• Ce sourire, premier, que tu m'as lancé. Depuis ma mémoire veille et répète le mouvement de ton visage contre mon visage.

    Aujourd'hui je te vois, penché sur elle, effleurer sa joue avec tes yeux sourire. C'est une musique indienne qui revient à chaque mouvement de vos joues, unies, gardant cette union dans l'espace créé et solide après le baiser.

    Je reste dans votre espace pour sentir le goût de votre abandon. Sa lumière me réchauffe dans les nuits et je m'aveugle à fixer, dans le silence, les silhouettes de votre abandon que je respire. Et votre baiser. L'amour ce soir-là est posé sur vos bouches et  bien après enveloppe le temps.

    A certaines heures, un cauchemar revient précipitant ton visage loin du mien après le baiser sourire. Ma tête vide s'alourdit et, vertige, s'éclate contre les dalles fluides. Je ne sais pas combien de jours parviendront à effacer les scories de tes lèvres sur la peau de sa joue.

    Quand je me suis avancée jusqu'à toi, je savais tout cela.


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  • Si par une nuit d'hiver un voyageur approche du palais, Omer, le vieux prince des lieux, s'inquiète. Quand il entend les pas du voyageur, il regagne la bibliothèque où il retrouve l'enveloppe jaune, restée ouverte tout le jour sur la table. Les traces d'hier blanchissent pour disparaître, se décomposer avec le temps et ailleurs construire des palais. Le palais d'Omer est ouvert aux quatre vents. Le voyageur ouvre la porte d'honneur d'un geste effronté, des glacis glissent le long des murs, les lustres mats s'auréolent de toiles d'araignées absentes. Le voyageur marche en écho dans les salles désertes. Sa voix résonne dans la buée froide de l'hiver. Bien au fond, l'hôte des lieux, crispé dans son fauteuil sans confort, se révulse à l'imminence de l'intrusion fatale. Omer voudrait arrêter la venue de cet autre, inconvenable. Dans son monologue inquiet, il tente de chasser l'intrus dont les pas retentissent de salle en salle. Quand la dernière porte qui les sépare s'ouvre sous la poussée magnifique et insolente de l'étranger, le vieux prince, affaibli, le visage blanc aux traits durcis, esquisse un geste pour repousser celui qui va apparaître. Il s'affaisse soudain, le bras tendu, tremblant pour écarter sans y parvenir le téméraire.

    Les yeux clos, Omer sent la mort qui approche. Il entend ses pas pressants sur les planchers, son souffle glacé parvient jusqu'à ses joues blanches. Quand la main douce et pleine se pose sur son avant-bras, il tressaille. L'étranger parle, il demande s'il peut aider le souffrant. Le vieil homme lève la tête et ose regarder celui qui est venu. Devant lui se tient un jeune homme, beau comme un ange. Omer pâlit davantage à la pression de la main et du regard. Toute sa vie, il a attendu la venue du jeune homme et de l'énigme. Maintenant, l'étranger se tient là devant lui, chuchotant des paroles apaisantes. Le vieux prince regarde pleinement maintenant cette figure et cette silhouette rassemblant les sens de la vie et de la mort. Omer tente de se lever, soudain réchauffé. La main du jeune homme l'aide puis il ne sent plus la pression amicale, ni le regard interrogateur et chaleureux. Dans la pièce il se retrouve, debout, seul. Le vent a poussé la porte. Omer relit le message glissé dans l'enveloppe jaune : the yelow bird... et la suite du message est effacée par ses propres larmes.

     


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  • J'avais toujours vu le visage de ma mère se refléter dans les miroirs qu'elle collectionnait et qui ornaient sa chambre. Sur son bureau en noyer, elle avait disposé trois miroirs ovales : un miroir de style art moderne sur pied en fer forgé que j'aimais faire basculer, un miroir à main en vermeil et un miroir très ancien qui avait appartenu à une reine, c'est ce qu'elle me disait.

    Le visage de ma mère était lumineux comme son sourire et sa voix douce comme celle d'un ange. C'est ainsi qu'elle m'apparaissait et chaque soir elle me rejoignait dans ma chambre pour me raconter une de ses petites histoires merveilleuses que j'écoutais en silence. Toutes ses histoires commençaient par : « Ma petite fille d'amour chérie, c'est l'histoire de ». Il y avait des histoires de fées, de sorcières, de petits poucets, de loups. L'histoire que je préférais c'était celle d'Alice quand elle quittait le monde vrai pour le monde derrière le miroir ; il y avait aussi celle d'Orphée qui traversait les miroirs avec ses gants en peau d'antilope. Mais ce conte me faisait pleurer parce qu'Orphée perdait toujours Eurydice. Dans une autre histoire maman me parlait de Narcisse qui se penchait trop au-dessus du miroir de l'eau et qui se noyait. « Comme Ophélie », me disait-elle mais je ne savais pas qui était Ophélie. Elle m'expliquait qu'Ophélie se noyait parce qu'elle aimait trop le prince du Danemark. Le plus terrible c'était le miroir de l'affreuse sorcière dans Blanche Neige. Tout cela n'était que prétexte à rester le plus longtemps possible avec ma mère mais j'avais quatre ans et papa arrivait toujours à la fin de l'histoire ou presque pour nous rappeler que je devais dormir.

    Et puis il y a eu cette journée terrible où papa, tout seul,  me coucha dans mon lit parce que ma maman était partie très loin dans le ciel. Papa n'avait même pas essayé de me raconter une histoire, sa gorge était toute sèche et ses yeux pleuraient très forts. Les jours qui suivirent étaient sans goût. Je ne savais plus manger et ma mamie me forçait un peu à avaler des yaourts nature avec du sucre.

    Le soir, j'allais tout doucement dans la chambre de ma maman, même si elle n'était plus là. Je me promenais et j'essayais de voir son visage dans tous ses miroirs. Mais les miroirs ne savaient plus réfléchir, ils avaient perdu la mémoire. Je regardais mon visage et je ne le reconnaissais pas, je touchais mes joues, mon front, mon nez avec mes doigts pour être sûre que j'étais bien là devant le miroir. Peut-être que moi aussi j'étais partie avec maman. Je faisais des grimaces, j'écarquillais les yeux. Mais le miroir n'arrivait toujours pas à réfléchir.

    Un soir, fatiguée de l'attente, j'avais dû m'endormir parce que bientôt, je sentis la main de maman dans mes cheveux et sa voix douce à mon oreille. Elle me disait de regarder le petit miroir à main ovale qu'elle gardait dans le tiroir de son bureau. Je me levais doucement. J'ouvrais le tiroir et là, dans le miroir, je revis son visage souriant et à côté du sien il y avait aussi le mien qui ne pleurait plus. « Tu sais je ne resterai pas toujours dans ce miroir mon bébé, mais chaque fois que tu auras besoin de moi tu fermeras les yeux et tu me verras dans le miroir de ton cœur. » Je l'avais retrouvée ! Depuis ce jour j'ai gardé sous mon oreiller le petit miroir ovale. Quand parfois je suis très triste, je ferme les yeux et dans mon cœur il y a toujours le visage de ma maman qui me sourit.

     

    photo : Yves-marie JACOB


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  • La vie est emplie de bars, noirs, bruyants, recouvrant le silence de l'âme devant le café noir, écorné de sucre, mangé par les cafards ricanants avec leurs pattes aiguës sur le dos souffrant. Un juke-box pleure des morceaux dérisoires pour éviter l'oubli de la mer montante au-dessus du marbre.


    Les  dieux, ambroisie et délices finis, affectent l'indifférence face à la foule des petits matins enroués. Le chanteur emplit les rues désertes à la recherche du pire qui se larve dans les égouts, dans les chaumières vétustes, dans l'humide traverse. De toute part, épris de sa voix salutaire, les agonisants surgissent, à la peau grise, les oubliés de l'heureuse félicité. Dociles, ils suivent en masse le chanteur jusqu'au tréfonds de la ville, par-dessus l'écho de la beauté suprême interdite, interdite à ce monde d'intouchables. Posant sur l'asphalte leurs pattes roses sous le poil gris, en silence pour ne pas effrayer le passant tranquille, ils quittent la ville. Traqués, ils suivent la voix affamée de leur perte.

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  • Ma famille habite de l'autre côté de la rue. Quand je traverse la rue je croise des passantes. Pour les amuser, j'invente des mots, des histoires, des sentiments. Je les entraîne dans le petit bois du jardin public pour glisser mes mains dans leurs rêves mouillés.

    L
    orsque la nuit tombe sur le jardin inhabité, j'oublie les passantes et mes histoires de montreur de singes. Je traverse la rue dans l'autre sens pour rejoindre ma famille.

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