• Il est des villes, des lieux, comme il est des personnes, certains vous adoptent, certains vous apprivoisent au premier regard, au premier contact, d'autres résistent, se refusent, ne pénètrent jamais votre univers et leur univers vous reste étranger.

    Lyon. Dès qu'elle avait posé le pied sur le quai de Perrache, un jour de septembre 1977, à l'aube de ses 20 ans, elle s'était sentie chez elle, accueillie, enveloppée par Lyon aux deux fleuves. C'est dans cette ville, un soir d'automne, qu'elle avait rencontré Robert et cette rencontre avait aiguillé sa vie pour toujours. Au début de l'automne, ils s'étaient rencontrés dans leurs jeunes années. Ils avaient vingt ans ou presque, leurs regards s'étaient croisés : la vie leur offrait leur première rencontre.

    Ce soir-là, Béatrice sortait seule d'un cinéma, elle avait vu un film français mineur avec des acteurs connus. Elle goûtait à la couleur des châtaigniers dans la dernière nuit de septembre. Par désœuvrement, parce qu'elle ne se résignait pas à retourner seule dans sa chambre, elle entra dans un café banal de la grande avenue. Deux jeunes hommes étaient assis à une table, celui qui faisait face à l'entrée -il était brun- releva machinalement la tête à son arrivée. Leurs regards se croisèrent. Le café résonnait des bruits de verre et des discussions mélangées. Elle s'installa. Un garçon en veston noir, en traversant la diagonale de la salle s'adressa à elle :

    -       Et pour vous mademoiselle ? 

    -       Un thé nature, s'il vous plait. 

    -    Déjà le garçon s'éloignait, frottant ses pieds sur le sol dallé, comme fatigué par sa journée. Il revint avec son plateau chargé du thé et des bières.

    -       Attention la théière est chaude, ne brûlez pas vos jolis mains.

    -       Nos bières, nos bières, on a soif !

    -   Voilà, voilà j'arrive, vous voyez pas que je sers la demoiselle. Ne faites pas attention à eux, ils reviennent de Gerland, des supporters assoiffés.

    Il se dirigea à l'autre bout du café, en râlant contre l'impatience du groupe de jeunes gens, bruyants, alignant leurs verres vides. Béatrice buvait lentement sa boisson chaude, qu'elle trouvait bien insipide, mais elle n'avait pas osé commander seule une boisson alcoolisée. Elle relevait les yeux par dessus sa tasse pour examiner le jeune homme. Il portait une veste noire, en velours côtelé, une chemise verte, des bottes noires. Au bout de quelques minutes, le deuxième jeune homme se retourna pour regarder dans la direction de Béatrice. Elle n'avait pas bougé tout ce temps. Elle buvait son thé chaud. En face, un immeuble bourgeois, à la façade somptueuse, basculait dans la rue les lumières de ses hautes fenêtres. Elle aurait voulu tomber de l'une d'elles, là au milieu d'eux tous. Exister une ultime fois. Elle continuait tranquillement de boire son thé. Pendant ces instants, le jeune homme brun lui jetait de temps à autre un regard furtif. Les yeux de Béatrice aurait pu supplier le jeune homme de surprendre sa solitude, ordonner à son grand corps de se lever, qu'il vint se pencher à sa table, il n'en fit rien. Le grand corps de l'homme en noir restait assis. Elle continua de fixer la plus haute fenêtre de l'immeuble d’en face qui restait éteinte. Encore deux minutes, elle se lèverait, l'instant serait passé. L'instant d'une rencontre, dans le hasard de la dernière nuit de septembre après l'été.

    Elle se tenait debout dans la rue, elle marchait. Les deux jeunes hommes étaient restés assis à leur table, pris par leur conversation, indifférents déjà. La station de métro était toute proche. Elle monterait dans la rame pour rejoindre sa chambre. Elle regretterait son orgueil de n'avoir pas rejoint son dernier amant de passage, un jeune homme de bonne famille, plutôt agréable. Une rencontre facile pour les derniers jours de septembre, mais insuffisante à lui donner le désir de vivre. Elle allait traverser la rue pour rejoindre la station de métro.

    -       Pardon, mademoiselle. 

    Le jeune homme blond qu'elle avait vu seulement de dos était là devant elle. Il l'invitait à prendre un verre avec lui. Elle cherchait des yeux l'homme en noir.

    -       Et votre ami, il n'est pas là ? 


    votre commentaire
  • Deux années de faculté, c’est trop peu pour la connaître. Sans oublier que je vis dans ma tour. Peu d’étudiants sont mes amis. Je n’ai aucune activité ici. D’autres sont des meneurs de foule, au milieu des tracts, des débats, des réunions. Ils décident, réfléchissent, palpent la vie estudiantine. Moi je m’assieds à une table blanche de la cafétéria et j’attends. Je m’emplis de cette atmosphère. J’en respire les idées neuves, les discours inefficaces, les bavardages insolites. Quelqu’un écoute je ne sais quelle chanteuse de rock qui s’accompagne d’un accordéon lascif. Je ne cherche pas à me mêler aux bavardages, je ne suis pas douée pour ça. Éternellement isolée, éternellement proche. Je vois passer des jeans aux pieds en baskets blanches sans signe apparent de séduction. Le paraître estudiantin se comprime dans le non-paraître. Mais c’est encore une manière de paraître. Pourrait-on créer des catégories ici aussi ? Je n’en ai pas envie. Je laisse cela aux statisticiens, à leurs études de marché. Je n’ai pas l’âme d’un marchand. Aujourd’hui, j’ai de la chance. Neruda se précipite sur les parois vitrés de la cafétéria. Personne ne le voit, personne ne l’écoute. Je le soupçonne d’aimer ça. Incognito. Lui aussi savoure ce plaisir d’être là. Le simple plaisir d’écouter le brouhaha. De suivre les mouvements des uns et des autres autour des tables, du juke-box, du baby-foot. Neruda en casquette, Neruda en toque, Neruda en sourire. Je m’avoue que je n’ai rien lu de lui. D’ailleurs, j’ais très peu lu. N’empêche, Neruda, le nom seul est un écho bruyant.


    votre commentaire
  • Le train.
    Dans chaque tour de roue, ton visage incrusté comme dans les vieux films américains.
    Le train.
    Le petit pied en bottine d'Anna Karénine descendant la dernière marche.
    Le train.
    Les visages meurtris des peuples en départ pour les champs barbelés.
    Le train.


    Bonjour, je suis content que tu sois revenu. La dernière fois, tu n'es pas resté longtemps.
    Mon père a télégraphié, il viendra me chercher la semaine prochaine. Il m'emmène avec lui au Canada. Je ne connais pas le Canada. Lui, il habite là-bas. C'est lui qui m'a donné ce vélo. Il a demandé à la dame du bureau de l'acheter pour moi, et moi j'ai choisi la couleur. Bleu comme le ciel où elle dort maintenant. Elle ne pleure plus là-bas parce qu'il y a plein d'anges qui l'entourent. Ici, elle avait trop peur.
    Fais voir tes mains, elles sont grandes, si longues. Qu'est-ce que tu fais avec elles ? Tes ongles sont doux. J'aimais bien caresser ses mains à elle, elle avait des ongles tout petits et roses comme des bonbons, je les léchais et elle riait, ça suffisait à la rendre gaie. Souvent elle me serrait dans ses bras très très fort et elle pleurait, longtemps. Je cachais ma tête dans ses genoux parfumés. Je la regardais, moi je ne pleurais pas. Je n'avais pas mal. Je me taisais et elle me serrait très fort dans ses bras.
    Un soir, dans l'entrée, ça sentait la vanille. Maman avait préparé un flan, c'était sûrement cela. Tous ces jours-ci j'avais marché lentement sur le trajet de l'école pour revenir à la maison. J'attendais qu'elle vienne me chercher. Mais elle disait toujours : «Je n'ai pas le temps ce soir, Simon, demain peut-être. Viens mon bonhomme, j'ai envie de t'embrasser.» Elle me serrait très fort et elle m'embrassait. C'était étonnant qu'elle ait préparé un flan. Comment avait-elle trouvé le temps ?
    Une fois, mon père, il y a longtemps m'a offert un chien. Il était venu en France exprès pour me l'apporter ; ce n'était pas vrai qu'il était venu exprès mais c'était gentil de me le dire. Je ne savais pas quel nom donner à mon chien. Maman a choisi : Indra parce qu'il était rouge comme la guerre elle disait. Le soir quand je revenais de l'école il se jetait dans mes jambes, je ne l'ai jamais entendu aboyer. Mon père disait qu'il avait dû souffrir quand il était petit parce qu'il tremblait au moindre bruit. Maman, elle, ne savait pas trop si elle l'aimait : elle lui donnait à manger, ça lui prenait du temps et souvent elle n'était pas là, alors Indra et moi on préparait quelque chose pour tous le deux et on regardait la télé, les films on aimait bien. Les dessins animés aussi, quand ils faisaient rire. Et un jour, il est mort.
    Pourquoi tu es parti ? J'aimais bien quand tu étais à la maison avec nous. Maman aussi, elle riait tout le temps. Elle passait sa main dans mes cheveux et tout de suite après dans les tiens quand on jouait par terre tous les deux. J'ai appris des tas de jeux avec toi, j'aimais bien celui avec les pions rouges et blancs. Et surtout tu avais amené ton train vert. Des heures on le regardait tourner : il passait sous un tunnel et un passage à niveau empêchait les voitures de passer. A Noël, j'avais préparé mes chaussures et les siennes, c'étaient des bottes blanches. Le cirage blanc sentait bon, j'ai mis longtemps pour les blanchir. Elle portait ses bottes blanches quand le train est passé.
    Ici, je n'aime pas les autres enfants, ils disent que je n'ai pas de maman, je les entends quand je passe près d'eux et même s'ils ne disent rien, je vois leurs lèvres remuer. Je pars sur mon vélo et je fais le tour du parc. Les oiseaux ne disent rien, ils chantent mais quand ils me voient ils s'envolent. Heureusement tu es venu. Hier, j'ai vu un écureuil. Il s'est assis sur la pelouse et me regardait avancer. Il n'avait pas peur de moi, peut-être lui aussi il n'a pas de maman. Ses yeux étaient ronds et humides, puis il a bondi deux ou trois fois dans ma direction, je ne bougeais plus et nous avons parlé longtemps. Puis il a dû partir pour travailler. J'ai attendu un peu parce que c'était bon de respirer le parc là où mon ami s'était promené. Les arbres ont caché le soleil et un chien a aboyé. Alors j'ai roulé très vite, la tête baissée sur mon guidon, j'étais poursuivi mais ils ne me rattraperaient pas, je roulais trop vite, plus vite qu'eux. J'ai entendu leur voiture, elle était rouge. J'ai pris le virage à toute allure, et leurs pneus ont crissé, l'arbre a hurlé : ils s'étaient écrasés contre le tronc. Il était devenu tout rouge –la voiture et le sang-. Le soleil était tout aplati et rouge au bout du ciel. Je suis rentré, essoufflé, l'infirmière m'attendait, celle que j'aime bien, Nathalie, sa bouche remue tout le temps et souvent elle mord ses lèvres comme ça. On dirait qu'elle suce des bonbons.
    « J'ai envie d'être tendre. J'aimerais te voir davantage, chez toi, ou chez moi. Loin des autres. Prendre ta main ou simplement te regarder. Je n'ai pas osé te demander de rester cette nuit. Je ne savais pas moi-même si j'en avais envie. Comme si j'étais absente, comme si le fil qui me reliait à l'univers, aux autres, n'avait jamais été que chimère. »
    Elle écrivait beaucoup, quand tu n'étais pas là. C'était moi qui postais ses lettres quand elle n'avait plus la force de se lever. Ces jours-là, le lit restait défait et à tout moment elle glissait dans les draps, les couvertures en désordre. Elle restait immobile, les yeux ouverts et guettait le plafond. Je faisais comme elle et mes yeux suivaient les tâches noires qui brillaient entre mes cils. Jamais je ne parvenais à les fixer tout à fait, elles basculaient toujours plus vite que mes yeux. Et puis j'apportais mes jeux, des livres avec des images. On avait faim, elle apportait un plateau avec des tartines de beurre, du chocolat, des jus de fruit, des fruits, elle essayait de lire un magazine, on choisissait de la musique. La radio l'ennuyait, on écoutait des disques.
    Le lit s'emplissait de toutes ces choses et quand on s'endormait très tard il faisait nuit, tout roulait sur nous et les miettes la gênaient. Alors on se relevait et on chantait à tue-tête pour que les démons sortent de la maison et on posait les disques, les livres, les jeux, les noyaux des fruits, les papiers d'aluminium, tout ça par terre, au pied du lit. Après on tirait très fort les draps dans tous les sens et elle tirait plus fort que moi et je basculais dans le lit, on recommençait. Elle éteignait la lampe et on joignait nos mains dans le noir pour notre prière du soir. Elle la récitait lentement et moi je répétais : « Merci mon dieu de me donner chaque jour cet enfant-là (moi je disais cette maman-là). » On finissait toujours notre prière par cette phrase.
    « Je me réveille avec l'âme boursouflée d'un damné. Parce que tu me dédaignes ? Faudra-t-il toujours répéter les mêmes gestes ? Comme si certaines scènes de la vie se répétaient à l'infini, parce qu'on a perdu la clé de leurs mystères. La porte reste obstinément fermée. J'ai voulu revoir des photos anciennes où j'étais encore en boucles blondes, avec le regard cerné de l'enfance. Déjà le sang noir coulait à flot. Ce matin, je suis damnée et toi tu rayonnes comme une amulette sacrée. »
    A la maison, on gardait une boîte magique. Une grande boîte en fer peinte : des femmes étendues, presque nues, prenant leur bain. «Ce sont des femmes qui vivent dans un harem », m'expliquait-elle. Qu'est-ce que c'est un harem ? Elle répondait : « Un appartement où vivent les femmes. » Ici aussi c'est un harem ? «Oui, et toi tu es le fils du prince. Toi seul –et le prince bien sûr- vous pouvez pénétrer dans l'appartement. » Comment il est le prince ? « Le jour il s'habille tout en noir, avec un longue djellaba. Dans sa ceinture, il a glissé un poignard effilé au manche d'ivoire. Ses yeux sont noirs. Il reçoit ses sujets, juge leurs querelles, boit dans des calices d'or. Il rince ses longues mains dans des coupes dont le fond est recouvert d'émail translucide. Des serviteurs versent de l'eau fraîche. Le soir arrive, des femmes le dévêtent, le baignent et le parfument d'huile précieuse. Elles lui tendent des vêtements blancs, en étoffe légère et lui seul les agrafe et dans sa ceinture brodée il glisse un poignard au manche d'ébène. Ses femmes l'attendent. Mais lui en préfère une, qui le regarde toujours sans baisser les yeux. » Dis, elle te ressemble ? Elle riait. «Peut-être. Non, mes yeux pleurent trop souvent. Je suis laide, elle est très belle.»
    Je ne la croyais pas. Parce qu'elle avait la peau si douce, les yeux si grands, elle était belle. Certains jours on rangeait tout dans la maison. Elle avait décidé que le désordre devenait insupportable. On rangeait ensemble, pour jouer. On s'arrêtait souvent parce qu'il y avait toujours un nouveau jeu à inventer avec les souvenirs : ses vieilles robes qu'elle triait, les pulls qu'elle entassait dans les placards, ces jours-là elle les ressortait et moi je les pliais avec soin ; elle défroissait tous ses foulards avec les mains ou les passait autour de ma taille pour me déguiser en elfe. De toute façon on retombait toujours sur la boîte en fer. Tout était éparpillé mais nous on s'asseyait sur le tapis et on sortait les photos en couleurs quand j'étais petit et celles en noir et blanc quand elle était petite. Sur l'une d'elles mon père me tenait par les pieds pour jouer au moulin. Nos bouches riaient très fort. Maman disait: « Voilà la tête du roi et celle du prince, comme dans les cartes. » Et elle retournait la photo pour que je me voie dans le bon sens. Maman on ne le la voyait pas sur la photo mais je me souviens qu'elle riait avec nous quand elle nous a photographiés. Je préférais celle où elle souriait en regardant son père, elle lui tenait la main, elle avait six ans. Son père ne la regardait pas, son regard suivait l'œil du photographe, mais maman, en petite fille, s'accrochait à sa main et à son sourire. Maman préférait celle où je portais un costume marin : une veste marine courte avec un col à large revers blanc qui flottait dans mon dos. Le pantalon était long et large et se boutonnait avec quatre boutons, deux de chaque côté comme les marins. Je me tiens debout les mains dans les poches et je regarde sans sourire maman qui photographie. Pour la photo elle m'a prêté un de ses chapeaux, tout blanc très large et je l'ai rejeté en avant parce qu'il retombe sur mes yeux. J'ai posé mon voilier derrière moi, il chavire sur le sol. « Simon, ne bouge pas. Pourquoi ne souris-tu pas ? Bon, très bien, oui, tu es adorable. J'ai envie de te croquer, de croquer le petit marin. » C'étaient ses mots : adorable, à croquer, tu me fais fondre. Elle les répétait les jours de soleil.
    Il y avait du soleil quand on est entré dans la gare. Mais les quais étaient encore mouillés de toutes les pluies de l'automne. Elle tenait ma main. Elle avait beaucoup pleuré le matin en fermant les valises. Au téléphone elle avait demandé : « Tu viendras nous rejoindre, n'est-ce pas ? Dès que tu auras terminé ton travail. Je dois partir seule, oui j'ai les billets, tu me les as confié hier soir. Tu avais promis. Ce n'est plus possible. Non je ne te reproche rien. C'est la vie, oui, je t'écris dès mon arrivée.»
    Sur le quai elle s'est tordue le pied, on annonçait un rapide qui volait vers le sud, ce n'était pas encore notre train. Elle avait les yeux rouges et pinçait ses lèvres. Elle a lâché ma main. Elle a couru un peu et le train arrivait.
    Après le sang a éclaboussé mes mains et ma bouche. Les autres ont crié et le train a freiné dans un grand bruit. J'avais si chaud dans tout mon corps, et mes jambes étaient, comme dans un bain chaud, toutes molles. Alors je n'ai plus rien vu, plus rien entendu.
    Ce matin, je suis allé au fond du parc. Maman racontait l'histoire de ce roi qui avait une corne d'or dans sa chevelure. Seul son barbier le savait et il avait promis de ne jamais révéler ce secret à quiconque. Mais le secret envahissait son ventre et il grossissait tellement qu'il allait éclater. Un jour, il est allé dans le désert et à tous les vents il a crié : « Le roi a une corne d'or dans les cheveux ! » Trois fois, et son ventre s'est dégonflé ; il est revenu au palais.
    Au fond du parc, j'ai crié : « Ma maman est morte ! » Trois fois et j'ai pleuré. Je suis tombé dans l'herbe, j'ai senti la terre froide entrer dans mon nez. Puis j'ai regardé le ciel, il était bleu, un seul nuage. Elle me regardait. Après, je suis retourné à la grande maison et tu es arrivé. C'est elle qui t'envoie ?


    votre commentaire
  •  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Ils l'avaient annoncée. Ils avaient été chercher le calendrier des Mayas. Ils avaient pointé un village de l'Aude. On va tous crever, chantait Didier Super. Et là on connaissait la date. Parce que sur la toile, quelques-uns s'étaient interrogés, certains y avaient vu un fait sociologique, et d'autres avaient flairé la bonne affaire médiatique. Les gourous obscurs passaient à la télé, c'étaient une bonne aubaine pour eux, le Mexique s'était demandé s'il pouvait attirer des touristes sur cet événement ultime.

    Pendant ce temps-là, une dictature en Syrie s'essuyait les bottes sur des cadavres, des radicaux islamistes délibéraient au Mali sur le vol et le voile et tranchaient des mains, et Sandy terminait le boulot sur l'île de Haïti après le séisme.

    Gérard pensait que les médias n'avaient aucun respect pour les vraies fins du monde. Gérard pensait que les Occidentaux s'inventaient d'angoissantes visions pour éviter de voir les réels dérapages du monde bien humains.

    Gérard savait que les Juifs attendaient l'arrivée du Messie, Gérard savait que les Chrétiens attendaient l'antéchrist, Gérard savait
    que les Musulmans attendaient l'Heure. Gérard n'aimait pas la vision monothéiste du monde. Gérard savait que ce rendez-vous n'avait rien de fatal. Gérard soulevait son verre de cru classé en regardant le ciel et saluait les dieux qui jouaient avec ses nerfs.

    Gérard devait préserver pour les siens ce qu'il avait bâti à coup d'amour et de passion. Peu importe qu'on jugeât son geste de
    minable. Rien ne l'arrêterait. Le 22 décembre 2012, 22, 12, 12, s'effaçait, on fêtait déjà le premier jour de 2013, 01, 01, 13. Ça fait combien de jours en calendrier chinois ?

    Il tenta d'appeler dieu le père -en vain- aucun secours de ce côté-là. Il embrassa la main tendue de l'antéchrist qui s'était levé pour lui derrière le Mont Oural. Il agita au-dessus de sa corpulence son laissez-passer. Il se déguisa en petit père du peuple. Il fit tout cela avec le talent qui était le sien, même quand il fallait prendre le mauvais rôle. Il fit tout très bien. Il avait frappé fort.

    Il se souvenait de sa fin du monde. Le jour où son ange des enfers était parti. Guillaume lui disait : « Gérard tu es pourri par l'argent, tu veux être aimé, mais tu ne sais pas nous aimer. »

    Bien sûr qu'il continuera son périple en Russie, sentir l'âme slave, le nez au vent dans le port de la Neva ou les pieds dans la Volga. La Russie, ça sent Guillaume. Entre Fédor et Marcello il se sentirait bien. La Russie ça le sauvera de sa fin du monde.


    votre commentaire