• Mémoire à l'envers d'un gardien de nuit

    Mémoire à l'envers d'un gardien de nuit



    Si je longe un mur, c'est  le mur que je regarde, pas la rue.

    Je forme d'urgence une couche de premier secours : deux fauteuils + une chaise composent un lit très convenable + des murs enduits d'une couche de saleté + la fumée de ma cigarette, ambassadrice, entremetteuse. Les chiens pissent pour limiter leur territoire. Fumer, c'est habiter ce que n'offrira jamais aucune pastille contre la toux.

    J'ai trouvé (déniché) deux bouquins de cul, le prédécesseur savait vivre. Un gros cafard trotte allègrement avec les copains logés dans mon encéphale (peu nombreux ce soir). Une table graisseuse où j'ai laissé quelques empreintes.

    Un homme hirsute, venu d'on ne sait quelle nuit, certainement pas la mienne, entre dans l'immeuble dont je suis le gardien d'une nuit. Son babillage m'agace. Il s'en rend compte et s'éloigne dans quelques méandres de l'immeuble. C'est un vague employé qui doit vérifier une bonne partie de la nuit je ne sais quelle machine.

    J'aère un grand coup et colle mon derrière sur le radiateur. J'aime avoir froid à l'intérieur du corps et chaud aux fesses. Je donne un coup de balai. Puis me vient une furieuse envie de tout ranger. Je fais le ménage. Curieuse cette manie que j'ai contractée depuis quelques temps de ne pas supporter le désordre. Je nettoie l'évier, sauve in extremis une bestiole, arrose une plante. La vie s'éclaire petit à petit. Je laisse cette connerie de bouquin de cul. J'imagine l'homme hirsute en train de se b... dessus. Un frisson parcourt mon corps. Je ferme la fenêtre.

    Surprise : une araignée circule dans la pièce. Non loin de mes pieds. Je pense à Alicia et à son horreur des araignées. Celle-ci est si petite que je lui accorde d'emblée toute ma sympathie.

    L'heure de la ronde.

    Je grimpe quatre à quatre les escaliers de cet ex-hôtel (années 1900), ex-immeuble de bureaux (EDF). C'est le côté hôtel qui me retient. Cinq étages de locaux désormais laissés aux fantômes. Je fais consciencieusement mon travail parmi les ombres qui me regardent passer, heureux de ma présence de chair, de mon âme ancestrale. Je suis plus vieux que tous les fantômes. Ils m'amusent. Ils me craignent un peu. Je fais la loi avec mes pas, en faisant craquer le plancher, l'hymne à la joie chanté à tue-tête.

    Je pense aux femmes qui ont vécu, aimé, qui sont mortes dans ces pièces. Je les vois nues (inévitable), ça m'excite mais je demeure très digne.

    Un craquement dans la nuit. Je me retourne vivement, la main sur mon canon. Est-ce encore le cerbère des lieux ? Quasimodo ? Je joue. Je m'approche délicatement du lieu de l'intrigue, les doigts crispés sur Harold. Comme dans les films. Il n'y a rien (bien entendu), et l'ombre se referme sur le bruit.

    Je découvre par hasard un distributeur de boissons gratuites. Je bois un délicieux cassis gazéifié qui fait chanter immédiatement, et avec délice, mon estomac. J'ai envie de roter. Je n'ose pas. Un fantôme ne doit pas être loin. Je sens quelque chose derrière mon dos. Je me retourne vivement et suis frappé de stupeur. Un vieux poster maculé est accroché là et me contemple de ses yeux d'artiste hollywoodien. Je ne sais pas le nom de l'acteur, position 3/4, sourire en coin, moustache à la Gable. Je lui rends son sourire. Jette les trois ou quatre gobelets en carton dans une poubelle métallique et reprends mon circuit.


    3h16 du matin.

    Arrivé tout en haut, j'allume une cigarette. Je suis sur le toit du monde. Plus rien ni personne dans la rue. A une immense vague de désespoir succède une allégresse intense (celle dont j'ai le secret). Je reprends l'hymne à la joie au hasard. Ma voix résonne. Elle est belle, chaude, ronde et douce... J'y crois tout à coup et chante de plus belle. Sensation de liberté. Mon corps n'est plus que la nuit. Je descends les escaliers qu'un tapis de velours (rouge ?) devait jadis recouvrir.

    Un coup de sonnette au loin. C'est Quasimodo qui demande à sortir, il a fini son service. J'ai mon regard de loup. Je le sens et le lui offre gratuitement. Il me souhaite la bonne nuit et s'éclipse. Je l'aime tout à coup. Pas lui, mais son dos s'éclipsant. Je le prends en pitié, d'une immense pitié. Il reviendrait, je crois que je déposerais sur son front un tendre baiser. Mais il s'efface à tout jamais. Adieu, l'homme. Je suis désormais tout entier à mon royaume secret, près de celui qui hante depuis de nombreuses années mes rêves les plus confortables. Je suis chez moi.

    Livré à une solitude totale. Mon sexe se dresse, réaction normale quand je suis au comble de quelque chose. Pour la première fois, j'aimerais qu'une femme soit là. Pas pour elle mais pour la chaleur de son corps, de son sexe. Le mien réclame, il me fait mal à force de se tendre. Je le laisse dans cet état, je me laisse dans cet état d'hyper sensibilité, de réceptivité. Je goûte la nuit avec mon sexe dressé mais dérobé aux regards. Tout de même, faire l'amour maintenant serait extraordinaire. Cette pensée m'attriste : on passe à côté de ces choses !



    Photo : Dopo Mezzanotte RA Davide Ferrario
     

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