• C'était un beau matin juste avant l'arrivée du printemps. Deux jeunes femmes se tenaient à la terrasse de café. Un chien errant se promenait sur les boulevards. Le tramway trainait sur ses rails. Pourquoi ai-je pris ce chemin ce matin d'avant le printemps ?

    Je venais de quitter l'agence de travail temporaire. J'avais déposé mon curriculum vitae et rempli une fiche d'inscription. A l'accueil, la dame a regardé mon curriculum rapidement, elle a vu tout ce que j'avais fait, à cinquante ans on a beaucoup travaillé, on a de l'expérience, c'est ce que je croyais. Elle m'a regardé et elle m'a demandé : « Vous n'avez pas rempli toutes les cases? Est-ce que vous accepteriez de travailler à l'usine ? Est-ce que vous accepteriez des missions d'une journée ? » Je l'ai regardée, j'ai coché les cases et je suis parti.

    Je me suis souvenu d'une parole de mon oncle : « Quand j'étais jeune, j'étais journalier et puis ils ont changé les lois. Je suis devenu ouvrier et j'étais fier de passer la grille tous les matins pour aller à l'usine. On travaillait quarante-huit heures par semaine et ça payait bien. » Mes vieux ils m'ont toujours dit que pour être libre, il fallait travailler.

    Il avait fait froid cet hiver, la tuyauterie avait gelé, mon chauffage avait claqué. Il avait fait sept degrés dans ma chambre, j'avais fait une bouillotte. Je m'étais souvenu des paroles de ma mère : « L'hiver cinquante-six, je me déshabillais dans la cuisine, je chauffais la bouillotte et je la déposais dans mon lit, sous l'oreiller. Et quand j'allais me coucher je la basculais au pied du lit. A cette époque, on avait l'habitude, les chambres n'étaient pas chauffées. C'était normal de pas chauffer les chambres. C'était pour faire pipi que c'était dur, avec les WC à l'extérieur. Mais le lit était chaud avec la bouillotte.»

    Partout, ils annonçaient qu'il allait y avoir des élections, enfin des élections présidentielles. J'avais feuilleté les journaux, j'avais écouté la radio, j'avais parcouru le Net. "Il paraît que la Saumure a des bordels en Belgique, il paraît qu'Ikea espionne ses employés, il paraît qu'à la Réunion les jeunes n'ont pas de travail et que la vie est chère. Il paraît qu'en Espagne, le peuple s'indigne, il paraît qu'en Grèce le peuple est fatigué de s'indigner. Il paraît qu'en Libye la révolution est finie, il paraît qu'en Syrie l'armée a pris le quartier rebelle à Homs. Il paraît que si on taxe les riches, ils vont quitter le pays. Il paraît qu'en Argentine ils ont dit non au FMI et qu'on leur a dit qu'ils allaient mettre en péril le capitalisme. Il paraît que Poutine va être réélu." Ça s'embrouillait dans ma tête toutes ces nouvelles qui ne voulaient rien dire.

    Pourquoi j'ai pris ce chemin ce matin le long des voies ferrées ? Les talus étaient gris, le soleil ne sauvait pas leur mauvaise mine. J'avais ma fiole avec moi, elle ne me quitte jamais. C'est elle qui donne de la couleur aux jours de peine. D'ailleurs quelle peine ? Peine de cœur, peine d'argent ? Peine de désir ? Oui, c'est ça, j'ai perdu le goût de vivre. Les vieilles lunes sont revenues : je n'ai pas connu de guerre, j'ai connu que celles des anciens, celles qu'ils m'ont tant de fois racontées. Celles des privations, celles de la peur des soldats et de leurs bottes. Et il y avait cet ancien déporté avec sa marque au bras, celui-là ne parlait pas, il était une ombre pâlissante. C'est un cancer qui l'a emporté. Ils ont dit : « Il faut que l'Europe soit en paix. » Le deuil est long à venir sur les charniers d'hier. Qui a bronché quand ils ont fauché les Juifs, les homosexuels, les communistes, les femmes, les enfants, les vieillards, les hommes ? Il y a toujours un homme avec son fusil, sa bonne conscience, pour en frapper un autre. "Il paraît que les pompiers ont sauvé un chevreuil sur le fleuve gelé." Mais la glace a fondu, le printemps arrive et au mois de mai...

    Après l'élite de cette fin de règne, qui va prendre sa place ? Une nouvelle élite qui n'aura au cœur que sauver ses avantages -ses privilèges ? Voilà, j'avançais le long du chemin, je ne savais pas où mes pas m'entrainaient mais je savais que je ne reviendrai pas en arrière. Hier est mort, aujourd'hui est futile, reste demain. Les lendemains qui chantent. J'étais désenchanté mais vivant, debout, et le soleil battait à ma nuque. C'est ma fiole qui m'emportera mais pas leurs nouvelles lois, pas leurs nouvelles résolutions, pas leurs nouveaux referendum, pas leur avenir sans désir. Voilà pourquoi j'ai pris ce chemin un matin d'avant le printemps.


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  • Aux flancs des montagnes
    Le vent courbe la cime
    Des sapins alignés
    Vigiles enracinées.

    Leurs branches enlacent
    Le silence bleu
    Du ciel qui se dérobe
    Au vert horizon dressé.

    Leurs aiguilles soupirent
    Telle ma plume sur la page blanche
    Ce soir des nuages fugaces
    S’envolent jusqu’au tendre alpage.


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  • Nos pères et nos mères, français, polonais, italiens, espagnols, ont subi, fui, combattu les extrêmes droites européennes du siècle dernier.

    Ces extrêmes droites les ont emprisonnés, les ont obligés à travailler dans des camps, les ont affamés. Nos oncles ont été blessés, sont morts pour sauver nos libertés.

    Que penseraient-ils aujourd'hui de notre complaisance à croire que le front national est un parti d'avenir ?

    Et si vous êtes trop jeune pour ne pas connaître l'Histoire, demandez aux anciens ce qu'ils ont traversé.

    Et s'ils vous répondent de travers -par défaut de mémoire- demandez-vous pourquoi, des hommes, des femmes, des enfants ont été enfermés dans des camps, parce qu'ils étaient impurs : juifs, handicapés, homosexuels, communistes, résistants.

    Et si vous vous dites, je suis à l'abri, je ne risque rien, je suis un bon Français, demandez-vous si la Terre est votre patrie.

     

    Le FN est-il un parti d'extrême droite? | Slate


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  • Ce soir comme je rentrais du boulot, mon tendre m'a annoncé :

    - On part à Tokyo pour Noël, l'avion c'est moins cher que New York. Ne t’inquiète de rien,  j'ai tout prévu. Qu'en penses-tu mon coeur ?"

    Je me suis rappelée notre en-cas de midi avec Martine au bureau: "Mon mari ne décide jamais rien, c’est d’un pénible, même au lit, pas d’initiative !"

    - Et on logera chez l'habitant.

    - Oh, maman, c'est trop super." a renchéri mon ado, fan de manga et autres japoniaiseries. J’ai croisé son regard illuminé. "On dormira sur des tatamis."

    J’ai tâté le bas de mon dos, un peu coincé, là soudain.

    - On prend le TGV jusqu’à Paris, 16 heures d’avion, escale à Pékin."

    J’ai pensé à haute voix : "Le décalage horaire, ça fait combien d'heures ?" Je dormirai. Penser aux pillules contre le mal de l’air.

    Puis j’ai annoncé en regardant mon chéri souriant et mon ado en extase.

    - Ah oui, mon chéri, c’est une excellente idée, oui Noël à Tokyo… j’emmènerai des fourchettes..."

    - Ah non, maman, tu vas me donner la honte. "

    Ce soir-là, je me suis couchée avec Les belles endormies de Kawabata entre les mains. Je ne vais pas me faire harakiri pour autant ? J’ai toujours préféré Kawabata à Mishima.

    Bref, on part au Japon pour Noël.   


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  • T'écrire une lettre muette, http ça commence toujours ainsi non ? Avec des barres et sans accent. Pour errer sur la toile quoi de mieux qu'une lettre muette qui oublie les pans entiers du blanc de la nuit. La 4G ne remplace pas la 3D du réel. Point de réel sans l'imaginaire fécond. Source de sensation et d'émoi qui puise dans les énergies obscures des cieux immaculés. Noces tragiques quand la trique écoule sa nostalgie. 


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