• Manuscrit d'Abondance – extraits
    De l'autre côté de la mer, sous les forêts d'oliviers aux têtes folles, je pense à lui. Je m'étendrais contre son corps comme la mer allonge son écume contre le flanc de la crête. Et je me souviendrais de lui, tout au long des jours, tout au long des nuits.

    J'entendrais sa bouche prononcer à mon oreille les mots d'amour dont il a tant usé déjà. Je sentirais dans ma bouche ses doigts de lumière.

    Le dieu amour a posé son talon sur une colline verte et de cette empreinte est né celui que j'ai aimé avec tant de maladresse, de silence et de tendresse. Celui dont je voudrais raconter l'épopée


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  • Je suis une légende

    Ce 12 juin 1515, en plein cœur des Balkans, à Baba Gaïa, enfin en Transylvanie, comme on dit aujourd'hui, j'arrivais au bout de mes jours. Il me fallait trouver un refuge. J'avais réussi à supprimer ce dominicain allemand, crétin comme tous les extrémistes, dangereux à force de soif de vérité, qui avait détruit toute ma famille en une seule journée parce qu'elle avait eu le malheur, dans ces temps de folie, de lui déplaire. J'avais donc décidé de rester au cœur de cette Europe, entre Danube et montagnes sacrées, qui a vu naître Orphée.

    Je me sentais un peu chez moi dans ces vastes plateaux traversés par des eaux souterraines, ponctués de citadelles fortifiées où les paysans trouvaient refuge sur les pics rocheux contre les envahisseurs, Tatares ou Turcs selon les époques. Hérodote avait raison de dire que les Gètes sont les plus braves et les plus droits des peuples thraces. Avec leur épée recourbée si tranchante, leur petit bouclier de forme carrée, et leurs jambières qui montaient jusqu'aux cuisses, sans oublier leur casque à rebord, les guerriers gètes avaient de l'allure ! Je n'ai jamais vu guerriers plus heureux quand ils allaient au combat ! Pour eux, la mort est plus gaie que la vie puisqu'ils vont retrouver leur dieu ! Cela n'a pas toujours été vrai.

    Il y a très longtemps de cela, lorsque je suis arrivé chez les Gètes, je leur ai dit : « Il y a une vie après la mort. » Mais les Gètes ne m'ont pas cru et pour me le prouver ils ont bien failli me tuer, enfin me tuer, presque. Je me suis retiré dans les montagnes sacrées de Kaka et je me suis endormi trois ans dans une grotte au pied de la Varful Omu, autrement dit la pointe de l'homme. Ne me demandez pas si son nom a un rapport avec celui que je porte aujourd'hui, Omer. Je vous laisse seul juge ! A moins que ce ne soit moi qui lui ai emprunté son nom. De toute façon, j'ai souvent changé d'identité, de nom, selon les époques, les régions et les peuples que j'ai côtoyés. Mais Omer demeure mon prénom favori, pour sa sonorité, pour ses célèbres homonymes !

    Lorsque je suis revenu de la montagne sacrée, les gens qui me croyaient mort me voient vivant. Ils se mettent à penser que je parle au nom de leur dieu suprême qui n'a pas de nom et que j'avais raison : il y a une vie après la mort ! Ils me surnommèrent, Zalmoxis, "celui qui est arrivé à la libération finale". La rumeur parvint jusqu'à Pythagore, qui vint à moi beaucoup plus tard. Nous avions les mêmes points de vue sur la vie, le cosmos et l'homme en général. Je crois que j'ai un peu influencé sa philosophie. Mais surtout je lui ai appris à soigner l'esprit avant de soigner le corps, c'est le Gète le plus célèbre, Orphée, qui me l'avait appris. Avec ses trois flûtes de bois, il parvenait à sortir des sons si mélodieux qu'il aurait pu rendre un homme immortel. Et je sais de quoi je parle !

    Mais quittons cette antique période et revenons à notre seizième siècle ! Je décidais donc de me rendre à Bran, près de Brasov, où avait vécu un de mes vieux amis, Ambrus, peintre célèbre pour ses fresques de l'église en pierre d'Osztró. Ambrus, protégé par un prince valaque, Mircea le Vieux, m'avait conduit au château de Bran, en plein cœur de la Transylvanie, éloigné des combats contre les Turcs. C'était cinquante ans avant que Vlad l'Empaleur y séjournât entre deux pillages. C'est là que nous avons appris la victoire des Roumains contre les Turcs et nous y avons fêté la bataille de Rovine. Nous y avons retrouvé de vieux parchemins, laissés là par le chanoine Rogerius qui décrivaient les atrocités commises par les Mongols. Nous nous demandions si les nouveaux envahisseurs étaient capables de rivaliser en atrocité avec ces anciens barbares. Mais Ambrus ne se laissait jamais aller à la mélancolie, en vieux Gète qu'il était : « Il faut que le pain soit le plus croquant, le vin le plus vieux et la femme la plus jeune. » me disait-il quand on trinquait avec ce fameux vin roumain, Feteasca Neagra, le noir des jeunes filles. D'ailleurs, des jeunes filles nous n'en manquions pas, enfin celles que les Turcs n'avaient pas faites esclaves. Ce que nous préférions par-dessus tout c'étaient nos joutes oratoires où l'un comme l'autre nous clamions des légendes : « Le 29 décembre, méfiez-vous des loups qui ne meurent pas, qui viennent pour se nourrir de sang ! Accrochez de l'ail sur les portes pour chasser les mauvais esprits ! Et vous, jeunes filles, jusqu'à demain, tremblez ! Les mauvais esprits vous guettent ! Mais demain, à l'aube du jour de l'apôtre Andrei, les loups seront chassés par le  plus grand d'entre eux, par le plus sage. » Et ce peuple de bergers cavaliers, endurci par les guerres, tremblait d'effroi en écoutant nos contes emplis de superstitions populaires.

    Le château de Bran, sur son piton rocheux, hérissé de mâchicoulis et d'échauguettes, voilà ce qu'il me fallait de lointain et de lugubre pour accompagner mes tourments, ma mélancolie dont je ne manquais pas en ces jours funestes. Lorsque j'arrivais au château, tout  était désert, l'empire ottoman avait dédaigné cette forteresse et les paysans préféraient désormais leurs champs alentour. A peine si un vieux gardien de moutons, bossu et fort laid, se tenait en dessous du rempart, laissant brouter l'herbe épineuse à ses ovins. Il ne leva même pas la tête à mon passage, peut-être était-il sourd ou muet ? J'entrais par le pont-levis, unique entrée du bastion, qui fort heureusement était abaissé, une des chaînes pendait d'ailleurs le long des murs verdissants. Dans la cour intérieure, on était à l'automne, et le vent dans ses contrées me pénétrait malgré mon manteau de laine. C'est ici que je décidais de m'endormir, au cœur d'un maître de la vie en pierre, oui c'est ça un sarcophage. Autant que mon endormissement soit confortable, en tout cas que je sois à l'abri des déluges et des calamités. Il fallait que je m'endormis pour oublier le massacre des miens.

    Quelques siècles plus tard -je n'avais jamais dormi si longtemps- j'ai soulevé la dalle du sarcophage. Le comte qui habitait alors le château m'a accueilli sans poser de questions, c'était un original, un misanthrope. Nous avons séjourné ensemble tout un hiver de neige à nous raconter les périples de ses aïeux et mes périples passés. Voilà comment naissent les légendes qui ne sont pas celles que l'on croit. (à suivre)


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