• Lorsque je suis revenu de la montagne sacrée, les gens qui me croyaient mort me voient vivant. Ils se mettent à penser que je parle au nom du dieu suprême qui n'a pas de nom et que j’avais raison : il y a une vie après la mort ! Ils me surnommèrent, Zalmoxis, celui qui est arrivé à la libération finale. Le bruit parvint jusqu’à Pythagore, qui vint à moi beaucoup plus tard. Nous avions les mêmes points de vue sur la vie, le cosmos et l’homme en général. Je crois que j’ai un peu influencé sa philosophie. Mais surtout je lui ai appris à soigner l’esprit avant de soigner le corps, ce sont les Gètes et le plus célèbres d’entre eux, Orphée, qui me l’avait appris. Avec ses trois flûtes de bois, il parvenait à sortir des sons si mélodieux qu’il aurait pu rendre un homme immortel. Et je sais de quoi je parle !

    Mais quittons cette antique période et revenons à notre seizième siècle ! Je décidais donc de me rendre à Bran, près de Brasov, où avait vécu un de mes vieux amis, Ambrus, peintre célèbre pour ses fresques de l’église en pierre d’Osztró. Ambrus, protégé par un prince valaque, Mircea le Vieux, m’avait conduit au château de Bran, en plein cœur de la Transylvanie, éloigné des combats contre les Turcs. C’était cinquante ans avant que Vlad l’Empaleur y séjournât entre deux pillages. C’est là que nous avons appris la victoire des Roumains contre les Turcs et nous y avons fêté la bataille de Rovine. Nous y avons retrouvé de vieux parchemins, laissés là par le chanoine Rogerius qui décrivaient les atrocités commises par les Mongols. Nous nous demandions si les nouveaux envahisseurs étaient capables de rivaliser en atrocité avec ces anciens barbares. Mais Ambrus ne se laissait jamais aller à la mélancolie, en vieux Gète qu’il était : « Il faut que le pain soit le plus croquant, le vin le plus vieux et la femme la plus jeune. » me disait-il quand on trinquait avec ce fameux vin roumain, Feteasca Neagra, le noir des jeunes filles. D’ailleurs des jeunes filles nous n’en manquions pas, enfin celles que les Turcs n’avaient pas faites esclaves. Ce que nous préférions par-dessus tout c’étaient nos joutes oratoires où l’un comme l’autre nous clamions des légendes : « Le 29 décembre, méfiez-vous des loups qui ne meurent pas, qui viennent pour se nourrir de sang ! Accrochez de l’ail sur les portes pour chasser aux mauvais esprits ! Et vous, jeunes filles, jusqu’à demain, tremblez ! Les mauvais esprits vous guettent ! Mais demain, à l’aube du jour de l’apôtre Andrei, les loups seront chassés par le plus grand d’entre eux, par le plus sage. » Et ce peuple de bergers cavaliers, endurcis par les guerres, tremblait d’effroi en écoutant nos contes emplis de superstitions populaires.

    à suivre

     

     

     


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  • Le 12 juin 1517, en plein cœur des Balkans, à Baba Gaïa, en Transylvanie, j’arrivais au bout de mes jours, de mes trente-trois ans. Il me fallait trouver un refuge. Je m’étais souvenu de ce cœur de l’Europe, entre Danube et montagnes sacrées, qui avait vu naître Orphée.

    Je me sentais un peu chez moi dans ces vastes plateaux traversés par des eaux souterraines, ponctués de citadelles fortifiées où les paysans trouvaient refuge sur les pics rocheux contre les envahisseurs, Tatares ou Turcs selon les époques. Hérodote avait raison de dire que les Gètes sont les plus braves et les plus droits des peuples thraces. Certains gladiateurs qui combattirent Rome n'étaient-ils pas Thraces ? Avec leur épée recourbée si tranchante, leur petit bouclier de forme carrée, et leurs jambières qui montaient jusqu’aux cuisses, sans oublier leur casque à rebord, les guerriers thraces avaient de l’allure ! Je n’ai jamais vu guerriers plus heureux quand ils allaient à la mort au combat ! Pour eux, la mort est plus gaie que la vie puisqu’ils vont retrouver leur dieu ! Cela n’a pas toujours été vrai.

    Il y a très longtemps de cela, lorsque je suis arrivé chez les Gètes, je leur ai dit : « Il y a une vie après la mort. » Mais les Gètes ne m'ont pas cru et pour me le prouver ils ont bien failli me tuer, enfin me tuer, presque. Je me suis retiré dans les montagnes sacrées de Kaka et je me suis endormi trois ans dans une grotte au pied de la Varful Omu, autrement dit la pointe de l’homme. Ne me demandez pas si son nom a un rapport avec celui que je porte aujourd’hui, je vous laisse seul juge ! A moins que ce ne soit moi qui lui ai emprunté son nom. De toute façon, j’ai souvent changé d’identité, de nom, selon les époques, les régions et les peuples que j’ai côtoyés. Mais Omer demeure mon prénom favori, pour sa sonorité, pour ses célèbres homonymes !

     

    à suivre

     


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  • J’ai poursuivi leurs assassins à travers les monts et les vallées des Alpes. Je sentais leur présence, devant moi, sur les sentiers raboteux, le long des berges rocailleuses des rivières, dans les fonds obscurs des noires ravines. L'étalage de cette belle nature indifférente aiguisait ma haine. J’évitais les monts à l’air libre qui me faisaient offense dans ces moments où je suffoquais. Ils avaient traversé la France et la Suisse puis le pays de Bohème. Je savais que c’était là que je les retrouverais : Heinrich Kramer et ses acolytes. Je n’eus même pas à leur tendre un piège. Ils se sentaient invincibles, Dieu était le témoin de la justesse de leur justice. Il m’avait ôté toute croyance, toute compassion. Sept jours après avoir quitté ma belle vallée, à l’orée de la forêt près de Tabor, je les aperçus enfin. Ils faisaient boire leurs chevaux dans un ruisseau. Ils étaient trois autour de Kramer. Le printemps montrait ses prémices alors que mon cœur restait logé en hiver. J’ai sorti mon arc, et j’ai visé le premier homme. Il est tombé, j’ai tiré une deuxième fois avant que la petite équipe n’ait réagi. Le troisième me visait quand j’ai bandé une troisième fois mon arc. La flèche est partie, bien droite, en sifflant à travers l'ombre des hêtres. Elle atteint le troisième homme au front, il est tombé la face contre les feuilles noircies de l’hiver. Des corbeaux se sont envolés bruyamment de la cime des arbres, il ne restait plus que Kramer, assis auprès d’un feu improvisé. Il me regardait, surpris, mais il conservait dans la lueur de son regard la froide détermination, la même, j’en étais certain, qui l’avait conduit à allumer le bûcher qui avait brûlé avec ma famille tous mes espoirs. Soudain, il se traîna à genou dans ma direction, les mains tendues, pour me supplier, ou pour mieux m’approcher et tenter une attaque à main nue. Je ne lui laissai pas le temps de me surprendre ou de m’apitoyer, je pris dans mon carcan, la quatrième flèche, tendis mon arc et visai : Kramer s’écroula, la flèche avait pénétré sa cage thoracique, profondément dans le cœur. Cela ne suffit pas, je pris l’épieu qui pointait de ses bagages et lui brisai le cœur en l’enfonçant à coup de marteau.

     

     

    Photo : Yves-Marie JACOB


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  • Trois jours après que les villageois aient dispersé les cendres du bûcher, j'avais fermé le dernier sarcophage. Les corps de Lisa et de mes trois filles reposaient à jamais au creux de la pierre de marbre. Les Chartreux avaient scellé la lourde dalle au-dessus de la crypte. Les souterrains condamnés préserveraient leur secret. Je voyais Lisa, debout devant la fenêtre de notre chambre, vêtue d’une longue chemise de soie rouge qui flottait à ses pieds. Elle souriait et je la regardais depuis notre lit, en silence, émerveillé comme à chaque fois depuis que je l’avais enfin retrouvée. Douze ans avaient passé. Je savais que son retour ne durerait pas mais elle me laisserait nos filles, je poursuivrais ma route avec son souvenir. Je n’avais pas imaginé que la main d’hommes extrêmes me la prendrait si tôt, qu’il me l’enlèverait, elle et mes filles. Etendu sur la dalle froide, toute la nuit, j'avais hurlé de douleur. J’étais là avec mon affliction, impuissant à faire revenir Lisa. Au petit matin, malgré les suppliques des moines qui me demandaient de ne pas céder à la vengeance, je décidais très vite de partir à la poursuite des agresseurs qui s'étaient acharnés sur ma famille. J’étais déterminé à les faire périr de mes propres mains. Les mises en garde du prieur n’eurent aucune prise sur ma haine. Je ne savais pas que j’étais encore capable de ce sentiment. Qu’aurais-je pu faire d’autre dans cet instant ?

     

     

    à suivre

     


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    Comme tous les étés, les tribus des montagnes s'étaient rassemblées avec les tribus des Eaux vives au bord du grand fleuve. Nos sacs débordaient d'obsidienne tranchante, de gibiers rutilants, que nous avions transporté depuis notre camp du Nord, dans les rocheuses. Nous recevions en échange les poteries et les céréales aux grains doux. Le soir, nous avions dressé la tente des hommes. J'y entrais avec mon frère, le doux Liedan. Nous nous sommes assis près de l'entrée à laquelle je faisais face. Nous étions en train de boire la bière fraîche des vallons. Un feu au centre de la tente pour donner de la lumière et le toit était à demi relevé pour que la lune puisse plonger son regard sur nos activités. Nos aînés fumaient et devisaient sur les temps passés. De notre tribu je voyais mon père, notre père à tous, l'aîné, le plus vigoureux, qui s'octroyait les femmes. Près de lui, le vieux shaman, au visage ridé par la tempête des jours, se leva quand des nouveaux arrivants passèrent le seuil de la tente. Il s'avança pour saluer le shaman du clan des Eaux vives. Derrière lui deux autres hommes plus jeunes et une toute jeune fille le suivaient. C'est la première fois que je te vis. Ta chevelure brune descendait tout au long de ton dos, flottante, tes yeux tendres et gais firent le tour de l'assistance masculine. Cela te parut naturel d'être parmi nous. Mon visage me trahit au moment où tu passais près de nous. Tu ne semblas pas nous voir, tu continuas à pénétrer sous la tente et tu rejoignis le coin des shamans. C'est Liedan qui parla de toi :

    - Omer, as-tu remarqué ? Une femme sous la tente des hommes. Cela ne peut être qu'une shaman. Les Eaux vives sont étranges, leurs femmes sont des shamans ! Si elle est aussi guérisseuse, je veux bien être soignée par ses mains.

    Dans cet instant, j'enviais secrètement Liedan qui pouvait te suivre du regard. J'aurais dû me retourner pour te voir et cela me parut impossible, j'aurais trahi ce qui venait de m'envahir : une flèche, que tes yeux m'avaient lancée involontairement, me transperçait le cœur. J'avais dix-sept ans, tu en avais quinze. Je ne sais par quel mystère je ressentis le poids des temps sur mes épaules. Tu venais de surgir de ma mémoire.



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