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Les âmes mortes - 1/3 | 11 novembre 2007

 Mon âme est mælström noir, immense vertige autour du vide, aspiration d'un océan sans fin vers un trou dans le néant : et dans ces eaux, plutôt ce vortex, flottent toujours les images que j'ai pu voir et entendre à travers le monde.

Pessoa, Le livre de l'Intranquillité

 

 

 

 

On entend une sirène d'ambulance. Un décor de jardin public avec un bel arbre et un banc en bois peint en vert. Hélène, une jeune femme, entre par le fond de scène, elle passe à côté de l'arbre sans le voir. Elle se couvre le visage comme si la lumière l'aveuglait. Elle fait le tour de la scène par cour et jardin, touche les barrières basses avec le pied puis elle s'avance sur le devant de scène et, avec ses deux bras, elle cherche son chemin comme un aveugle dans le noir ou comme si elle allait traverser un miroir  (genre miroir de Cocteau). Elle se retourne et se dirige sur (vers) le banc et s'assoit. Elle se tient la tête entre les mains. Derrière elle, un écran de cinéma, on montre un extrait de documentaire (un enfant  malmené par un médecin en blouse blanche, commentaire sur les expériences faites par les nazis). La projection s'arrête, une autre  femme, plus âgée, entre sur scène. C'est Andréa. Elle s'assoit sur le même banc.

Andréa
- Bonjour, vous venez d'arriver ? J'ai entendu le bruit de la sirène qui montait jusqu'à moi. J'ai vu l'accident, tout était terrible. J'ai tremblé pour vous.

Hélène
- Tout s'est passé si vite. Je n'ai pas eu le temps de serrer dans mes bras ma fille. Elle ne sait pas encore ce qui est arrivé.

Andréa
Vous tremblez ?

Hélène - Comment est-ce possible que mon corps tremble ici encore ?

Andréa
- Cela arrive parfois pour les nouveaux et peut-être...

Hélène
- Peut-être ?

Andréa
-  Non, une impression. Je suis venue à vous dès que j'ai senti votre présence. Je voulais me tenir près de vous.

Hélène
- Cela se passe toujours ainsi ?

Andréa
- Je ne sais pas. Je ne crois pas. Ici, tout est possible. Tout dépend de nos intentions.

Hélène
- Quelles intentions ?

Andréa
- C'est compliqué à expliquer avec des mots. Parfois il suffit de respirer très fortement et la personne à laquelle vous pensiez se tient près de vous. Mais je ne connais pas encore toutes les règles du jeu.

Hélène
- Un jeu ?

Andréa
- C'est ainsi. Comment pourrais-je dire ? Depuis que je vis de ce côté...

Hélène
- Vis ?

Andréa
- Parfois je me sens en vie, parfois j'ai la bouche pleine de sable. Je ne peux pas décrire tout ce que je ressens. Et je crois que d'une âme à l'autre c'est différent. Lorsque Pierre est arrivé hier, nous étions si nombreux à l'accueillir, il faisait chaud, la lumière inondait sa venue.

Hélène
- Il y a peu de monde pour moi.

Andréa
- Que cela ne vous inquiète pas. Pour chacun c'est différent. Mais vous n'êtes peut-être pas encore arrivée.

Hélène
- Arrivée ?

Andréa
- Enfin, parfois nous avons encore des choses qui nous retiennent sur terre.

Hélène
- C'est la même chose pour vous ?

Andréa - Je suis arrivée il y a longtemps. Aujourd'hui, je dois accomplir pour moi, ou pour vous, quelque chose. Une mission.

Hélène
- Que devez-vous accomplir ? Quelle mission ?

Andréa - Par exemple, en ce moment je vous accueille. Voilà une mission.

Hélène
- Quelqu'un vous a confié cette mission ? Parce que vous avez pêché sur terre, comme on dit au catéchisme ?

Andréa
- Non, bien sûr, il n'y a personne qui confie des missions. Ou plutôt si, il y a toutes les âmes. Elles forment comme une toile immense. Et parfois, nous éprouvons la nécessité de nous rapprocher, de nous unir. Certaines âmes sont engluées, elles sont à peine capables d'être parmi nous, on les appelle les âmes mortes.

Hélène
- Je suis assise là et je me sens incapable de me lever.

Andréa
- Vraiment. Vous ne pouvez pas ? Tenez ma main et soyez confiante. Essayez !

(Andréa tend la main à Hélène qui arrive à se soulever puis à se tenir debout, elle tente de marcher.)

Hélène
- C'est si simple, je marche ici comme avant. Regardez ma cuisse, il n'y a plus de sang. A l'hôpital, ils n'ont pas vu la blessure, mon sang coulait à l'intérieur de mon corps. Je me sentais partir et je ne pouvais pas leur dire. On ne pouvait rien y faire.

Andréa
- J'ai vu le camion, quand il vous a heurté puis traîné tout au long du trottoir.

Hélène
- Je venais d'acheter du pain. Je sortais de la boulangerie. J'allais remonter sur mon vélo. J'ai entendu les crissements des pneus, les cris des passants et j'ai vu la masse percuter mon corps.

Andréa
- Un accident terrible. Aviez-vous encore quelque chose à accomplir ?

Hélène
- Je connais votre nom ! Vous vous appelez Andréa !

Andréa
- C'est ça, Hélène. Je m'appelle Andréa. Vous apprenez vite.
On entend des murmures derrière l'arbre.


Hélène
- J'entends des voix. Que se passe-t-il ?

Hélène lâche le bras d'Andréa et fait le tour de l'arbre.

Hélène
- Il n'y a personne.

Andréa
- Vous les avez effrayées, pas si vite.

Hélène
- Comment ? Qui pourrait être effrayé par moi ici ?

Andréa
- Des âmes qui venaient en visite. Mais ici on marche lentement, on ne s'essouffle pas. Venez vous asseoir avec moi que je vous regarde. J'ai besoin de votre regard et de sentir vos mains. 
Les deux femmes s'assoient, Andréa prend les mains de Hélène dans les siennes, elle les presse et regarde fixement Hélène


Andréa - Oui, c'est ça vous devez accomplir vos dernières volontés, maintenant que vous
êtes dans ce jardin.

Hélène - Quelles volontés ? La seule que j'aie c'est de retourner chez moi, rejoindre mon mari et ma fille.

Andréa
- Je crains que cela ne soit pas possible, pas encore. Mais avez-vous d'autres volontés ?

Hélène
- Mes dernières volontés ?

Andréa
- Ici, comme tout est à l'envers, c'est vous qui exécutez vos dernières volontés, et on pourrait plutôt les nommer, les premières volontés. Vous souhaitez peut-être rejoindre vos parents, de ce côté-ci ?

Hélène
- Ma mère vit encore. Penchez-vous, à droite, dans la cuisine, regardez, c'est elle qui tient dans ses bras ma petite fille, embrasse ses cheveux, pleure, mais ne lui a pas dit la vérité. Elle ne peut pas la dire. (Elles se penchent toutes les deux sur un des côtés du banc)

Andréa
- Et votre père ?

Hélène
- Je ne connais pas mon père, il est mort avant ma naissance.

Andréa
- C'est donc lui que vous devez retrouver ici.

Hélène
- Non, c'est impossible. On ne cherche pas à connaître un bourreau.

Andréa
- Il était médecin.

Hélène
- Comment le savez-vous ?

Andréa
- Il était médecin, je l'entends dans votre tête.

Hélène
- Il l'était, jusqu'à ce que la guerre éclate. Ensuite il s'est mis au service de l'ennemi. Henri Hermann est devenu bourreau dans les camps.

Andréa -
Les camps ? Que savez-vous des camps ?

Hélène
- Rien, rien du tout. Et vous ?

Andréa
- A peine le temps de respirer et c'était fini. En tout cas pour moi. Je n'ai pas eu le temps de connaître.

Hélène
- Quel est tout ce brouillard soudain ?

Andréa
- Ah ! ça recommence, mes yeux parfois se brouillent. Les vôtres aussi apparemment. Faites comme moi, ça va passer. 
Andréa fixe au loin sans bouger, Hélène l'imite.

Andréa - Non, mais faites-le avec plus de détermination, pensez au printemps, au soleil, enfin à
quelque chose qui éloigne ce brouillard. (Le brouillard se dissipe.)
J'en étais sûre vous apprenez vite. En bas, on devait dire que vous étiez intuitive, non ?

Hélène
- Chut, j'entends encore des voix, on dirait des enfants, ils se rapprochent. Je me souviens, je crois me souvenir. (Elle a du mal à respirer, elle s'agite sur le banc). Vous n'avez pas le droit de me rappeler ses images. Je vous ai dit que je ne voulais pas voir mon père. Je ne peux pas. Je ne veux pas.

Andréa
- Je crois que pour lui et pour vous, vous devez le revoir, au moins une fois et le tenir dans vos bras.

Hélène
- Oui, je dois le tenir dans mes bras, où est-il ? Je dois le consoler, je l'entends pleurer. Il se cache derrière l'arbre. Hélène retourne derrière l'arbre, on l'entend crier. Son bras, il était arraché, sa main bougeait encore.

Andréa
- Comment, vous avez déjà retrouvé votre père ?

Hélène
- Non, ce n'est pas mon père, c'est l'enfant, c'est l'enfant que je dois consoler. Je dois le retrouver. Avec ses yeux pleins d'effroi, sa bouche qui hurlait, je l'ai vu sur l'écran de cinéma. Et je n'entendais rien, juste une voix qui commentait sa terrible et impudique torture. Qui est cet enfant ? Je dois le retrouver. Je dois le consoler. On ne peut pas le laisser ainsi. Où est-il ? Aidez-moi, Andréa ! Guidez-moi jusqu'à lui !

Andréa
- Venez, Hélène. Serrez-vous contre moi. Vous tremblez de nouveau.

Hélène (qui pleure
- Même ici on pleure. J'ai des larmes.

Andréa
- Attention, les larmes se transforment facilement en pluie. Il va pleuvoir sur un coin de terre. Si vous continuez, voyez-vous, vous gâcherez les vacances de quelqu'un.

Hélène
- Ou j'arroserai des plantations.

Andréa -
Ah non, ça c'est différent. Vous ne le pouvez pas. Pas encore, vous n'avez pas ce pouvoir. Heureusement d'ailleurs, si n'importe quelle âme pouvait faire la pluie ou le beau temps, ce  serait impossible à gérer. Le climat est une chose beaucoup trop complexe pour nous. Non, mais vos larmes peuvent se mêler à un nuage vagabond et provoquer une ondée sur un coin de plage. Une fleur peut naître me diriez-vous !

Hélène (qui essuie ses larmes
- Il faut que vous m'aidiez à retrouver cet enfant. Je dois le consoler pour tout le mal qui l'a envahi.

Andréa
- Je ne peux pas Hélène, je ne sais pas où se cache son âme. Peut-être est-il resté dans cet état : une âme morte. Certaines âmes ne parviennent pas à se libérer. Elles restent en suspens. L'âme de l'enfant que vous recherchez n'est peut-être pas parvenue à lui survivre. Son passé, sa vie, sa mort ont été trop douloureux, trop improbables, son âme ne peut se libérer. Elle est prisonnière de cette douloureuse mémoire interdite parce qu'inaccessible.

à suivre

Publié par felixmartin à 18:52:00 dans Les âmes mortes - essai | Commentaires (0) |

Corbeaux | 04 novembre 2007

L'homme sur le banc regardait les amoureux enlacés à ses côtés, oublieux de sa solitude à lui. Il tressaillit à son propre sourire ému : l'amour ne lui appartenait plus qu'à travers celui des autres.

 

Publié par felixmartin à 17:59:10 dans Poésies lointaines | Commentaires (0) |

Le train de la vie (7/7) | 31 octobre 2007

 

 

En cette fin d'après-midi d'automne, les rayons rasants du soleil éclairent la véranda. Derrière ses vitres embuées, j'entends les corbeaux croasser aux cimes des peupliers dénudés. Derrière moi, tu te tiens assise à la table d'écriture. Je songe à Orphée et à Eurydice. Je me retourne et ne crains pas de te regarder. Ton visage est tendu, ta bouche esquisse comme un chuchotement, tente-t-elle de raconter tes souffrances ambiguës ? Je n'entends que la pointe de ton stylo qui court sur le papier. Tu poursuis inlassablement tes écritures, derniers barrages contre l'effroi. Je t'offre une tasse de café. Lorsque le soir nous rejoint, nous regardons la lune se lever, fragile sentinelle qui veille. Je suis envahie par une certitude : nous vieillirons ensemble. Comment tout cela a-t-il commencé ? Au cours d'un voyage en train, par un frileux matin de février.

 

Fin

 

Photo : Yves-Marie Jacob

 

Publié par felixmartin à 19:06:37 dans Le train de la vie | Commentaires (1) |

Le train de la vie (6/7) | 30 octobre 2007

 

Lorsqu'en février, je t'avais croisé dans ce train, j'avais d'abord aperçu une femme aux cheveux roux, vêtue d'une robe noire. Son menton et son nez parfaits glissaient dans son visage mobile et gai. Sa bouche maquillée lui donnait un air gourmand. Ses mains la trahissaient, tes mains te trahissaient. Tu ne parvenais pas à me tromper. Je t'avais reconnu. Là, face à moi, celui qui avait été mon jeune époux s'était transformé en une créature féminine qui rivalisait avec mes propres charmes.

Dans la véranda, cette femme qui lui ressemblait, et qui était toi, posait un baiser sur les bords de ma bouche. Je découvrais ton nouveau corps, je goûtais à un désir impensable, je touchais à tes blessures masquées par tes nouvelles cicatrices. Tu avais un corps de femme, je ne l'étais plus. Renverser les rôles, céder à tes désirs féminins. Je devenais à mon tour homme : je te dévisageais comme une belle chose. Mes raisons harcelantes se laissaient désarmer. L'idée de l'amour m'emplissait sans que j'aie à rougir de mes désirs, oubliant tes ambiguïtés, tes travestissements, tes abandons à d'autres corps, plus masculins. Que ton enveloppe mortelle fût celle d'une femme ou d'un homme m'importait peu. Au fond de moi, c'était ton âme que je respirais. Longtemps j'avais senti la mienne se morceler et ton retour la ressuscitait. Tu étais revenu, nous avions retrouvé le chemin.

J'étais avec toi ce soir pour tous les soirs d'hier et de demain. J'étais avec toi depuis si longtemps, dans tes mystères, dans tes profondeurs, dans tes identités. Depuis ce premier regard dans le café français, je t'appartenais. Depuis notre première nuit dans la chambre rouge, je t'appartenais. J'étais liée à toi par les fils de tes destinées. Je ne cherchais pas à savoir quelle rive tu tentais d'atteindre avec ton nouveau corps. Dans tes détours, c'étaient les mêmes contours de toi à moi que nous dessinions. Nous éloignions de nous l'angoisse crépusculaire. Corps jumeaux enfin retrouvés pour l'unisson. Tu as murmuré : « Laissons-nous surprendre par la tentation, rendons-nous à l'amour. »

 

à suivre

Illustration : Compartiment C, voiture 193. Edward Hopper. 1938

Publié par felixmartin à 20:39:22 dans Le train de la vie | Commentaires (1) |

Le train de la vie (5/7) | 29 octobre 2007

  

Le soir allait tomber, je t'attendais au pied de la véranda. Mon exil allait prendre fin. Dans l'allée de graviers, tu approchais. Droit, élancé, tu ressemblais toujours à nos peupliers qui se courbaient à ton passage et murmuraient pour t'accueillir. Tu te penchas pour me saluer. Est-ce que tu m'embrassas ? Est-ce que tu me serras comme un frôlement pour nos retrouvailles ? Je reconnus ta démarche, je reconnus ta voix, je retrouvai ton regard. Nous nous sommes assis sur la terrasse, en surplomb du lac. Il faisait frais. Nous écoutions les grands peupliers trembler dans le jardin, je frissonnai, ce n'était pas seulement le vent qui s'était levé. De quoi avons-nous parlé au juste ? Je parlais de moi, tu parlais de toi ? Entrecoupé de silences. Je compris que tu avais pris une de tes drogues. Je fumais tes cigarettes. Des Craven comme dans la chanson. Je savais que tu n'avais pas toute ta raison, et la mienne chancelait.

Publié par felixmartin à 20:13:13 dans Le train de la vie | Commentaires (0) |

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