d’une longue chemise de soie rouge qui flottait à ses pieds. Elle souriait et je la regardais depuis notre lit, en silence, émerveillé comme à chaque fois depuis que je l’avais enfin retrouvée. Douze ans avaient passé. Je savais que son retour ne durerait pas mais elle me laisserait nos filles, je poursuivrais ma route avec son souvenir. Je n’avais pas imaginé que la main d’hommes extrêmes me la prendrait si tôt, qu’il me l’enlèverait, elle et mes filles. Etendu sur la dalle froide, toute la nuit, j'avais hurlé de douleur. J’étais là avec mon affliction, impuissant à faire revenir Lisa. Au petit matin, malgré les suppliques des moines qui me demandaient de ne pas céder à la vengeance, je décidais très vite de partir à la poursuite des agresseurs qui s'étaient acharnés sur ma famille. J’étais déterminé à les faire périr de mes propres mains. Les mises en garde du prieur n’eurent aucune prise sur ma haine. Je ne savais pas que j’étais encore capable de ce sentiment. Qu’aurais-je pu faire d’autre dans cet instant ?

     

     

    à suivre

     


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