• De l'autre côté de la mer, sous les forêts d'oliviers aux têtes folles, je pense à lui. Je m'étendrai contre son corps comme la mer allonge son écume contre le flanc de la crête. Et je me souviendrai de lui, tout au long des jours, tout au long des nuits.
    J'entendrai sa bouche prononcer à mon oreille les mots d'amour dont il a tant usé déjà. Je sentirai dans ma bouche ses doigts de lumière.
    Le dieu amour a posé son talon sur une colline verte et de cette empreinte est né celui que j'ai aimé avec tant de maladresse, de silence et de tendresse. Celui dont je voudrais raconter l'épopée

     


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  • Volga, tu es aussi vaste que la mer
    Quand au printemps fond la glace de l'hiver.
    Chantant l'espace russe infini,
    Volant sur l'eau, un air jaillit.
    Cette chanson, emporte-la,
    Brise légère, sur la Volga,
    Pour qu'on l'entende au loin, là-bas.

    Oï po nad Volgoï
    (Chanson populaire russe)
    Source de la Volga

    Lionel mon ami,

    Depuis mon dernier message, j'ai croisé à mon retour à Kaboul un ami russe, Vladimir, journaliste exilé en Allemagne depuis la guerre d'Afghanistan, la première guerre. Ses articles ne plaisaient pas au parti : trop proche des Afghans et il laissait parler les mères des soldats russes tués au front. Il a été obligé de quitter la Russie, voilà une quinzaine d'années. Je le retrouve malgré cela en Afghanistan, l'appel du vide comme il dit. Désormais, il voyage avec un passeport allemand. C'est plus sûr !

    Cela faisait deux ans déjà que nous ne nous étions pas croisés dans ces paysages lunaires. Retrouvailles excellentes. Il me raconte que récemment, il a entrepris de classer ses archives du temps de la Russie. Il avait pris l'habitude, au cours de ses reportages, d'interviewer des vieux pour garder la trace d'une mémoire soviétique, digne de Tolstoï. Il classe actuellement « ses vaisseaux fantômes »,  comme il les nomme, pour rappeler que ces paysans, ces ouvriers russes ont été les oubliés de l'Histoire, sans espoir de vivre libres pendant des décennies. Il archive méticuleusement toutes ces interviews, il les classe par thème, au moins par date ou par région. Prochainement, il doit participer à un colloque sur le "renouveau anthropologique en Russie" qui se déroulera au Canada. Tu vois tout est possible, l'Occident s'intéresse désormais à la pauvre matriochka et à l'ouvrier russe.

    J'en reviens à ma rencontre avec Vladimir. Je lui parle de toi, de nous, puis j'en viens naturellement à parler de ta vallée et de ta découverte. Je lui parle d'Omer Romanzini, il me fait répéter le nom. Pour lui, il en est sûr, il a entendu parler d'Omer Romanzini en Russie. Depuis l'Afghanistan, il a donc contacté son épouse, restée en Allemagne. Après quelques recherches sur son disque dur, un scanner de l'interview retrouvé, voici ce qu'il a reçu sur son portable et que je t'envoie à mon tour :

    Interview de Nikolaia  Polonia  - mars 1983

     « Je suis d'Andréapol, dans la province de Valdajskaja. Enfant, je suis allé à pied avec ma grand-mère à travers la forêt jusqu'à une petite maison en bois. En dessous de l'isba, sortait un petit ruisseau. Ma grand-mère m'a dit : « Nikolaia, trempe tes mains dans l'eau du ruisseau et fais le signe de la croix ! Tu seras baptisé par la petite mère, et toute ta vie elle te protègera. »

    Longtemps après, je compris que j'avais plongé les mains dans la source de la Volga. Quand mes parents sont morts j'ai quitté Andréapol pour Selizarovo au bord de la Volga, et j'ai travaillé pour Ovanès. J'attelais les troncs à un cheval pour les transporter de la berge à la scierie. Je les arrimais à un treuil et les déposais sur la scie à ruban qu'Ovanès conduisait. Régulièrement le silence est déchiré par les bruits de hache et dans l'air flotte l'odeur de sciure. Le soir je donnais l'avoine au cheval et lui étendais de la paille. Ovanès me louait une chambre au seize de la rue Svevo. Ma fenêtre donnait sur la Volga, la petite mère, comme on dit chez nous, avec à perte de vue l'immense forêt de conifères et de bouleaux. Dans cette chambre, j'avais un lit et un tapis. Le tapis je l'ai hérité de ma mère. A l'époque où Staline était déjà notre petit père, un homme, un soldat qui venait de France, était venu travailler à la scierie. C'est Ovanès qui avait repéré le Français. Il lui avait fait confiance, je crois même qu'il le respectait. Il s'appelait Omer Romanzini. Pendant la révolution, il avait combattu avec les soviets. Après la révolution, il avait dû rester en Russie parce qu'il n'avait pas de papiers en règle et son uniforme de soldat n'avait pas suffi à convaincre les autorités soviétiques.

    Très vite, Omer et moi, nous sommes devenus amis. Ce sont des choses qu'on ne décide pas. Il était instruit, il parlait plusieurs langues, et pourtant, comme moi, il tirait les rênes des chevaux et me serrait la main franchement comme le font les gars d'ici. Nous étions célibataires. La même femme qui tenait l'auberge de Kaliazine nous plaisait. Sa poitrine sous sa chemise blanche échancrée, son regard noir et son sourire plein d'assurance suffisaient à remplir nos rêveries. Le premier soir où Omer prit le café dans ma chambre du seize de la rue Svevo, c'était un café marron sans sucre très chaud pour faire oublier le goût de grain, ce premier soir donc, il posa ses bottes de soldat sur le tapis et devint très pâle, il se mit à parler dans une langue étrangère, ce n'était pas du français. Il finit par me demander en russe d'où venait ce tapis.  « Pourquoi ce tapis vous intéresse-t-il ? »  Il ressemblait à celui qui se trouvait dans la chambre de son épouse, dans un village quelque part en Italie. Mais il ne put m'en dire davantage.

    Quelques jours plus tard, à l'heure du repas, Omer me parla de son histoire. Nous goûtions aux poissons séchés et fumés qu'il aimait tout autant que moi. On frappait les petits poissons sur la table pour les ramollir et comme il faisait froid on buvait de la vodka, la bière c'était plutôt pour l'été. Omer me dit qu'il était né à Alexandrie, d'une mère juive et d'un père égyptien, mais peut-être pas. Vous imaginez, l'Egypte ! Il avait voyagé longtemps dans de nombreux pays et avait choisi de s'installer en France. Plus jeune, il aurait voulu devenir vulcanologue. Il avait eu trois filles, ou quatre, je ne me souviens plus. Mais elles étaient mortes, son épouse aussi, peut-être de chagrin. Il ne voulait pas en parler. Je lui demandai s'il avait eu des fils mais il resta évasif, presque gêné. Il raconta encore qu'il avait ensuite suivi des exilés russes pour préparer la liberté comme il disait. Là on s'est regardé, on s'est tapé sur les cuisses et je lui ai montré comme ça avec un grand signe de la main tout le village autour de nous, devant la scierie : « Ben, la voici ta liberté, regarde comme elle est belle ! » Le Français est resté par chez nous quelques temps encore. Puis il a fini par nous quitter. Il voulait rentrer chez lui, il disait que la révolution russe était morte et qu'il fallait le dire au monde entier. Vous savez il jouait prodigieusement de l'accordéon. »

    L'interview continuait sur la vie de ce Polonia. Comment il avait réussi à rester vivant pendant la guerre et à éviter le goulag. « Dieu habite la Volga, c'est elle qui m'a protégé ! », concluait Nikolaia Polonia.  Il avait échappé à la misère, au désespoir, et ses enfants nous écoutaient en silence dans l'isba de bois toute neuve que leur père avait construit avec le potager tout autour : les jeunes n'avaient pas connu l'espoir de la Révolution et la déception qui en suivit. Une petite fille de cinq ou six ans, toute souriante, m'apporta ses dessins. Dans les campagnes russes, on ne mendie pas, on troque un objet contre quelques pièces. »

    Ainsi se termine l'article de Vladimir. C'est peut-être un peu court à propos d'Omer Romanzini, mais, c'est certain, il s'agit de celui que tu recherches. Il y a là trop de coïncidences pour que tu n'essaies pas de creuser de ce côté-là.

    J'attends la suite de tes découvertes.

    Régis

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  • Manuscrit d'Abondance – extraits
    De l'autre côté de la mer, sous les forêts d'oliviers aux têtes folles, je pense à lui. Je m'étendrais contre son corps comme la mer allonge son écume contre le flanc de la crête. Et je me souviendrais de lui, tout au long des jours, tout au long des nuits.

    J'entendrais sa bouche prononcer à mon oreille les mots d'amour dont il a tant usé déjà. Je sentirais dans ma bouche ses doigts de lumière.

    Le dieu amour a posé son talon sur une colline verte et de cette empreinte est né celui que j'ai aimé avec tant de maladresse, de silence et de tendresse. Celui dont je voudrais raconter l'épopée


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  • Je suis une légende

    Ce 12 juin 1515, en plein cœur des Balkans, à Baba Gaïa, enfin en Transylvanie, comme on dit aujourd'hui, j'arrivais au bout de mes jours. Il me fallait trouver un refuge. J'avais réussi à supprimer ce dominicain allemand, crétin comme tous les extrémistes, dangereux à force de soif de vérité, qui avait détruit toute ma famille en une seule journée parce qu'elle avait eu le malheur, dans ces temps de folie, de lui déplaire. J'avais donc décidé de rester au cœur de cette Europe, entre Danube et montagnes sacrées, qui a vu naître Orphée.

    Je me sentais un peu chez moi dans ces vastes plateaux traversés par des eaux souterraines, ponctués de citadelles fortifiées où les paysans trouvaient refuge sur les pics rocheux contre les envahisseurs, Tatares ou Turcs selon les époques. Hérodote avait raison de dire que les Gètes sont les plus braves et les plus droits des peuples thraces. Avec leur épée recourbée si tranchante, leur petit bouclier de forme carrée, et leurs jambières qui montaient jusqu'aux cuisses, sans oublier leur casque à rebord, les guerriers gètes avaient de l'allure ! Je n'ai jamais vu guerriers plus heureux quand ils allaient au combat ! Pour eux, la mort est plus gaie que la vie puisqu'ils vont retrouver leur dieu ! Cela n'a pas toujours été vrai.

    Il y a très longtemps de cela, lorsque je suis arrivé chez les Gètes, je leur ai dit : « Il y a une vie après la mort. » Mais les Gètes ne m'ont pas cru et pour me le prouver ils ont bien failli me tuer, enfin me tuer, presque. Je me suis retiré dans les montagnes sacrées de Kaka et je me suis endormi trois ans dans une grotte au pied de la Varful Omu, autrement dit la pointe de l'homme. Ne me demandez pas si son nom a un rapport avec celui que je porte aujourd'hui, Omer. Je vous laisse seul juge ! A moins que ce ne soit moi qui lui ai emprunté son nom. De toute façon, j'ai souvent changé d'identité, de nom, selon les époques, les régions et les peuples que j'ai côtoyés. Mais Omer demeure mon prénom favori, pour sa sonorité, pour ses célèbres homonymes !

    Lorsque je suis revenu de la montagne sacrée, les gens qui me croyaient mort me voient vivant. Ils se mettent à penser que je parle au nom de leur dieu suprême qui n'a pas de nom et que j'avais raison : il y a une vie après la mort ! Ils me surnommèrent, Zalmoxis, "celui qui est arrivé à la libération finale". La rumeur parvint jusqu'à Pythagore, qui vint à moi beaucoup plus tard. Nous avions les mêmes points de vue sur la vie, le cosmos et l'homme en général. Je crois que j'ai un peu influencé sa philosophie. Mais surtout je lui ai appris à soigner l'esprit avant de soigner le corps, c'est le Gète le plus célèbre, Orphée, qui me l'avait appris. Avec ses trois flûtes de bois, il parvenait à sortir des sons si mélodieux qu'il aurait pu rendre un homme immortel. Et je sais de quoi je parle !

    Mais quittons cette antique période et revenons à notre seizième siècle ! Je décidais donc de me rendre à Bran, près de Brasov, où avait vécu un de mes vieux amis, Ambrus, peintre célèbre pour ses fresques de l'église en pierre d'Osztró. Ambrus, protégé par un prince valaque, Mircea le Vieux, m'avait conduit au château de Bran, en plein cœur de la Transylvanie, éloigné des combats contre les Turcs. C'était cinquante ans avant que Vlad l'Empaleur y séjournât entre deux pillages. C'est là que nous avons appris la victoire des Roumains contre les Turcs et nous y avons fêté la bataille de Rovine. Nous y avons retrouvé de vieux parchemins, laissés là par le chanoine Rogerius qui décrivaient les atrocités commises par les Mongols. Nous nous demandions si les nouveaux envahisseurs étaient capables de rivaliser en atrocité avec ces anciens barbares. Mais Ambrus ne se laissait jamais aller à la mélancolie, en vieux Gète qu'il était : « Il faut que le pain soit le plus croquant, le vin le plus vieux et la femme la plus jeune. » me disait-il quand on trinquait avec ce fameux vin roumain, Feteasca Neagra, le noir des jeunes filles. D'ailleurs, des jeunes filles nous n'en manquions pas, enfin celles que les Turcs n'avaient pas faites esclaves. Ce que nous préférions par-dessus tout c'étaient nos joutes oratoires où l'un comme l'autre nous clamions des légendes : « Le 29 décembre, méfiez-vous des loups qui ne meurent pas, qui viennent pour se nourrir de sang ! Accrochez de l'ail sur les portes pour chasser les mauvais esprits ! Et vous, jeunes filles, jusqu'à demain, tremblez ! Les mauvais esprits vous guettent ! Mais demain, à l'aube du jour de l'apôtre Andrei, les loups seront chassés par le  plus grand d'entre eux, par le plus sage. » Et ce peuple de bergers cavaliers, endurci par les guerres, tremblait d'effroi en écoutant nos contes emplis de superstitions populaires.

    Le château de Bran, sur son piton rocheux, hérissé de mâchicoulis et d'échauguettes, voilà ce qu'il me fallait de lointain et de lugubre pour accompagner mes tourments, ma mélancolie dont je ne manquais pas en ces jours funestes. Lorsque j'arrivais au château, tout  était désert, l'empire ottoman avait dédaigné cette forteresse et les paysans préféraient désormais leurs champs alentour. A peine si un vieux gardien de moutons, bossu et fort laid, se tenait en dessous du rempart, laissant brouter l'herbe épineuse à ses ovins. Il ne leva même pas la tête à mon passage, peut-être était-il sourd ou muet ? J'entrais par le pont-levis, unique entrée du bastion, qui fort heureusement était abaissé, une des chaînes pendait d'ailleurs le long des murs verdissants. Dans la cour intérieure, on était à l'automne, et le vent dans ses contrées me pénétrait malgré mon manteau de laine. C'est ici que je décidais de m'endormir, au cœur d'un maître de la vie en pierre, oui c'est ça un sarcophage. Autant que mon endormissement soit confortable, en tout cas que je sois à l'abri des déluges et des calamités. Il fallait que je m'endormis pour oublier le massacre des miens.

    Quelques siècles plus tard -je n'avais jamais dormi si longtemps- j'ai soulevé la dalle du sarcophage. Le comte qui habitait alors le château m'a accueilli sans poser de questions, c'était un original, un misanthrope. Nous avons séjourné ensemble tout un hiver de neige à nous raconter les périples de ses aïeux et mes périples passés. Voilà comment naissent les légendes qui ne sont pas celles que l'on croit. (à suivre)


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