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    "Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu'ils font."
    Évangile selon Luc

    "En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis."
    Évangile selon Luc

    A sa mère : "Femme, voici ton fils". A son disciple : "Voici ta mère."
    Evangile selon Jean

    "Eli, Eli, lama sabactani ?"
    "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?"
    Évangiles selon Marc et Matthieu

    "J'ai soif"
    Évangile selon Jean

    "Tout est accompli."
    Évangile selon Jean

    "Père, entre tes mains je remets mon esprit''.
    Ayant dit cela il expira.
    Évangile selon Luc


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  • Dans la rue, les piétons avancent sous la grosse horloge. Leurs démarches n'est pas toujours la  même : certains vont tète baissée, d'autres traînent les pieds, un tel regarde les vitrines, tel autre les fesses des femmes. Une se tord la cheville en courant sur ses talons aiguilles. Un relève son chapeau pour goûter au ciel. Chacun, pourtant, a dans la tête la même préoccupation : avancer, prendre le chemin le plus court pour rejoindre sa destination. L'horloge, l'œil en cyclope, les dévisage, en suit parfois un plus longuement pour deviner où va sa course. Mais elle est coincée là-haut, à ne rien faire. Impossible de courir, ni même de dormir : son œil s'ouvre tout le jour et toute la nuit.  Ne pas dormir ne la gêne pas vraiment. Son regret, qu'on entend dans ses soupirs, c'est de ne pas pouvoir rêver. Elle s'empare alors des rêves des passants qui vont plus bas au-dessous de son cercle noir. Tantôt, elle devient pianiste aux belles mains, tantôt belle ouvrière aux mains habiles. Parfois, elle a la jambe ronde d'une jeune femme, ou d'autres fois le pantalon droit d'un homme d'affaires. Elle vit toute leur vie en un clin d'œil, le temps que le passant surgisse du coin de la rue et passe en-dessous pour disparaître dans le vide derrière elle. Derrière. La magie de ce monde qu'elle ne voit pas : la rue est-elle encore longue ou s'interrompt-elle tout à coup ? Peut-être débouche-t-elle sur une place ombragée où jouent des enfants, avec des balançoires, des tourniquets et un marchand de glaces. Ou bien encore la bâtisse blanche d'un ministère aligne le long du trottoir ses fenêtres hautes à petits carreaux : le ministère de l'heure et des horloges.

    Un jour -l'horloge s'en souvient comme si c'était hier- l'aiguille de ses heures s'est perdue. Bientôt, l'aiguille de ses minutes s'est détachée elle aussi. Il n'est resté que le cadran vide et absurde qui a continué de fixer les passants avec ses chiffres romains devenus muets. Tous les passants ont oublié qu'autrefois ils réglaient leurs pas sur elle. Le matin, ils se pressaient, tandis que le soir, ils prenaient le temps de la saluer avant de regagner leur logis. Maintenant, les piétons oublient tout simplement de lever les nez et si, par habitude, ou par hasard, ils jettent encore un regard distrait là-haut, ils s'irritent contre cet objet laid qui a perdu sa fonction. On ne peut pas me laisser comme ça éternellement, soupire-t-elle. Eternellement ! Le temps s'aplatit dans sa tête. Quand elle tournait rond, au fond elle n'y pensait pas au temps. Elle laissait faire. Parfois, elle remarquait : « Tiens, trois heures moins onze, le petit monsieur n'est pas encore sorti de son allée pour prendre le tramway. Il sera en retard aujourd'hui. » Elle sourit en pensant qu'autrefois, elle s'irritait quand l'aiguille des minutes paressait et prenait du retard. Elle grommelait et le tictac bourdonnait plus fort. Elle espère qu'un jour un passant, obsessionnel de l'ordre, lèvera les yeux sur elle et pensera : bizarre, cette grosse horloge n'a pas d'aiguilles. Il en aura des frissons parce que l'étrange, surtout dans les petites choses de la vie, étourdit. Ou bien, il y aura un fonctionnaire zélé, on en trouve partout, qui aura remarqué l'absence d'aiguilles et signalera cette anomalie au bureau des horloges de la ville. En attendant l'horloge continue de poser son regard cyclope au dessus des passants. La nuit tombe et elle soupire à la lune qui ne la voit pas.

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  • Sur l'île aux deux mers, pendant que Robinson, dans sa cabane, respire les poudres d'or des lys, Or et lys, un drame se trame : dans les souterrains secrets, Vendredi attache à son cou des chaînes de coquillages. Il glisse. Au secours ! Au secours ! répète l'écho. Robinson accourt pour détacher son unique compagnon qui pend stupidement au bout de sa corde de fortune. La vieille lame de Robinson ne coupe plus rien. Ouf, la corde casse. Vendredi tombe et gueule comme un veau après Robinson : 'me laisse pas tout seul, au fond de ce trou, j'ai peur la nuit tu sais.' Robinson se marre et Vendredi rit de toutes ses quat' dents. C'est bon d'avoir un unique compagnon ! Quel privilège, pense Robinson en tranchant la noix de coco. Cette nuit, ils s'endorment dans la cabane au goût d'or et de lys. Vendredi grogne un peu, il se retourne sur ses feuilles de palmiers, ça gratte dans le dos. A quoi rêvent-ils ?


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  • J'ai découvert ce village dans un de mes lointains voyages. J'avais traversé plusieurs contrées jusqu'à ce qu'on me parle de cette histoire qui se déroule dans un pays de champs lointains, avec l'écho des montagnes douloureuses et la voix fraîche des jeunes filles avant les épousailles.

    Là-bas demeure un village en pierres dorées, bordé d'arbres au tronc d'ivoire, qui jamais ne frémissent à l'onde du vent mais laissent les oiseaux sauvages s'y poser avant leur ultime destination.

    Les hommes y meurent jeunes et les femmes, centenaires, chantent leur gloire éternelle et leur éphémère présence. Elles vont par deux ou trois sur les chemins de terre et portent jusqu'aux arbres sacrés leurs offrandes aux dieux de larme. Muettes tout le jour, elles ne laissent échapper une parole que lorsque le soleil vert a basculé derrière la colline du soir. A la première étoile au bord du cercle opale de la lune, elles chantent une mélodie dans une langue oubliée. Les nimbes blancs de leurs longues chevelures et leurs mains ridées révèlent l'unique marque de la vieillesse : leurs visages inoubliables n'évoquent aucune souffrance. Ni la marque de la mort inévitable, ni les griffes du temps, n'imposent leur courbure maléfique.


    Lorsque leur mort approche, avant l'aurore, elles s'éloignent, un sourire  flottant à leurs lèvres pâles. Elles vont s'étendre en bordure du fleuve mouvant. Lorsque le soleil vert a repris sa course, les jeunes filles quittent le village avec leurs jarres et leurs paniers. La dernière est seulement chargée d'un flacon scellé, contenant l'huile bénite. Quand elles découvrent le corps de la morte, elles déposent en cercle les jarres et les paniers. De derrière les buissons mauves, elles tirent une litière de roseau tressé. Elles posent leurs mains sur la lisière de la robe en lin que la vieille a revêtue avant son départ. Elles pleurent toutes sans larmes, ni gémissements et la jeune fille au flacon dépose l'huile en gouttes d'or dans la paume des mains, sur les chevilles et sur le front lisse. Après l'onction, l'une après l'autre dépose une fleur de mousse, une goulée du fleuve ou un galet plat sur le corps de la gisante.

    Les jeunes filles transportent alors jusqu'au village la litière. Les vieilles, les voyant passer, couvrent leur visage d'un voile blanc, seul signe de deuil. Les portes du temple s'ouvrent et la morte est couchée sur un lit d'herbe séchée au pied de l'autel jusqu'à la tombée de la nuit. Les prêtresses préparent la morte pour sa longue traversée. Elles la revêtent de la large robe qu'elle avait tissé pour le jour des ses noces.

    A la tombée de la nuit, le fils, ou le plus souvent le petit-fils de la défunte, surgit dans le village. Hormis le temps des épousailles, c'est l'unique jour où un homme a le droit de franchir l'enceinte. Il soulève le corps dans ses bras, comme celui d'une épousée, et précède  la procession de femmes qui serpente jusqu'au fleuve. Il dépose le corps dans une barque noire. Une prêtresse esquisse un geste de bénédiction et couche aux côtés de la vieille le diptyque peint le jour de ses noces anciennes par le peintre des siècles.

    La procession reste en prière jusqu'à ce que la barque, poussée dans le lit du fleuve, disparaisse. Le lendemain matin, la barque noire est amarrée de nouveau sur la berge fleurie sans que personne ne sache, ni cherche à savoir, qui l'a reconduite et qui l'a déchargée de son secret.

    Au solstice d'été, les hommes descendent des montagnes, pleins de fureur et de chants puissants. Pour quelques jours, ils envahissent le village de leur vacarme, de leur langue fleurie. Toutes les femmes les accueillent comme une délivrance et reconnaissent les visages aimés. Les épousées se tiennent dans les ruelles à attendre leurs embrassements. Les enfants, en bandes désordonnées, les assaillent de leurs cris maladroits. A l'ombre des seuils, les jeunes filles à la voix fraîche restent à les regarder en retrait. Les jeunes gens, à la traîne des aînés, laissent passer le tumulte et attendent sur la place pavée qu'on leur apporte des boissons fraîches et des galettes dorées. Les jeunes filles s'affairent autour d'eux et laissent flotter leurs robes contre les jambes nues des jeunes gens. Les yeux se cherchent, les mains se frôlent.

    Toute la nuit, le village est en fête. Les jeunes filles sont tenues à l'écart. Les épousées du dernier an veillent à ce que personne ne manque ni de nourriture, ni de boissons. A la nuit tombée, les hommes mariés rejoignent leurs maisonnées. Les autres s'endorment dans la vaste maison des hôtes. La coutume veut que les jeunes gens passent la nuit d'avant leur mariage dans le lit des veuves encore en âge. Le village s'endort sous les rires, les râles et les frémissements.

    Quand le soleil se lève, les prêtresses annoncent le jour béni des épousailles venues. Le peintre des siècles, arrivé de la plaine, installe ses couleurs éclatantes au centre de la place et dispose les panneaux de bois.

    Cette année, trois jeunes filles ont revêtu les robes de noce. Jusqu'au champ sacré, elles s'avancent, suivies des villageois. Autour de l'autel de plein air, tous prient ou discourent sur les saisons et les souvenirs. Les jeunes filles attendent leurs promis qui sont les derniers à pénétrer le cercle sacré. La cérémonie débute dans les chants et l'allégresse.

    Une fois par an, les hommes du village s'unissent à leurs épouses. Une fois par an, le village sort de la monotonie des jours. Tout le reste de l'année, les jours et les siècles ont le même éclat. Le village, comme endormi, chevauche le coursier du temps immobile.

    Cette histoire m'a été contée au cours de l'été 1994, par une chamane qui habite près du mont Khangaï, à l'ouest de la Mongolie. Je n'ai jamais découvert le chemin qui mène à l'entrée de ce village.

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  • 6h30 : avant de me lever, je plonge dans la lecture de « Les lions du Panshir». 1982, Jean-Pierre a trahi Jane et les habitants de la vallée. Jane s'enfuit avec Ellis dans le Nuristan, à travers les montagnes d'Afghanistan. Je n'aurai pas le temps.
    7h : douche rapide. Quel temps fait-il ? choisir des vêtements, se coiffer. J'ai une mine blanche et grise, les cheveux en bataille. Le miroir est terrible, la cinquantaine est proche. Se maquiller. Préparer le petit déjeuner, celui de ma fille, le mien. Ranger la maison, descendre la chienne, ne pas oublier de fermer les fenêtres. Je n'aurai pas le temps.
    8h27 : je dépose ma fille devant la cour de son école, j'achète une baguette à l'ancienne : « Bonjour, pas de croissants ce matin ? », le boulanger est sympathique. Tous les jours il est là avec sa camionnette sur le parking de l'école. J'écoute Europe 1 : Elkabach, qui agace ses invités et moi aussi, ou bien des chansons françaises que je reprends en refrain. La route dans les champs fleuris. Les croisements. L'arrivée au lac. Je n'aurai pas le temps.
    8h45. Saluer Homère qui se laisse caresser gentiment, malgré son allure de molosse. Remercier Gégé pour le café du matin. Vérifier la trésorerie, penser à rappeler Gad. Ouvrir les dossiers, les refermer, répondre aux fournisseurs, improviser, recompter, décompter, saluer les artistes, plaisanter avec mes collègues, imiter les blondes. Je n'aurai pas le temps.
    11h30 : <?xml:namespace prefix = st1 ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:smarttags" /><st1:PersonName w:st="on" ProductID="La Mercédès">La Mercédès</st1:PersonName> a franchi la grille : « bonjour, Monsieur le Président. » L'heure du repas approche, l'après-midi au même rythme. Je n'aurai pas le temps.
    18h30 : retour à la maison, j'embrasse mon mari et nos filles : « Comment s'est passée ta journée ? » S'activer pour le repas du soir. Dans la cuisine, j'aide ma fille à faire ses devoirs : la conjugaison des verbes irréguliers ou la circulation sanguine. Ruquier à la télé pour se détendre. Le journal de 20 h. « Il est l'heure de te mettre en pyjama, n'oublie pas de te brosser les dents ». « Oui, maman. » Au lit. « Maman chérie que j'adore, un bisou. J'ai soif. » Je n'aurai pas le temps.
    21 heures : J'ouvre mes cahiers. J'ouvre mon ordinateur. Je ferme mes oreilles. J'entends le bourdonnement d'une rivière qui chute et je vois les montagnes enneigées d'Afghanistan. Je commence d'écrire. Je prendrai le temps.

    J'avais oublié, aujourd'hui, on est dimanche !

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