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Pirates | 23 novembre 2007

  barque à deux voiles lac léman

Zagrès (attaché à la proue d'un navire) - Demain je retrouverai l'Ile sans avoir accompli ma quête. J'ai traversé les mers, les déserts, les montagnes, je me suis égaré, j'ai voyagé vers des rivages lointains, je me suis éloigné pour me trouver moi-même. Mais aujourd'hui encore, je ne connais ni le nom, ni le visage de celui qui m'a conçu. Je pourrais repartir pour connaître d'autres continents inconnus, je pourrais parcourir les terres jusqu'au bout du monde, je pourrais plonger mon regard dans l'océan apaisé. Mais aucun vent du désert ne me soufflera le nom de mon père.
Yann - Eh bien, Zagrès, pauvre roi du monde attaché à la proue de mon navire, comment te sens-tu parmi nous ?
Zagrès - Je me sentirais mieux si tu me détachais de ton navire. Je suis un jeune homme sans fortune, qu'espères-tu de moi ?
Yann - Tu as voyagé très loin, tu retournes sur l'Ile. Tu n'es certainement pas un homme ordinaire. Je vais demander une rançon au peuple de ton Ile et si personne ne te connaît là-bas, je te vendrais dans un des ports de l'Empire. En bon serviteur de l'Empire que je suis.
Zagrès - Serviteur ou pirate ?
Yann - Soit, Yann le pirate, ça sonne bien.
Zagrès - Tu as un drôle d'accent.
Yann - Je viens du grand Nord. J'en ai eu assez des brumes des mers froides, j'ai voulu connaître les îles merveilleuses de la mer d'entre les terres. Quand on a connu les déferlantes du Nord, cette mer n'est qu'une plaine liquide. Ce soir, les chansons de mes matelots étaient remplies de craintes, ils se plaignent de l'absence du vent. « Nulle brise n'agite nos voiles. L'étranger n'a pas sacrifié aux dieux » scandent-ils. Ils attendent le clapotis régulier des vagues mais sous l'indifférence de la lune, la mer respire, paisible, comme l'enfant qui dort.
Zagrès - Pourquoi n'accostes-tu pas sur l'île de Nysa, elle est toute proche.
Yann - Nysa ? L'île-au-loin ? J'ai un contentieux avec le roi de Nysa. Il y a quelques années, je lui ai livré un magnifique taureau blanc aux longues cornes. Ce vieil orgueilleux frémissait à l'idée de détenir une aussi splendide bête digne d'être chevauché par Océan. J'ai oublié de lui dire qu'en fait il s'agissait d'un auroch sauvage. La bête a fait pas mal de ravages dans les troupeaux du roi, qui s'est résigné à parquer l'animal dans un enclos très spécial. Depuis j'évite d'approcher les côtes de Nysa. Je n'ai pas envie de me retrouver dans cette arène pour combattre ce taureau sauvage au prix de ma vie. Je tiens à ma vie.
Les trois filles perdues - Eh bien, étranger, tu espères les sirènes pour rester attaché à la proue ? Ecoute plutôt nos chants qui ne t'enverront pas dans le pays de l'oubli. Ils te conduiront sans peine au troisième ciel et si tu aspires au bonheur suprême, à la volupté infinie, nous t'offrons le septième ciel.
Yann - Quelles prétentieuses, pourquoi pas au huitième ciel ?
Les trois filles perdues (Apercevant Yann) - Yann, comment oses-tu enchaîner ce beau jeune homme aux cheveux débordants ?
Yann - Je le détachais, regardez ! (Il coupe les liens avec son épée courte.) Les filles perdues, ne soyez pas trop entreprenantes avec lui, ce n'est qu'un enfant après tout.
Les trois filles perdues - Oublies-tu Yann qu'à quinze ans tu nous avais déjà prises dans ton équipage ? Tu nous avais déjà prises, Yann ! Déjà prises !
Zagrès - Pourquoi les appelles-tu filles perdues ? Vous êtes vraiment perdues ?
Les trois filles perdues - Toi, tu es vraiment charmant ! Quels pays as-tu traversés ?
Zagrès - J'ai parcouru les ruelles de Babylone aux briques géantes. J'ai remonté le fleuve impassible et croisé les vaches dociles. J'ai grimpé les vallées perdues jusqu'aux monts sacrés du toit du monde. Je suis allé aux extrémités de la terre.
Les trois filles perdues - Donc tu as forcément croisé des filles perdues, celles qu'on rencontre chez les cabaretières ou autour des temples de la grande mère.
Zagrès - Comment vous appelez-vous ?
Les trois filles perdues - Tina ! Kate ! Patti ! Sous le pommier, nous te ferons découvrir l'amour et le secret féminin. Zagrès au cœur battant, nous deviendrons tes promises puisque tel est le désir de ton regard. Nos chairs porteront tes cicatrices. Quand tu seras libre, penses-y, viens chevaucher avec nous la brise d'acier.
Yann - Ne les écoute pas, elles sont insensées.
Les trois filles perdues - Si tu es prêt, nous volerons vers toi, nous dévalerons les montagnes d'eau et de roches pour te rejoindre, beau Zagrès. Si tu cherches la vérité, nous serons ton délire ! Notre mauvaise réputation effraie les bien-pensants. Sois le guide de nos cris, nos déhanchements et nos folies ! Tu seras notre joueur de flûte, toi le prisonnier. Sois le diamant fou qui bat à notre gorge ! 
Zagrès - D'où venez-vous ?
Les filles perdues parlant toutes les trois en même temps 
La première - De l'Est !
La deuxième - Du Nord !
La troisième - Du Sud !
Yann - Ne les écoute pas, elles sont insensées. Elles sont possédées par la discorde. Elles n'ont plus de mémoire, que des bribes, et chacune invente, se tisse des souvenirs.
L'une des trois filles perdues - Baubô, notre mère nous a souvent raconté que nos ancêtres venaient des terres du sud. Il y a si longtemps qu'elle est la seule de son peuple à s'en souvenir.
La deuxième fille - Puis notre peuple s'est installé sur les rives de la Mer de Kara. De là, il a remonté le grand fleuve Douna, jusqu'aux brumes du Nord.
La troisième fille - Nous habitions dans les Monts-Noirs, à l'orée de la forêt sombre des terres hautes. Dans la cave de notre taverne coulait la source de la Douna. C'est ce que nous racontait Baubô mais peu après notre naissance, la source a disparu. Notre mère nous élevait seule depuis la mort de notre père. Pour survivre elle est devenue cabaretière. Le premier soir que Yann est entré chez nous, elle l'a accusé d'avoir chapardé des pains de seigle. Notre vieille sorcière de mère le soupçonnait de tous les maux.
Yann - Cela ne s'est pas passé ainsi. Votre mère soupirait : «Yann, tu es trop jeune pour Baubô, prends ses filles. Mais si tu les enlèves à Baubô, que va devenir Baubô ? Baubô va perdre son commerce ! Il n'y a pas meilleures danseuses que ces trois belles. Leurs danses font tomber la pluie, leurs danses conduisent les guerriers, leurs danses plaisent aux dieux mais surtout leurs danses transportent dans le grand voyage. Yann, Baubô te les laisse pour un baiser et quelques pièces d'or. » C'est ainsi que vous avez quitté le grand Nord avec moi dans ma coque. Je n'ai pas eu le cœur à vous vendre dans un port d'Orient. Et qui aurait voulu de trois filles sales et sans manière, aux cheveux roux et coupés comme des épis, qui auraient voulu de mes trois filles perdues !
La première fille - Nous sommes des petites mères pour toi, tu ne peux pas te séparer de nous et nos chants te ravissent, vieux pirate.
La deuxième fille - Nos chansons sont pleines d'obscénités, horribles et sales. « Mais qu'est-ce donc ? » s'exclament les bien-pensants. Dans les forêts du Nord, les Lugi s'accroupissaient en guerriers pensifs pour entendre nos chants.
Yann - Ne les écoute pas, elles sont insensées. Elles cachent leurs visages par des tatouages mais leurs corps sont beaux et voluptueux. Crois-moi, pour des pirates elles sont attirantes. Je les accompagne parfois avec ma lyre mais ma musique ne parvient pas à les rejoindre dans leur exaltation. Pour les atteindre, je suis obligé d'employer d'autres tours. Je te les cèderai volontiers quand tu seras libre.
La troisième fille - Yann, regarde ! les dauphins reviennent.
Yann - Je n'aime pas voir les bandes de dauphins bondissant dans la mer autour de mon navire. Cela n'annonce jamais rien de bon. Matelots, tenez-vous en éveil.

Publié par felixmartin à 10:43:57 dans Variations sur Ondine | Commentaires (0) |

Où est l'homme ? | 18 novembre 2007

Ondine sort de l'eau ; sur la plage un homme est assis (même pose que le penseur de Rodin).

Ondine - Bonjour, que faites-vous sur la plage ?

Le pêcheur - Mon fils aîné a été pris dans la tempête il y a douze jours. J'ai retrouvé son corps brisé sur les écueils. Je reste seul à nourrir ma famille et la sienne. J'ai dénoué les mailles de mon filet de pêche mais il est trop fragile. Je songe à en tisser un plus solide.
Ondine rencontre un deuxième homme qui dessine avec un bâton dans le sable.

Ondine - Bonjour, que dessinez-vous sur le sable ?

L'inventeur - Je regarde les oiseaux, là-bas, les mouettes et les cormorans au-dessus des rochers sombres. Je voudrais assembler des ailes et les lier sur mes épaules pour quitter cette île où je croupis.

Ondine - Où irez-vous ?

L'inventeur - Comment voulez-vous que je sache ? Je ne connais que mon île. J'irai dans les pays de l'eau illimitée.
Ondine rencontre une femme qui regarde le ciel à l'horizon en soupirant.

Ondine - Pourquoi soupirez-vous ?

La mère - J'attends l'étoile du soir qui me rendra mon enfant. Depuis neuf jours, j'erre dans les terres à sa recherche. J'ai mangé la terre, j'ai hurlé à la lune, j'ai arraché mes cheveux, j'ai griffé mes joues. Mais ma fille n'est pas revenue. Les grains de blé ont noirci, le lait de la brebis s'est tari. Durant mon voyage nocturne, en direction des ténèbres du Nord, des étrangers m'ont chuchoté doucement à l'oreille le don de la compassion, de l'espoir lorsque tout est sombre, et de la patience lorsque tout est en attente.
Ondine s'approche d'un quatrième personnage, qui arpente à grands pas la plage.

Ondine - Bonjour, pourquoi marchez-vous à grands pas sur la plage ?

Le philosophe - Je compte, je décompte, j'entreprends. Hier, j'ai énoncé le premier théorème. Aujourd'hui, je dis que l'eau donne naissance à tous les éléments. Demain je crierai : les dieux sont morts ! Unissons-nous pour tuer le dernier de leurs fils ! J'ai pensé que le monde pourrait aller loin si vous écoutez ce que je dis.

La mère - Qui nous lavera de ce sacrifice sanglant ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Qui peut savoir si c'est un dieu ou le fils d'un homme ? Qui guérira la douleur d'une mère ? Mais ne les laissez pas enlever nos enfants. N'écoutez pas ce qu'il dit.

Le pêcheur - Sur cette terre, qu'y a-t-il de meilleur ? C'est notre progéniture que nous devons sauver.

Le philosophe - C'est la terre que nous devons sauver. Nous sommes seuls.

L'inventeur - Nous ne la sauverons pas toujours, il faudra la quitter un jour, comme l'enfant quitte les bras de sa mère.

Ondine - Je ne connais que les eaux du commencement. Que se passe-t-il sur terre ?

Le philosophe - Quel commencement ? Y aurait-il une fin ?

L'inventeur - Sur terre, passe le temps.

La mère - Les hommes font la guerre.

Le pêcheur - Les hommes cherchent leur nourriture.

L'inventeur - Les hommes comptent les étoiles. Un jour, l'homme retournera sur la lune.

Le philosophe - Les hommes ont découvert la mort.

Ondine - Moi aussi, je connais la mort. L'écume nous emporte.

La mère - Je sais que lorsque l'épi est mûr, il faut le moissonner pour que le pain soit coupé. Je sais que la vie a besoin de la mort. Laissez la fin du temps en suspens.

L'inventeur - Et la musique ? Il y a la musique.

Le philosophe - Et les mots, il y a les mots.

Le pêcheur - Et la mer ? Il y a la mer.

La mère - Et l'amour, il y a l'amour.


à suivre...
Photo : Yves-Marie Jacob

Publié par felixmartin à 18:57:11 dans Variations sur Ondine | Commentaires (1) |

Ecce homo | 17 novembre 2007

Ecce homo
Je ne suis pas un homme.
Je tiens dans mes bras ton corps
Abandonné avant son envol.

 

Pourquoi n'as-tu jamais été sage
Pour en savoir long sur la vie ?
Si encore tu écrivais de bons livres
Mais à l'origine quelle tragédie
Habite ta vie, si humaine, trop humaine ?
Hélas, l'aurore s'éloigne
Par-delà nous
Le crépuscule s'annonce
C'est fatal.

 

Publié par felixmartin à 17:56:42 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Les âmes mortes - 3/3 | 13 novembre 2007

 

Hélène - C'est donc pareil, ici aussi. C'est sans fin alors.
Andréa - Je ne comprends pas, d'habitude c'est beaucoup plus calme. D'abord vous tremblez, puis vous pleurez et lui qui sort du noir. C'est la première fois que je vois de telles choses. Je vous le disais je ne connais pas encore toutes les règles du jeu. Il faut qu'on essaie de se concentrer. Peut-être que je ferais venir votre père. (Andréa regarde vers le public, elle le fixe, sans bouger, intensément comme si elle parlait ou appelait dans sa tête, puis lentement elle bouge la tête comme si elle acquiesçait à quelqu'un).
Hélène - Vous l'avez vu ?
Andréa - Il arrive. Vous le voyez, tiens il a gardé sa blouse blanche.
Hélène , qui cherche du regard - Je ne vois rien. Vous êtes certaine.
Andréa - C'est ce que je craignais, vous ne pouvez pas le voir. Vous l'entendez au moins ?
Hélène - Non je ne le vois pas, je ne l'entends pas. Comment peut-on être sûres que c'est lui ?
Andréa - Je le sais, aucun doute. Laissez-moi faire. Bonjour Henri, c'est votre fille qui vous a appelé. Elle vient d'arriver et elle vous cherchait. Vous savez, en général, c'est ainsi, les ancêtres accueillent les nouveaux. Avec vous, la chaîne s'est rompue. C'est moi qui suis chargée de vous mettre en contact.
Hélène -Que dit-il ?
Andréa - Qu'il n'a pas de fille... Il ne sait pas qui vous êtes et il ne veut pas vous connaître. Il n'a pas de famille... Ce n'est pas écrit dans ses livres. Il veut savoir où en sont ses expériences. Si elles ont abouti... Il était là pour ça. Les ordres de ses supérieurs étaient formels : trouver des nouvelles thérapies, qu'importe les cobayes.
Hélène - Assez, ne me dites pas tout. Je ne veux rien entendre. Je savais que cette rencontre n'apporterait rien de plus que l'horreur qui continue. Qu'il nous dise où se trouve l'enfant et qu'on en finisse. Eh bien que dit-il ?
Andréa - Je ne comprends pas, ses phrases ne veulent rien dire : je crois qu'il dicte des ordonnances mais je ne connais pas les noms des médicaments, ça ne veut rien dire pour moi, des formules chimiques. Rien d'intelligible. Attendez, il me regarde, il m'a vue. Je suis là Henri, votre fille se tient à mes côtés. Elle a une requête à vous demander. Elle cherche un enfant qui est mort dans vos bras. Est-ce que vous souvenez ?
Hélène - Pourquoi est-ce que je ne peux pas le voir, ni lui parler ?
Andréa - Vous désirez lui parler, qu'il vous prenne dans ses bras ?
Hélène - Non, cela m'est impossible, je ne veux pas le voir. J'ai peur de le reconnaître, de lui ressembler.
Andréa - Non, il n'a pas de souvenirs précis, des corps amaigris, des cris sans fin, des membres décharnés, des ventres broyés mais pas de visages, pas de noms. Ce n'étaient que des nombres tatoués sur les bras. Il me demande des nouvelles de sa femme, de votre mère. Vous voyez, ces souvenirs prennent corps, il faut être patient avec les âmes mortes, pour qu'elles se ressaisissent, il leur faut de l'attention, de la bonne attention. Si vous acceptiez de le voir, peut-être irions-nous plus vite.
Hélène - Dites-lui pourquoi je suis là, pas pour lui, mais pour cet enfant.
Andréa - Cela ne suffira pas. Pour un enfant qu'il ne connaît pas. Pour lui qui conduisait des expériences au nom de la science, au-delà du bien et du mal comme ils disent, lui qui se trouvait au-dessus de la basse humanité, lui qui se trouvait au plus haut de la chaîne. Vous lui parlez d'un enfant, qui ne vaut pas plus qu'une souris de laboratoire ou comment s'appelait cette chienne que les Russes viennent d'envoyer dans l'espace ? Non, ce n'est pas possible. Je ne réussirai pas à le convaincre. Il lui faudrait un électrochoc, c'est comme ça que vos médecins modernes parlent, n'est-ce pas ? Ici nous n'avons pas de matériel médical très poussé.
Hélène - Alors quoi ?
Andréa - Nos volontés, nos désirs, notre humanité.
Hélène - Quelle humanité peut-elle encore l'habiter ?
Andréa - Il y a la vôtre.
Hélène - Il ne m'a rien donné en héritage. (Hélène se recule soudain, comme si quelqu'un ou quelque chose l'avait touchée) Il a essayé de me toucher, j'en suis sûre. Dites-lui de s'éloigner de moi, j'ai peur de sentir son souffle.
Andréa - C'est vrai, il ne vous a pas laissé beaucoup d'humanité. Vous avez encore beaucoup à apprendre, ou à désapprendre. Il faut que je sois forte pour vous deux. Regardez-moi sourire. J'aime le sourire, j'aime passer ma main dans vos cheveux, j'aime entendre le rire d'un enfant, j'aime le caresser, le prendre dans mes bras. Faites comme moi, vous savez le bruit des vagues, leur douceur au petit matin. Oubliez qui est votre père. Pensez à votre dernière volonté.
Hélène (Elle ferme les yeux puis les ouvre soudain et scrute le noir vers le public, elle semble appeler à elle quelqu'un) - J'essaie, Andréa, j'essaie, cela envahit ma tête, je l'appelle, je l'appelle très fort. Vous entendez, je sais son nom maintenant. Samuel ! Samuel, viens ! Je voudrais tellement te consoler dans mes bras.
Andréa - C'est votre père qui vous a soufflé son nom, il commence à se souvenir, j'entends le cœur de votre père battre de nouveau. Allez-y, continuer d'appeler.
Hélène - Samuel, Samuel ?
Andréa - Ca bouge dans le noir, il se passe quelque chose.
Hélène - Que voyez-vous ?
Andréa - Votre père, je vois ses larmes, il tient dans ses bras un enfant.
Hélène - C'est Samuel, c'est lui, je reconnais son odeur. Elle est toujours en moi, son odeur d'enfant. Samuel. Je voudrais le voir, le tenir dans mes bras. Que se passe-t-il, Andréa ?
Andréa - Votre père implore son pardon, il essaie de consoler l'enfant. Samuel se dérobe. Il le reconnaît. Il a peur de ses mains qui s'approchent de lui. Henri est à genou, mais ça ne suffit pas pour effacer.
Hélène - Je les vois moi aussi Andréa. Je vois Samuel et maintenant mon père. Mais ce n'est pas lui, je ne sais pas. Il est là à genoux. Je n'ai jamais pensé que je le verrais ainsi, à genoux devant cet enfant. C'était impossible. El là il tend ses bras, que dit-il, je ne l'entends pas ?
Andréa - Il  ne parle pas. Ce ne sont pas des mots. Des chuchotements peut-être. Des chuchotements du cœur.
Hélène - Samuel s'approche. Tant de lumières autour d'eux et tous ces chuchotements. Comme le bruit d'une source sous le feuillage. Andréa, quelqu'un m'appelle. Quelqu'un me tire en arrière. Je vois Samuel, son regard n'a plus de peur.
Andréa - Son âme s'est emplie. Il peut quitter le monde des âmes mortes. Il prend la main de votre père, ils s'éloignent. Nous avons réussi à sauver deux âmes mortes. Venez, cela ne fait que commencer.
- Fin -

Photo : Yves-Marie Jacob

  

Publié par felixmartin à 18:50:15 dans Les âmes mortes - essai | Commentaires (1) |

Les âmes mortes - 2/3 | 12 novembre 2007

Hélène - Voilà, c'est ça ma dernière volonté. Je dois délivrer l'âme de cet enfant. Je dois le sauver de la nuit noire. Mais comment retrouver une âme morte ?
Andréa - La toile est infinie.
Hélène - Eh bien, nous avons l'éternité pour la retrouver. Commençons à la chercher. Vous m'avez bien trouvée moi, je pourrais le trouver à mon tour. Derrière cet arbre, il y a un chemin, il doit nous conduire vers lui.
Andréa - Le chemin n'existe pas Hélène. C'est une représentation. Simplement une représentation. Nous ne sommes pas assises sur un banc et vous ne portez pas une robe bleue. La mienne n'est pas jaune. Regardez devant vous, vous voyez, il n'y a que la nuit. Alors qu'ici sur ce banc, il fait grand jour.
Hélène - Chut ! J'entends encore des voix. Là dans la nuit. Les âmes mortes, vous pensez qu'elles sont là dans cette nuit.
Andréa - Personne ne sait où sont les âmes mortes. Pour les rencontrer, il faut être très attaché à l'une d'elles pour qu'elle sorte de nulle part. Je n'y suis jamais arrivée.
Hélène - Vous n'avez peut-être aucune âme morte à chercher.
Andréa - Oui, ce doit être ça. En tout cas je n'ai pas cette capacité. Cela ne fait pas partie de mes missions. Donnez-moi vos mains. Hélas, vous non plus vous ne pouvez pas.
Hélène - Je ne peux pas quoi ?
Andréa - Vous m'avez très bien comprise, vous ne pouvez pas retrouver une âme morte, donc vous ne pouvez pas retrouver cet enfant. Il y a peut-être un moyen. Mais c'est très improbable.
Hélène - Dites, je vous écoute.
Andréa - Si l'on connaissait la personne qui a vu pour la dernière fois cet enfant avant sa mort, on pourrait peut-être y arriver. Mais je ne promets rien.
Hélène - Je sais qui a fermé les yeux de cet enfant.
Andréa -  Alors, tout est possible.
Hélène - C'est ma mère. Ce jour-là, elle avait rejoint son mari à l'hôpital où il menait ses expériences. Elle a entendu les cris de l'enfant, elle est entrée dans la salle mais c'était trop tard, l'enfant était en train de mourir dans les grosses mains de l'homme, qui serait mon père. Ma mère a fermé les yeux de l'enfant, puis elle s'est enfuie. Elle était enceinte de moi, elle a quitté la ville, elle s'est réfugiée loin de mon père. Et à la libération, elle l'a dénoncé. Il a été fusillé. Quand je suis née il était mort depuis un mois. Il y a un semaine, avec ma mère nous sommes allées au cinéma pour voir un film américain, une comédie musicale. Mais avant la séance, ils ont projeté quelques images d'un documentaire sur les camps et les expériences nazies. Ma mère a crié dans la salle de cinéma. Là sur l'écran elle a revu mon père qui tenait un enfant, celui qu'elle n'avait pas réussi à sauver. Elle est ressortie du cinéma en titubant. Toute la nuit, elle m'a livré les souvenirs qu'elle n'avait jamais osé me confier et qui l'étouffaient.
Andréa - Votre mère est sur terre, et nous n'allons pas l'appeler, elle prend soin de votre fille. Nous devons retrouver votre père. Lui pourra nous guider vers cet enfant.
Hélène - Je refuse de rencontrer mon père.
Andréa - Ici, le pardon c'est comme le brouillard, il arrive tranquillement. Vous y arriverez.
Hélène - Pourquoi ce jardin, tout est comme ça, ici ?
Andréa - Non, pourquoi ? Vous n'aimez pas ? Moi j'aimais bien les jardins publics dans les villes, leurs oasis de nature.
Hélène - Je préfère les clairières.
Andréa - C'est comme vous voulez.
(Dans le fond du plateau, des arbres avancent, les barrières du jardin public s'effacent. Dans le public, un homme se lève bruyamment.)
Gogol - Eh quoi encore, pourquoi pas le mer tant que vous y êtes ! Si vous pouviez arrêter avec vos bons sentiments et vos décors pastels.
Andréa - Ce n'est pas possible, vous ne pouvez pas parler, vous venez du monde des âmes mortes.
Gogol - Pour commencer, je vous demanderai d'arrêter ce plagia, je suis Gogol, le créateur des âmes mortes, donc cessez cette mauvaise reprise policée. Que faites-vous de mes droits d'auteur ? Et là derrière c'est quoi cette toile ridicule, même pas peinte ? (Gogol monte sur scène) C'est pas mal l'effet d'ici. Tout ce noir, j'adore. Bon, éteints, parce que de ce côté, c'est plutôt aveuglant.
Andréa - Mais qui êtes-vous ?
Gogol - Je vous l'ai dit : Gogol. Vous m'entendez au moins ? Et vous me voyez ? Moi je vous vois. C'est laquelle la robe jaune (il regarde les deux femmes tour à tour) ?
Andréa - C'est moi, ma robe est jaune et celle de Hélène est bleue. Vous avez oublié les couleurs ?
Gogol - Non, je n'ai pas oublié les couleurs, les arbres sont roux, le ciel est gris.
Andréa - Non le ciel est bleu, les arbres verts et nos robes...
Gogol - Je vous arrête, vos robes je ne les vois pas, vous comprenez, je vous préfère dans votre nudité vierge, enfin surtout celle d'Hélène, parce que vous Andréa vous avez vieillie. La chair manque de fraîcheur. Je préfère les chairs fraîches.
(Hélène essaie de se couvrir avec ses mains)
Andréa - Vous êtes Gogol, le grand écrivain ?
Gogol - Mon nom est Gogol, je l'ai emprunté au coin d'une rue. Mais je ne suis pas le grand écrivain, trop pur pour ma cervelle.
Andréa - Vous voulez rejoindre les âmes...
Gogol (il l'interrompt) - Non, détrompez-vous, je préfère la multitude des âmes mortes, on se réchauffe entre nous. Je déteste votre désert, y a même pas de scorpions. Dites-moi, Hélène, est-ce que vous avez une cigarette ? Vous venez d'en bas, vous avez peut-être une dernière cigarette sur vous ?
Hélène - Non, je ne fume pas. Désolée.
Gogol - Vous pouvez être désolée. Sur terre, j'avais trouvé le moyen de ne jamais en manquer, je cultivais en Amérique des plants de tabac. Enfin, des nègres cultivaient pour moi des plants de tabac. La dernière fois que je suis revenu, c'était au cœur de l'Europe, quand l'Autriche et la Hongrie étaient encore réunies. Les vraies cigarettes je n'ai pas connu, je ne suis pas retourné dans le XXe siècle, j'aimerais bien goûter les cigarettes des G.I. Prendre un paquet cartonné entre mes doigts, déchirer le bord du papier, tapoter le fond pour laisser sortir la première cigarette, la tenir entre deux doigts et la glisser entre mes lèvres, bien lisse, bien cylindrique, faire claquer l'allumette et tirer comme ça en creusant les joues pour goûter la nicotine, pour faire piquer les yeux, pour tousser, pour brouiller les neurones ou ce qui m'en reste. Parce qu'après tout ce temps passé ici, j'en manque de neurones, grande lessive, à force ça s'efface. Vivement que je retombe pour compléter ma panoplie de mauvais garçon. Parce qu'y a que sur terre qu'on peut goûter à tous les plaisirs. Et là dans cet instant, mon temps de redescendre est arrivé. J'ai hâte de connaître mes nouveaux parents, y vont pas être déçu par leur progéniture.
Andréa - Avant, pouvez-vous nous guider jusqu'au père d'Hélène ou auprès de l'enfant que nous cherchons. Vous savez s'ils sont parmi les âmes mortes ?
Gogol - Et puis quoi encore, vous voudriez peut-être que je vous aide à retrouver un damné. Je m'en fiche de votre plan à quat'sous de bonnes femmes à pleurnichements. A quoi ça sert de sauver l'âme d'un enfant, vous savez combien y en a des enfants là dedans ? (Il montre le public, Andréa se tait, elle attend) Rappelez-moi le nom de votre père. (Il s'est tourné vers Hélène mais elle ne répond pas.)
Andréa - Henri Hermann.
Gogol - Ouais, parfois, je l'ai croisé, il passe, il ne dit rien, ou bien des phrases toutes faites, qu'on comprend pas, des phrases sorties d'un livre, même pas de la littérature, un livre de comptes administratifs. C'est pas un drôle, y connaît rien aux plaisirs. Bref, c'est pas le genre que je fréquente ici et encore moins sur terre. Ici, d'ailleurs, vaut mieux être seul.
Andréa - Vous pourriez le retrouver et le convaincre. Sa fille est arrivée.
Gogol - Je croyais que c'était vous le service d'accueil. Moi je m'en fous de vos histoires de bonne femme...
Andréa - Vous vous répétez.
Gogol - J'adore les répétitions, les coupures, les entorses, les dérèglements, les failles, les embrouilles, les emmerdes. J'adore les pays en guerre, les révolutions, les famines, les pestes, les raz-de-marée. Mais surtout ce que je préfère c'est le cul, celui des femmes, des hommes, tout ce qui te donne envie de grimper et même quand y a pas de cul sur terre on arrive toujours à ses fins. Bon assez parler, y a pas que ça à faire, faut que je retombe dans ce XXe siècle pour capter sa dernière moitié, y paraît que ce que vous avez vu avec vos deux guerres c'est rien après ce qui va venir. J'adore. Ciao la belle Hélène, dommage que tu sois montée si tôt, je t'aurais bien monté avant ton départ. Rappelez-moi quand vous aurez vu le gros Hermann. Salut les âmes mortes, à la prochaine. (Il sort en saluant le public.)

 

à suivre

Photo : Yves-Marie Jacob


 

Publié par felixmartin à 20:20:29 dans Les âmes mortes - essai | Commentaires (0) |

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