• Un jour, un étranger frappa à la porte d'un palais éloigné. Un vieux serviteur vint ouvrir. Il y avait bien longtemps qu'un visiteur n'avait été reçu. Il n'osa le faire entrer dans le palais si modeste. A la nouvelle de cette visite, il y eut grand remous dans les salles. Le roi reçut la nouvelle avec retenue puis demanda que le visiteur entrât pour déjeuner ave lui. Il s'excusa pour le modeste repas et avoua qu'il partageait avec son peuple la même pauvreté. Le visiteur apprécia le repas, quelques olives, du fromage de brebis et des figues fraîches. Il demanda à rester pour la nuit. Le roi refusa, son palais ne permettait pas de recevoir un visiteur. L'étranger devait s'en aller chercher un gîte meilleur dans le royaume voisin. Tard dans la nuit le roi était assis dans la salle du trône déserte. Tout à coup il  aperçut un homme, assis tout comme lui, sur le sol nu. Il reconnut le visiteur. «Roi, que te reproches-tu pour avoir refusé de m'accueillir ?» «Je suis un mauvais roi. Je n'ai jamais conquis alentour pour apporter des richesses à mon peuple et aujourd'hui je partage sa misère.» «Roi, qu'aurais-tu souhaité ?» «Etre un vrai roi pour mon peuple, son guide et son vainqueur.» «Chaque jour ne rends-tu pas la justice ? Chaque jour ne décides-tu pas des travaux du royaume ? Chaque jour ne pries-tu pas dan la grande nef pour la prospérité de ton peule ?  Fais-tu tout cela, roi ?» «Oui chaque jour des hommes me parlent de leurs ennuis et je rends la justice, chaque jour les hommes partent dans les champs et les ateliers et je commande leurs journées, chaque jour je prie Dieu pour qu'ils mènent sans peine leurs travaux.» «Roi, n'est-ce pas cela ta tâche ?  N'est-ce pas cela être roi ?» «Cela doit être.» «Alors, roi tu peux m'accueillir dans ton royaume sans honte. Tes richesses sont les fruits de tes arbres, le blé de tes champs, le sourire de tes enfants. La douceur des pierres de ton palais vaut l'or et le marbre des autres pays. Cette nuit je dormirai ici car les autres royaumes sont loin pour le voyageur fatigué que je suis. »


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  • Si par une nuit d'hiver un voyageur approche du palais, Omer, le vieux prince des lieux, s'inquiète. Quand il entend les pas du voyageur, il regagne la bibliothèque où il retrouve l'enveloppe jaune, restée ouverte tout le jour sur la table. Les traces d'hier blanchissent pour disparaître, se décomposer avec le temps et ailleurs construire des palais. Le palais d'Omer est ouvert aux quatre vents. Le jeune étranger ouvre la porte d'honneur d'un geste effronté, des lambris glissent le long des murs, les lustres mats s'auréolent de toiles d'araignées absentes. L'étranger marche en écho dans les salles désertes, son pas pressant claque sur les planchers. Sa voix résonne dans la buée froide de l'hiver. Bien au fond, le maître des lieux, vieillard crispé dans son fauteuil sans confort, se révulse à l'imminence de l'intrusion fatale. Le vieil homme voudrait arrêter la venue de cet autre, inconvenable ; dans son monologue inquiet, il tente de chasser l'intrus dont les pas approchent de salle en salle. Quand la dernière porte qui les sépare s'ouvre sous la poussée magnifique et insolente de l'étranger, l'hôte affaibli, le visage blanc aux traits durcis, esquisse un geste pour repousser celui qui apparaît. Le vieillard s'affaisse soudain, le bras tremblant, tendu pour écarter sans y parvenir le jeune téméraire.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" />
    Les yeux clos, le moribond sent la mort approcher. Il entend son souffle glacé parvenir jusqu'à ses joues blanches. Quand la main douce et pleine de l'étranger se pose sur son avant-bras, il tressaille. « Puis-je vous aider ? » L'hôte des lieux lève la tête et ose regarder celui qui est venu. Devant lui se tient un jeune homme, blond aux yeux clairs, au sourire à fossettes et à la mâchoire grave, le vieillard n'a pas imaginé que la mort ait ce visage, c'est donc un ange ? Omer pâlit davantage à la pression de la main et du regard du jeune inconnu. Toute sa vie, le vieil homme a attendu la venue de la mort et de l'énigme. Ce soir, elle se tient là devant lui, et contre toute attente, la mort chuchote des paroles apaisantes. L'hôte regarde pleinement maintenant cette figure et cette silhouette rassemblant les sens de la vie et de la mort. Omer tente de se lever, soudain réchauffé, la main du jeune homme l'aide. Soudain, il ne sent plus la pression amicale, ni le regard interrogateur et chaleureux. Dans la pièce il se trouve seul et le vent balance la porte. Il relit le message glissé dans l'enveloppe jaune : « Demain se présentera à vous celui que vous attendez... ». La suite du message est effacé par ses propres larmes. La mort a eu pitié du vieillard, ou bien n'est-ce après tout qu'un cauchemar, toujours le même qui revient depuis le début de sa maladie ? Le vieillard se lève tristement et attend la venue de son infirmière.

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    Marignier, le 20 juillet 1969

    « Pépé on est tous allé à Thonon mercredi pour voir passer le tour. La cousine Lisette a donné une gifle à Yvon parce qu'il faisait l'idiot avec le Maurice et ils ont failli se faire écraser par les coureurs. Moi, j'ai été très sage. Tonton Fanfan m'a porté sur ses épaules. Mais pas assez longtemps il avait trop chaud, il n'arrêtait pas d'essuyer son front sous sa casquette. Tata Solange avait mis sa belle robe blanche à fleurs rouges, celle où l'on voit ses nichons tout blancs. Pourquoi pépé, y faut pas dire nichons ? Momo et Yvon y z'arrêtent pas de dire nichons. Lisette elle riait chaque fois qu'elle voyait un garçon de son école et elle remontait tout le temps les bretelles de son corsage, comme ça. Bon on est arrivé à onze heures devant l'église, mais il y avait tellement de monde que tonton Fanfan a garé la traction devant le bistrot du fils Rignol. On n'a même pas bu boire un sirop, toutes les tables étaient prises et au comptoir c'était noir de monde; heureusement tatan Solange avait pensé au thermos, le grand avec le bouchon gris qui sert de verre à boire. Finalement tatan Solange a pu s'asseoir à coté du curé sur une chaise qu'il avait préparé pour elle ; il est gentil le curé mais des fois je trouve qu'il regarde trop les nichons de tatan Solange. Non pépé, j'ai pas dit nichon. Moi, je me suis assis par terre et on a attendu; j'ai mangé un sandwich au jambon et des tartines de vache-qui-rit pour patienter a dit tatan. Il y avait du monde partout sur les murs, de tous les cotés, sur les trottoirs. Les gendarmes nous empêchaient d'aller sur la route. Y a que Gaston, le garde champêtre, qui avait le droit. Quand il m'a vu, il m'a pris sur ses épaules, ouais comme ça et il m'a emmené tout droit où on voyait le mieux ; donc là sur l'échelle de Gaston on a attendu. Les autres copains devaient pas monter, Gaston ne voulait pas ; y avait que moi qu'avais le droit. Tu sais pépé, Gaston m'aime bien parce que je l'aide toujours à couper les herbes dans les fossés après l'école. Bon, tout à coup, tout le monde a crié. Les gendarmes ont fait reculer tous ceux qui voulaient passer les barrières ;j'ai entendu applaudir, il y a eu plein de voitures avec des banderoles, des mégaphones qui criaient plein de trucs. Mais je comprenais rien du tout. Et puis ça y est, ils sont tous passés : d'abord Pingeon et juste derrière le cannibale en maillot jaune et Felice, pépé, il était là. Momo y préfère Merckx, mais moi je suis comme tonton, je préfère Poulidor. Je l'ai vu en vrai pépé, je voulais lui lancer ma gourde, mais Gaston il a pas voulu. Si tu avais été là, tu aurais cogné sur la tête du cannibale avec ta canne pour laisser passer Poulidor. Dis pépé, qu'est-ce que tu fais toute la journée à l'hôpital ? Tu regardes la lune, pourquoi tu regardes la lune, dis pépé ? »

    C'est la dernière fois que j'ai vu mon grand-père, à l'hôpital après son opération de la gorge. Maintenant, c'est dans mes rêves que je le vois et il crie toujours: "Allez Poulidor !". Dans mes rêves mon grand-père a retrouvé sa voix et cela me rend à la fois heureux et triste de le retrouver si vivant.

     


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  • Ava

    Tout le jour, Assane avait marché entre Saône et Rhône. Dans les salles enfumées d'un café, il était question des crues, de la péniche qui avait échoué dans la piscine en bordure du fleuve. Le patron s'inquiétait pour sa cave inondée. Demain il serait obligé de pomper pour évacuer dans le caniveau l'eau du fleuve. C'était dans cette même cave qu'en été 43 les résistants s'étaient réunis pour la dernière fois. Assane avait marché au cœur de la ville sur ses pavés lisses et ses ornières béantes. Il avait suivi les quais moites du Rhône, puis ceux de la Saône, sous les doigts tendus, brisés des platanes étêtés, en rappel des peuples de l'Est en rupture. Il avait besoin de soleil dans le jour, comme cette nuit Ava buvait du bourbon.

    Elle buvait son troisième bourbon quand il entra dan le pub. Une nuit de février. Elle était seule à une table, étrangère à tous les hommes aux yeux rougis qui l'entouraient. Cela avait intrigué Assane cette solitude au milieu de cette compagnie en paroles et mouvements. Une solitude, Assane était attiré. Une âme. Il savait en franchissant le seuil du pub qu'il rencontrerait une âme, une âme qui lui parlerait. Il avait fait le signe de la croix devant la porte verte du pub. C'était dans la seconde salle, à cette table en coin qu'elle l'attendrait. Il le savait.

    Ava ne leva pas les yeux quand il s'assit à sa table, sous le prétexte que la salle était bondée. Elle eut un mouvement des sourcils et sa main souleva en hâte le verre blond. « Puis-je m'asseoir à votre table ? » Il était déjà assis. Courtoise par indifférence, elle acquiesça. Elle fumait et buvait dans le noir, tirant sa robe bleue qui remontait au-dessus de ses genoux gainés de noir. Sa main tremblait quand elle goûtait son whisky mais ce n'était pas parce qu'elle avait trop bu. L'habitude. Elle était blonde et pâle, lèvres et ongles rubis, virant à l'anthracite sous les reflets cuivre du pub. Son regard était perdu.

    Née coupable, elle noyait son désarroi, droite et superbe, fière malgré son enlisement fatal. Plus tard, elle lui jetterait que les démons ne l'effrayaient pas, qu'elle en jouait. Et puisqu'il faillait bien prendre un amant, elle se laisserait prendre par le diable. Elle parlait en roulant la langue sur ses dents blanches et l'on entendait le souffle diabolique siffler dans sa bouche. Dans le même temps, elle cachait ses larmes. Faible elle ne se voulait pas.

    Assane, le berbère, était noir face à cette blancheur de peau, sauvage, irréductible. Ava était là à attendre l'homme qui la réduirait en cendre. Elle passait son temps à se tremper dan la forge et Merlin en aurait retiré l'épée des rois. Elle se dressait terrifiante avec les autres, terrible avec elle-même. A ce moment, Assane aurait voulu courir avec elle dans les vagues de minuit, sur les plages de son pays, là où l'Europe n'est qu'une légende ou une guerre.

    Assane rejoindrait Paris pour reprendre son entraînement. Dans trois mois, il devrait ravir son titre mondial de boxe au noir américain Jack Daids. Lui, le noir arabe, né sur le bateau en 62 entre Alger et Marseille. Tout le jour il avait regardé le soleil en face pour se prouver que cette victoire il la mériterait et ce soir il voyait Ava plonger son âme dans la nuit. Une vague relation brisa le silence. Un jeune homme vieillissant, affadi, s'avançait à leur table. Ava se pencha pour saluer l'indésirable, Assane découvrit la dentelle noire de son bustier de soie, il roula une cigarette qu'il n'alluma pas. C'était l'entrée de l'enfer. Le jeune homme s'éloigna aussi vite qu'il était apparu, jalousant Assane d'avoir pu grimper jusqu'à l'autel de l'impérieuse Ava.

    Quand Assane lui serra la main pour la saluer, il ne put s'empêcher de regarder la paume de sa main. « Qu'avez-vous lu ? » Il restait silencieux. «Votre destin», finit-il par avouer. C'était suffisant, elle ne voulait pas savoir. Il se mit à parler beaucoup, se rapprochant d'elle à cause du bruit et pour son parfum. Elle écoutait grave, fixant la fumée autour, les allées et venues. Elle attendait toujours. Elle ne savait pas si Assane était son genre d'homme. En réalité, aucun homme cette nuit n'était son type. Elle avait oublié. En tout cas, elle était là, vide et débarrassée. Elle ne tenait aucun raisonnement sur la vie, aucune stratégie. Elle se contentait de dire : « C'est comme ça. » Délestée, elle était actrice du cinéma muet au siècle des images en couleurs et elle s'en fichait éperdument. Elle aurait pu se tenir à cette heure dans une arène espagnole et ne pas craindre le taureau furieux. Sa transparence aurait été sa meilleure défense. Au milieu de l'effusion active de l'assistance, elle se tenait en atome compact, prête à succomber à l'impact de sa propre attraction. Sa vie était suspendue. Les anciens suspendaient les lampes à huile sous les toits noircis. A l'inverse, la lampe de sa vie se consumait sans rayon, sans chaleur. Elle voulait poursuivre jusqu'à l'ultime non-retour.

    A un moment de leur conversation -qui était plus un monologue, puisque seul ou presque Assane parlait-  Ava enchanteresse continuait à boire pour couler dans le désenchantement, elle désigna la paroi de verre qui séparait les deux salles et sur laquelle était incrustée l'image du voilier. « Vous voyez cette vitre, elle se fendille et le bateau disparaît. Pas de naufrage, il a disparu dans les entrelacs du fendillement. C'est comme ça. » A ce moment, elle se leva pour partir. Il la rejoint, il ne pouvait pas la quitter ainsi, il savait pourtant que tout cela finirait mal mais il la suivit.

    Dans le pub, il avait beaucoup parlé de lui, de son enfance, de sa mère, Djamila, et de son père, Edmond, ancien militaire français qui avait épousé une Berbère. De retour en France, son père avait quitté l'armée. Qu'avait-il à faire dans une caserne, sans le sable et le soleil, avec les murs ? Il avait préféré quitter tout cela, les ordres inutiles, les soldats désoeuvrés. Pour fuir le temps, il passait ses nuits à jouer au poker jusqu'au jour où –Assane avait alors onze ans- il perdit tout et abandonna son épouse et son fils pour oublier, effacer. Assane se souvenait avoir porté pour quelques francs des pots de chrysanthème sans parfum dans les allées des cimetières. Il suivait les vieilles qui avaient assez de vie pour porter à leurs morts la mémoire des vivants mais pas assez de mémoire pour se souvenir de l'emplacement des tombes. Assane ployait derrière elles, retenant, dans le froid de novembre, entre ses bras de gamin, les pots encombrants. Djamila, sa mère, avait des dons de voyance, dans les jours les plus difficiles elle vendait ses services aux voisines reconnaissantes. Elle lisait dan les visages, elle sentait les présences, les forces du mal et du bien. Ses présages impressionnaient.

    Ava insensiblement se réchauffait au contact d'Assane, son histoire lui plaisait, elle se laissait glisser dans ses souvenirs, retrouvant par ce détour les siens propres et respirant à nouveau au cœur d'elle-même. A un moment, Assane qui se croyait vainqueur, voulut saisir l'odeur de son cou, c'est là qu'elle parla de la vitre au voilier et se leva sans brusquerie mais décidée. Il n'était pas question de ça entre eux. Elle avait cru un instant à la sympathie et elle se moqua de l'orgueil qui la rendait naïve.

    Ils marchèrent en silence le long des quais désertés par les passants. Dans les rues, les voitures démarraient emportant leur lot de jeunes gens chics, exagérément bruyants. Il était deux heures du matin et elle ne voulait rien d'autre que marcher. Errer dans la nuit. La ville en dédale chancelait sous ses pas. Son pied se posait dans le vide des lignes blanches et sous les nuages sans pluie, sa tête blanchissait. Au coin de ses lèvres la vomissure avait le goût de l'absence. Claudicant, elle pavanait, l'âme en ballade, avec sa gorge ronde et chaude sous le regard d'Assane, qui lui avait  la gorge sèche et brûlante à chaque respiration ; elle attendait le moment de la délivrance et elle se hâtait. Les lumières de la ville tombaient dans le fleuve boueux, violent. Du pont aux lignes incurvées on découvrait l'espace de la ville, les collines de maisons. Ava, saoule, se fortifiait dans le froid sous les étoiles énormes et luisantes. D'une place étroite parvenait la voix d'une chanteuse de jazz qui glissait sur les pavés mouillés depuis la salle rouge ouverte devant laquelle se tenait un groupe silencieux. Un rideau de souffre s'abattait sur la ville. A chaque respiration, les poumons d'Ava s'emplissaient de granit. Elle se tordait les chevilles entre les pavés glissants et s'affaissa contre le parapet rouge du pont. Elle ployait à la recherche de l'impossible, en manque du manque ; l'énorme silhouette d'Assane à ses côtés, tendu comme un homme puissant face à une femme, n'empêchait pas qu'elle sombra dans le vide avec les vagues au-dessous. Elle se contenta de vomir, en écarquillant ses yeux cernés et planta ses ongles rubis dans les paumes d'Assane.

    « Vous pleurez, Assane ? » « Pas vraiment. Ce sont des larmes de froid. Parce que là le ciel noir s'illumine entre les deux platanes. Mes yeux se sont baissés et j'ai vu votre main posée sur le parapet. Sa perfection m'a effrayée. Elle me rappelle les portraits antiques. Votre main me confirmait notre différence, notre extrême éloignement. J'ai lu quelque part que la mémoire ne se perdait jamais et qu'un jour on parviendra à écrire la vie d'une momie en grattant la poussière des bandelettes qui ont recouvert son corps. Croyez-vous qu'en tenant dans nos mains la poussière d'un poète on pénètrera au fond de sa douleur ? Voilà ce que j'ai senti dans la clarté de votre main. Je la vois mais un voile épais m'en sépare. »

    Il héla un taxi et contre son gré l'accompagna jusqu'à son domicile. Elle ne résista pas quand il entra avec elle. Elle était troublée par sa déclaration alors qu'ils se tenaient sur le pont et qu'elle lui donnait la preuve de sa déchéance à elle. Cette scène se répétait depuis des mois sans qu'elle ne tentât rien pour l'empêcher. Au contraire, elle portait sa déchéance en témoin, en preuve. Elle voulait encore plus de vermine pour se haïr tout à fait, regarder les regards propres des civilisés autour d'elle et leur montrer son visage de Gorgone. Elle pensait à d'anciens amants. « Ils m'ont appris à rire, à chanter dans la vie. Les mains dans mon corps ils m'ont appris à crier. Avec le temps, ils sont partis ou je suis partie ; ils ont laissé mon sourire se figer, mes chants se blesser et mes cris se taire. »

    Elle pensait au premier qui lui avait appris à marcher et qui était parti trop tôt dessous la terre. Sa tête trop lourde du vide qui l'encombrait lui interdisait tout espoir et elle ne s'approcha pas d'Assane. Elle réclamait du feu pour sa cigarette blonde. Elle vacilla jusqu'à la cuisine et se pencha au-dessus de la cuisinière. Ses cheveux blonds valsaient au-dessus des flammes. Elle s'étala sur un canapé. Malgré son effondrement elle restait superbe et intouchable. Sa cigarette entre les lèvres oubliées, elle regardait Assane avec reconnaissance mais quand il voulut l'embrasser, elle le supplia de partir. Il ne l'écouta pas et resserra son étreinte.

    Le surlendemain, il prit le TGV. Entre Lyon et Paris, il était assis aux côtés d'un jeune homme mal lavé qui lisait une liste de mots étrangers alignés sans ordre apparent. Son odeur empêchait Assane d'apprécier la pureté des vallons verts, à peine brumeux et bleus dans le lointain. Il fixait la pente labourée d'un champ. L'articulation des sillons tout au long organisait le cheminement de ses pensés. Il se souvenait avoir décidé de devenir boxeur à l'âge de onze ans. Il savait que la vie ne faisait pas de cadeau. Et puisqu'il fallait se battre autant le faire sur un ring, sous le regard vigilant de l'arbitre qui se tenait aux côtés des joueurs. La vie n'avait pas de logique, la réalité était sans morale, il avait donc choisi de créer ses propres règles et la boxe les lui avait apprises. Il avait trois mois d'entraînement avant le combat. Il était calme, détendu, la perspective du combat l'exaltait. Au pied des arbres, l'eau montante lui rappela l'angoisse du cœur solitaire, fermé dans son poing. Ava.

    Elle a touché les arbres, leurs feuilles se sont desséchées, elle a marché sur le gravier, couleur de sang il a coulé à flot, elle a touché son genou, elle s'est mise à boire ; il la voyait encore derrière les croix noires au-dessus des tombes, les fosses encore ouvertes où les hommes debout, nus, attendant la mort. Dans le silence de l'horreur, dans le silence par respect pour ceux-là qui déjà ne souffraient plus, par respect pour ceux-la qui se souviendraient de leurs pères, ensevelis pour toujours. L'Histoire, majestueuse, aux seins massifs, avançait le regard oublieux. Comment pourrait-elle les voir ces tombes ? Sa démarche lente et assurée recouvrait d'ombre les tombes, les tombes et l'agonie lente et cruelle des hommes debout dans la terre noire. Le lendemain, les herbes folles recouvraient les charniers. L'homme marchait debout dans la ville reconstruite par-dessus. Assane s'éveilla en sursaut, la langue pâteuse. Il détestait s'endormir dans le TGV. Le jeune homme continuait à puer. Il se leva pour boire un café et oublier son rêve. Ava portait au bras, gravé, un numéro bleu. Entre Lyon et Paris, il lut dans le journal acheté à la gare qu'une jeune femme avait brûlé dans un incendie accidentel. Ava s'était endormie sans éteindre sa cigarette.


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  • Tes mains de jeune homme tissent des couleurs à mes joues ; je reprends mon souffle, mes yeux s'étirent, mes paupières se soulèvent tandis que tes mains assemblent les fils de la vie. Je peux rester des heures à tes côtés, sans bouger, sans oser troubler le mouvement de tes mains et je vis de ton sourire apaisé au-dessus du métier à tisser. Es-tu Pénélope pleurant son époux ? Ou bien es-tu l'enfant qui attend le retour de la mère qui ne reviendra pas, perdue sur les flots noirs du vide ?

    Mais dehors, les hommes nous montrent du doigt, nous n'avons pas le droit à ce bonheur puisque nous ne respirons pas la même culture. Partir, nous crient-ils. A notre émoi balbutié, ils répondent en crachant sur notre passage. Depuis que l'humanité est sortie de l‘enfance et s'est lancée à la conquête de la lucidité, le jeu est terminé. Si dieu est mort, l'amour aussi. La réalité des pierres, qu'aucun souffle jamais n'a engendrées, bouscule notre passage et les passants à qui la vérité appartient peuvent bien les jeter contre nous. Dans la salle noire, les projecteurs d'un coup nous ont révélés : deux enfants au milieu de l'espace, encerclés par des hommes et des femmes, ivres, livides, qui nous injurient.

    Nous nous protégeons avec nos mains trop petites.
    Nous aurions voulu fuir mais la foule autour crépite.
    Nous aurions voulu courir mais nous ne savons pas encore marcher.
    Nous aurions voulu dire mais nous ne savons pas encore parler.
    Nous avons crié et tout s'est éteint.

    La lune orange bascule derrière les volets et inonde le lit défait pour pénétrer jusqu' à nos corps nus, et révéler nos cheveux collés à notre peau siamoise.


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