• Avant de lire cette lettre, respire son parfum, entends ses bruits, ils sont de l'Afrique. Ils viennent d'un point noir, au cœur du triangle bombé de l'Afrique. Bien loin des rives de la Méditerranée et de ses mythes familiers. Loin des îles bleues de l'Egée. Loin de la Naples souterraine et des côtes ibériques. Loin de l'étoile de la Palestine.

    Cette lettre roule de tous les fleuves lents et furieux de l'Afrique, de ses steppes jaunes et de ses forêts millénaires.

    Cette lettre glisse jusqu'à toi, resté au cœur de l'Europe, au cœur de mes pensées. Par-dessus le ciel voilé de l'Afrique, ta main se tend à l'infini de mes désirs. Elle inonde mes paupières et bien plus loin.

    Cette lettre, aucun facteur n'aura le cœur de la déposer dans ton allée. Cette lettre restera en souffrance.


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  • A qui écrire cette lettre sinon à toi. Il y a le drap, son étendue, sa douce chaleur. Le silence de la nuit, de ma nuit. La ligne bleue sous les lettres posées.

    J'ai le dos courbatu par ton attente. La pesanteur dans tous mes membres, la peau chaude, brûlante, épuisée. Le souffle coupé et les yeux lourds d'une fatigue sans objet. Au dehors, la souffrance du corps. Au-dedans, le silence quand les corps, juste avant l'abandon ultime, retiennent leurs émois pour le goûter, en ondes perlées. La bouche ou la paume, là où elles frôlent la peau, frémissent et répandent le lourd parfum du désir.

    Je n'ai pas encore connu ton étreinte, ni celle de tes bras, ni celle de tes jambes. Je n'ai pas encore goûté à tes parfums, ni à celui de ta nuque bouclée, ni à celui de ta savoureuse aine. J'accroche à mes nuits l'écho de tes regards, les auras de nos corps. La flèche oblique d'un dieu ou d'un démon a planté dans mon cœur ton désir qui m'essouffle. Je m'étends nue sur le marbre des halls, pour ne plus connaître la fièvre qui transforme cette flèche en une multitude d'épines. Elles effleurent ma peau pour lui imprimer ton absence ou projeter ta présence imaginée.

    Les heures douces du souvenir s'étendent sur l'onde de la peau comme le soir sur le lac aux nénuphars. Le souvenir a son parfum et ses bruits assourdis. L'amour passé reste l'amour, bien qu'on n'ose plus tout à fait le nommer ainsi à force d'usure. Le souvenir est une île solitaire que parcourt l'océan insatiable des jours gris pour l'émietter tout à fait.

    J'aime l'orage et le grondement du tonnerre qui emplissent mon espace. Dans ce moment qui pourrait être menaçant, cette présence suffit à estomper tous mes désarrois. Si je pleure sous la pluie battante, c'est parce que, comme le ciel, je me libère enfin de la pesanteur des jours sans noms.


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  • Cœur de l'Afrique noire. Bière bouteille de pays. Chaleur et vent rafraîchissant. Solitude avec paysages nouveaux en décor. Je suis au cœur de l'Afrique. Dans une ville basse avec toute sa vie, ses musiques, ses bruits, ses vendeurs des rues, derrière leurs tables de bois aux pieds cassés mais tenant bons car la verticale n'est pas une loi de la nature. Les sorcières ont mangé mon âme. Dans la maison aux génies, je cherche mamy wata. Je sais que je ne la trouverai pas ou bien elle se nomme habitude. Je m'habitue.

    Ici les ciels sont immenses. Les lézards aussi. Les nuages sont cousins des nôtres, en plus grands. A l'aéroport, accueil par des slogans marxistes-léninistes convaincus. La Révolution est dans le changement qualitatif des statistiques. Sans doute une illusion. Mais nous avons besoin d'espoir pour survivre. Les charognards guettent au dessus de la fosse commune où est enterré Sankara. La France ne serait pour rien dans cette révolution de palais. Mais on dit beaucoup de choses. A Ouagadougou, il y a 2 500 coopérants, voilà le prix de l'indépendance. Devant les maisons des coopérants, le génie a été remplacé par le gardien, un jeune Africain allongé ou assis sur un banc de pierre. Et dans la cour, voici le boy, un autre jeune Africain qui balaie la poussière du temps. Ouagadougou : la ville où l'on vient. Burkina Faso : le pays des hommes dignes. No comments, comme dirait le vieux Serge. Lu dans Kundera : quand on grandit ensemble, les choses prennent le même sens. Je ne sais pas retraduire. En gros, quand tu jettes du pain aux poissons du parc de la Tête d'Or, j'ai la même impression que toi, nous avons les mêmes souvenirs. Demande à n'importe qui de jeter du pain aux poissons, il n'y aura que des ronds dans l'eau. On devrait vivre la vie à l'envers.

    Les Africaines rient fort dans les cafés, on est loin des rives du Nord de l'Afrique. Un homme porte sur sa tête une machine à coudre. Marque : Eléphant (les lettres sont effacées). Pour rythmer ses pas, il joue avec une paire de ciseaux. Les ânes ont les pieds de devant attachés. Les cochons noirs et les jarres renversées, les maisons de terre enfumées. La meunière en sueur écrase le mil sur la large meule en pierre. On entend les crissements du broyage. La farine de mil blanc tombe sur le sol de terre battue. La terre rouge africaine. La cabaretière plonge les calebasses dans ses canaris emplis de bière. Les Africains sont emplis d'amour jamais perdu qui leur donne une force tranquille. Cette force tient tout leur corps. Ils sont comme les arbres plantés dans la savane qui étendent leurs branches lourdes, au-dessus des troncs pleins, jamais écrasants. L'orage et le bruit du tonnerre emplissent l'espace et le rendent moins menaçant. Sa présence
    -qu'elle soit divine ou naturelle- suffit à estomper tous mes désarrois. Si je pleure sous la pluie battante, c'est parce que, comme le ciel, je me libère enfin de la pesanteur des jours sans noms. L'amour passé reste l'amour bien qu'on n'ose plus tout à fait le nommer ainsi à force d'usure. Le souvenir est une île dans le cœur solitaire. Il parcourt l'océan insatiable des jours gris pour l'émietter tout à fait. Il respire par la bouche de la sirène endormie. Quand le cœur doucement écoute les silences d'hier, tout autour les colons aux jambes rudes s'assoient et fument, jusques aux cieux africains, leur félicité commune. L'heure du thé, moment privilégié, s'accompagne de la silhouette respectueuse du boy, habitué ici aux manières de l'aristocratie servante. Dehors, les enfants jouent dans les détritus et les femmes aux seins flasques se baignent dans le marigot boueux. Tout cela se déroule dans le même temps tandis que toi au loin tu souris à la jeune danseuse en sueur ou bien dans le rêve enfiévré de la maladie, tu songes à notre rencontre et à sa fin. Cette rencontre qui n'aurait pas dû être, comme celle d'Iseut et de Tristan. Etre une femme libérée au fond du Burkina Faso en buvant un bière glacée, accoudée à un comptoir d'un café burkinabé.

    « Est-il possible, pour un être humain, d'éprouver un plaisir qui ne soit en rien partagé ? » Yasunari Kawabata, Le lac.


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  • A qui écrire sinon à toi ? Il y a le drap, son étendue, sa douce chaleur. Le silence de la nuit, de ma nuit. La ligne bleue sous les lettres posées. Lettre en souffrance. Ne pas écrire pour mourir plus vite. Des taches jaunes et rouges à mes paupières en feu des larmes. Un lieu vide où l'expérience intérieure n'est qu'une lamentable copie de ce qu'il m'est impossible d'atteindre. Je suis une chapelle romane au siècle des cathédrales gothiques. Et chaque jour je me rétrécis dans ce lieu. Je voudrais être en noir, les cheveux et le regard, la robe et l'âme. Le noir du dédain à la vie, le noir de l'extrême vanité. Et ces mots écrits sont les traces de cette vanité. Prise au jeu des masques.
     

    Devant la nuit
    celle que je chercherai
    mon corps retrouvera le tien
    tout au fond d'une vallée liquide.

    Des animaux mythiques
    viendront bercer notre disparition,
    aux yeux de tous,
    hommes et dieux,
    morts et vivants,
    nous serons encore à renaître.

    R.A.

     


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