• Océan et Borée

    Océan
    Cette liqueur s’enfoncera au plus profond de moi pour éloigner le mal funeste du souvenir. J’aurai, pour quelques heures, la tête auréolée de la brume divine. Borée, je me souviens des jours anciens et je m’enivre de leur fuite insoutenable. Ma première nuit à ses côtés avait ces parfums et cette fraîcheur. Dis-moi, Borée, quelle couche choisirai-je cette nuit ? Je veux dès demain retourner au bord de tes rivages, loin des miens, loin de ces liens terribles.
    Borée
    Combien de jours encore abuseras-tu de ton mal, combien de nuits te faudra-t-il à t’écoeurer avec des passantes ? Ne peux-tu rejoindre enfin les tiens et apaiser ton tourment ? Je suis las pour ma part de ces chevauchées et de ces lieux visités toujours renouvelés. J’ai passé ma jeunesse à ces fantaisies, regardant les corps sans connaître les âmes.
    Océan
    Quelles âmes ? Ces souffles et ces torsions n’ont rien que l’âme façonne. Détrompe-toi Borée, nos caresses sans tendresse n’ont pressé que leur chair odorante et si parfois elles ont cru que l’amour précipitait leur cœur, elles ont confondu l’émoi de leur désir avec le véritable amour.
    Borée
    Je n’ai pas comme toi le goût de l’extrême dérision. Cela t’est sans doute plus aisé, toi qui as connu une heureuse union et qui chaque jour peut regarder grandir tes filles aux longs cheveux. J’ai donné souvent ma tendresse, j’ai écouté leur confidences et si je ne me suis jamais attaché à aucune d’elles, c’est bien plus la marque de mon incapacité à aimer plutôt que le dégoût d’elles qui m’a éloigné. Ce jour je voudrais tendre ma main vers l’une d’elles, la reconnaître enfin. Mais je suis passé par tous les monts, par toutes les vallées, sans jamais la reconnaître tout à fait. Je suis en quelque sorte un monstre de solitude, incapable de retenir l’image de l’autre face à la mienne. Je ne suis pas comme toi dégoûté pour celle qui a dormi une nuit à mes côtés, je suis bien plus dégoûté d’avoir à la quitter et courir ailleurs toujours à sa recherche.
    Océan
    Tous leurs visages sombres n’ont rien qui parviennent à m’émouvoir. Elle sortait nue de l’eau, plus fraîche que le lys, plus douce que la perle, plus éclatante que le soleil de midi. Elle avançait jusqu’à moi, sans me voir, sa démarche esquissait à peine une trace sur le sable et quand enfin elle posa son long regard sur moi, elle ne rougit pas de sa nudité, elle ne  s’étonna pas de ma présence. Elle murmura seulement qu’elle m’avait enfin trouvé. Elle n’avait que quinze ans et c’était le jour où, pour la première fois elle connaissait la chaleur du soleil, le chant des oiseaux et le bruit des vagues.

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