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Balcon | 07 juin 2007

Longtemps,
dans la forêt désertée
j'ai marché
mes bottes claquaient
tes ombres ne se glissaient plus
dans mes vies
Il a fallu ce jour
Ta main au balcon
s'est accrochée
Je l'ai prise
Ou bien est-ce toi ?

Publié par felixmartin à 22:49:34 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

La demande en mariage | 07 juin 2007

 Alors que les cloches sonnaient les vêpres, Joseph, le marchand de bois, s'était lavé, parfumé, avait revêtu son costume neuf, lissé un chapeau de feutre, pris une canne en noyer brun et avait remonté la rue jusqu'à la mairie. Sur son chemin, les hommes le saluaient et les femmes souriaient à demi. Les enfants suspendaient un instant leurs jeux bruyants, ne sachant trop si la canne serait utilisée contre eux. Quand Joseph surgissait dans une ruelle, les vieux du village juraient sur son passage et les vieilles croisaient les doigts. On se souvenait de son premier mariage qui n'avait duré qu'un jour. La pauvre épouse, une jeunette, avait fui la nuit même des noces et le pape dut accorder le divorce. Les paysans surnommaient Joseph, le taureau du village parce qu'une fois il avait soulevé d'un coup, sans plier les reins, un jeune taureau pour le hisser dans le camion du boucher à qui il avait vendu la bête. Ce surnom les femmes le lui donnaient pour d'autres raisons. Trapu, les membres courts, le visage basané, creusé de rides paysannes, Joseph se tenait ramassé, prêt à bondir. Ses doigts cassés, souvenirs de la guerre des tranchées, tricotaient inlassablement une pipe noircie qu'il allumait rarement. Le seul soin qu'il accordait à sa toilette était de parfumer sa chevelure noire -qu'il avait belle- avec de la brillantine de qualité. Cette odeur de lavande contrastait avec son allure générale, il le savait et en jouait.

Ce soir-là, Joseph avançait tranquille, un sourire, que sa moustache abondante masquait à demi, effleurait à ses lèvres. Il grimpa les quelques marches du perron, le maire, le père Pasquier, apparut sur le seuil comme s'il l'attendait. Il le reçut dans la pièce qui servait tout à la fois de bureau et de salle de réception : une grande salle rectangulaire, éclairée par trois larges fenêtres qui montaient jusqu'au plafond. Le maire était plutôt grand et bien bâti. Il s'assit, pour ne pas gêner son hôte qui, il le savait, maudissait sa petite taille. Il invita Joseph à en faire tout autant. Le maire savait bien pourquoi Joseph était monté jusqu'à la mairie mais il attendait que le marchand parlât le premier. Il servit deux rations de gnôle dans des petits verres épais. L'autre ne prit pas de détour et tout de go annonça. « Ecoute, le maire, tu sais pourquoi je suis ici. Avant l'été nous en avons déjà parlé ensemble. Le bois a encore pris de la valeur, toute la reconstruction après les années de guerre n'en finit pas. Ta fille ne manquera de rien, tu peux en être sûr et quand mes bûcherons redescendront avec les troncs lisses et droits, on fera la fête. Maintenant, tu peux m'accorder la main de ta fille aînée. » Il s'arrêta là et but à petites gorgées. Le maire avala d'un coup. Il admirait Joseph, sa puissance en affaire tout comme sa force physique. Il redoutait l'avis de la Louise, sa femme, qui craignait que leur fille tombât entre de mauvaises mains : « Une brute pareille. Il n'a rien d'humain. » Le gaillard avait vu juste en se rendant à cette heure à la mairie : la femme du Pasquier et ses deux filles, Joséphine et la plus jeune Pernette, se rendaient toutes trois à l'église avant l'heure du dîner. Dans la cuisine, la soupe chauffait et à leur retour, la Louise servirait le repas. Le maire remplit à nouveau les verres et cette fois-ci but lentement pour faire patienter son hôte. A la fin, il ne pouvait plus différer sa décision : « As-tu parlé à ma fille ? » Joseph fit signe que non. « Si elle est d'accord, moi aussi. » Il ne parla pas de son épouse, après tout la mère accordera ce que la fille désire. Trois coups carillonnèrent à la grosse horloge en bois qui ornait l'un des murs. C'était la demie. « Attendons-les, autant leur parler dès ce soir. » Ce pluriel ennuyait Joseph, il voulait éviter la mère. Il savait qu'elle écoutait les commères qui racontaient n'importe quoi sur lui. Habituellement, il souriait quand Paulette, sa servante, irritée, lui rapportait leurs propos. Mais aujourd'hui, l'affaire était sérieuse et que des bonnes femmes l'empêchassent d'aller jusqu'au bout le contrariait. Pourtant il se retint d'ajouter quoi que ce soit à ce sujet et le maire aussi. Ils attendirent en silence. Les femmes ne tardèrent pas. Derrière les fenêtres à carreaux de la mairie, les deux hommes pouvaient les voir remonter la rue et saluer les passants qu'elles croisaient. Elles passèrent par derrière le bâtiment de la mairie, pour regagner la cuisine et détacher le chien qui jappait à leur arrivée. C'était un chien de race, aux poils longs, au museau fin, qui répondait au nom particulier d'Indra. Les villageois ne l'aimaient guère parce qu'il n'était d'aucune utilité, puisque le maire ne l'utilisait ni pour chasser, ni pour garder les bêtes. Joseph était au contraire impressionné qu'on puisse élever un chien pour rien, sinon pour la beauté de sa race. Le maire lui avait dit une fois : « C'est un lévrier afghan ». Bien qu'il ne connaisse rien aux chiens de race, Joseph devinait que celui-ci était un spécimen digne d'intérêt. Le maire se leva pour rejoindre les femmes. La porte, qui permettait d'accéder à la partie privée de la mairie, était en chêne épais. Joseph ne pouvait entendre les propos du maire, il se contentait d'écouter l'horloge égrener les minutes avec son lourd balancier en cuivre. Il fallut bien dix minutes avant que le maire ne revint. Le chien jappait doucement, derrière son maître, et n'y tenant plus il entra dans la salle de réception : la tête au ras du sol et la queue basse comme font les chiens quand ils agissent contre l'ordre de leur maître, il se traîna plutôt qu'il n'avança jusqu'à Joseph. Le prétendant le flatta et le chien rassuré par l'accueil se redressa et tourna son museau allongé vers son maître. « Puisque tu ne gênes pas Joseph, tu peux rester. » Derrière les trois fenêtres, le soleil, dans son couchant, rougeoyait le parquet ciré. Joséphine entra dans cet instant.

Joseph se leva. Il tenait son chapeau comme s'il voulait la saluer. Il avança d'un pas, la mère suivait déjà. Pernette, la cadette, restait dans la cuisine mais la porte entrouverte laissait deviner qu'elle écoutait. Joseph serra la main de la mère puis celle de la fille. Joséphine était une jeune fille de vingt ans, grande et vigoureuse. Son visage était parfaitement lisse et ovale et Joseph se surprit à imaginer qu'il pourrait le tenir entre ses deux mains rugueuses. Elle s'habillait sagement, parlait peu et tenait toujours les yeux baissées. Une fois, pourtant, Joseph l'avait croisée et ils s'étaient regardés fièrement l'un et l'autre : ses yeux noirs et ceux de la jeune fille, d'un gris très doux, soulignés par de longs cils qui créaient de la profondeur. Elle n'avait pas rougi, ni détourné son regard. Cela avait plu à Joseph. Depuis cette brève rencontre, il avait décidé qu'elle serait son épouse. Une telle femme lui convenait : volontaire et belle. Il craignait que son allure à lui ne ressemblât pas à l'idée que la jeune fille pouvait se faire d'un époux. Ce sentiment était nouveau : pour la première fois, il envisageait l'échec. Joséphine avait souvent entendu parler de lui, plus souvent en mal qu'en bien, c'est-à-dire qu'on louait sa puissance de travail, sa force physique, sa réussite en affaires, mais ces louanges étaient ponctués de ricanements qui tournaient en dérision ce que justement on admirait. Surtout, l'épisode du premier mariage éveillait les esprits et déliait les langues. Pourtant on ne put jamais rien tirer ni de la première épousée, ni de sa famille. Du reste, on jugeait la mariée indigne de lui, sans l'avouer ouvertement. De sa première épouse, Joseph ne parlait jamais sinon pour dire, avant de conclure une affaire délicate : « Le pape m'a bien accordé le divorce ».

J
usqu'à ce jour, personne n'avait supposé que Joseph prendrait une seconde épouse. Seule, Joséphine s'était mise à penser à lui. Tout doucement. Si on lui avait dit qu'elle était amoureuse, elle ne l'aurait pas cru : on ne peut pas être amoureuse d'un tel homme. Peut-être, était-ce pour cela qu'il lui plaisait. Et ce soir encore, aux vêpres, son esprit avait formulé une étrange prière où il était question de Joseph. Elle ne savait pas au juste si elle demandait simplement à Dieu de bénir Joseph ou si, plus téméraire, elle exhaussait un vœu pour elle-même. Toujours est-il que, maintenant, elle se trouvait en face de lui et que son père, dans la cuisine, lui avait parlé de mariage et que sa mère avait joint les mains. Pour la rassurer, parce que sa fille tremblait et qu'il avait mal compris la signification de ce tremblement, le Pasquier avait ajouté : « Nous n'accorderons rien sans ton consentement. Toi seule décideras, ma fille. Nous, nous ne sommes pas pressés de te voir quitter la maison. Si celui-là ne te plaît pas, d'autres viendront. Joséphine n'avait rien répondu. Elle avait seulement retiré le tablier qu'elle portait pour servir le dîner et l'avait tendu à sa sœur puis, elle avait avancé vers la salle et sa mère et son père l'accompagnèrent. Elle voulait entrer avant sa mère, et rencontrer à nouveau, même un bref instant, le regard de Joseph. Elle dit : « Laisse-moi encore un mois pour réfléchir et tout ce mois, viens me voir ici, chaque soir. Nous parlerons tous les deux pour nous connaître. » Elle parlait avec bienveillance. Joseph comprit qu'elle avait accepté et par sagesse demandait ce délai. Longtemps, bien après la mort de Joseph, Joséphine fermait les yeux et revoyait tout distinctement. C'est ainsi que le souvenir de la scène s'était inscrit : la tache de lumière rouge qui s'allongeait sur le sol, Joseph, debout son chapeau à la main, le regard droit, et l'odeur de lavande qui l'étourdissait. Joseph avait gagné : il épousa Joséphine sept mois et vingt jours après sa demande en mariage, le samedi des Rameaux.

Publié par felixmartin à 22:11:32 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) |

Babioles | 05 juin 2007

Les contes de fées me font souffrir. Quand ils se réalisent, je souffre encore. Absurde, lui ai-je répondu. Les contes de fées n'existent pas. Un soir de sombre désespoir, tu ne m'as pas secourue. J'ai décidée de ne plus me préoccuper de toi. Elle a ajouté : je renonce à mes illusions. Le désespoir devait être intense, en tout cas il était sombre. Elle était jeune, elle avait des illusions. Notre relation appartient au passé, m'a-t-elle déclaré. C'était hier. Elle m'épuise avec ses phrases d'enfant. Elle me fait sourire aussi. J'aime bien mieux la caresser. Je suis trop sentimental, voluptueux mais sentimental. Je l'attends en début de soirée dans un café au bord de la Nationale 7 qui remonte d'Antibes. Un Africain est entré pour vendre des babioles brillantes. Je pourrais lui faire un cadeau, ce serait romantique. Elle aime ce qui est romantique. Je lui ai acheté le collier le plus brillant. Je me souviens que les ancêtres de ce Black étaient échangés contre les mêmes babioles. Triangle. Je pourrais être son esclave. Elle ne le sait pas. C'est une petite femme de mauvaise vie qui m'enjôle. J'attends ma petite femme. Elle ne sera pas en retard. Je n'aime pas ses retards. J'attends et je n'attends pas l'été et ses orages.

Publié par felixmartin à 22:50:02 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Toréador | 04 juin 2007

 Continuez votre  ronde les mots, là-haut au plafond : è pericoloso sporgersi. Je ne me penche pas. Pourquoi partez-vous en file indienne sur le mur de la salle d'attente ? Quelle belle ronde vous me donnez à voir, vous vous dandinez, vous flottez ! Quelle belle couleur irisée les voyelles et vous les consonnes, le drapé à vos cous ajoute à votre élégance ! Comme c'est bon de vous voir défiler. Ce n'est pas le 14 juillet, même pas la procession des Rameaux ! Que faites-vous là-haut à agiter vos branches d'olivier ? Attendez-moi, je vous rejoins.

Je ferme les yeux, je me sens bien. Pourquoi sont-ils tous après moi avec leur regard inquiet. Pourquoi me parlent-ils si forts ? Arrêtez votre chahut les lettres, oui je vois bien que vous flottez, mais silence je n'entends rien. « Qu'avez-vous pris, vous vous en souvenez ? » Qu'est-ce que j'ai pris ? J'ai rien volé. Rien, j'écrivais à l'encre sur mon cahier à lignes. J'ai pris un buvard pour sécher l'encre. Oui, c'est ça un buvard. La ligne s'est évadée, les lettres ont suivi. J'ai essayé de les rattraper sur la terrasse. Je me suis penchée. Après c'est le vide. Enfin, j'ai entendu les tambours. Ca tapait dans ma tête, un rythme chaud, le bruit des sabots qui frappent le sol, et un et un, et deux et deux, allez frappe, frappe avec tes sabots, belle bête mon taureau, oui je te vois avancer sur le sol poussiéreux. Qu'est-ce qu'ils ont, tous ces hommes et ces femmes, à vouloir te couvrir d'un drap ? Mon beau taureau fumant. Non, je vous l'ai dit, pas de drap, pas de drap, laissez-moi goûter au pelage chaud de mon taureau. Arrête de m'appeler ta demoiselle d'Avignon. T'es bête mon taureau. Les mouches, vous m'agacez, partez dans vos déserts de sel. Je suis dans une pièce, un seul lit, une sorte de brancard avec des barreaux, ils sont fous, ils ont attaché mes mains. C'est à cause de toi taureau, tu leur fais peur. Ils ne peuvent pas comprendre que tu sois minotaure et mon amant. Je ris si fort que la petite dame au bonnet blanc me soulève les paupières. Qu'est-ce que c'est que ce tube et cette longue aiguille ? Les hommes sont curieux avec leurs appareils. « Laissez-vous faire ! » Pourquoi ? Je me sens si bien. Plus tard, dans la nuit un jeune homme en blouse verte se penche sur mon lit : « Comment vous sentez-vous ? » Il détache mes mains. Merci, j'ai soif, j'ai la bouche sèche. « Pourquoi avez-vous fait ça ? » Fait quoi, mon taureau ? « Pourquoi vouliez-vous mourir ? » Mourir, non, j'ai trop de vie, tant de vies à vivre auprès de toi mon taureau. Dis, tu reviendras mon taureau ? tu le sais que je ne peux pas vivre loin de toi. Tu es mon frère, mon amant, mon ami, ne m'abandonne pas aux ombres de la vie.

Publié par felixmartin à 22:41:13 dans Nuits blanches | Commentaires (1) |

Le roi Océan et Nessoa la sorcière | 03 juin 2007

Océan - Je me souviens des jours anciens et je m'enivre de leur fuite insoutenable. Quelle couche choisirai-je cette nuit ? La tienne ?
Nessoa - Je ne suis pas une de tes passantes. Je viens de ton passé, Océan. Arrête de boire, tu es ivre.
Océan - La terre boit la pluie, la mer se désaltère au passage des brises, le soleil boit la mer. Pourquoi me défends-tu de boire ? Je me clarifie pour le bien de mes troupeaux, pour le bien de mes peuples ! Aurais-je bu du Soma ? La boisson me soulève comme un vent furieux. Aurais-je bu du Soma ? Je vais frapper sur la terre à grands coups, soit par ici, soit par là, pour la détruire ! Aurais-je bu du Soma ? Je suis grand, grand, me voilà dressé jusqu'à la nue. Je goûte au feu. Aurais-je bu du Soma ? Ou bien aurais-je bu avec déraison le lait brunâtre de l'haoma, ou bien avec esprit la bière de mil ? J'aime les mélanges. Et quand j'ai trop bu, la vessie pleine, je pisse le Soma palpitant, je pisse sur la terre, je pisse sur la race humaine. Ecoute ce qui me ronge, Nessoa. Toutes ces boissons me lassent comme les créatures femelles, femmes, nymphes, sorcières, me lassent aussi. Il me faudrait de nouveaux breuvages, du sang neuf ! Je choisirai le vin du Caucase pour fêter les fiançailles de ma fille. Nessoa, je me souviens. Notre amour n'était-il pas meilleur que les breuvages de l'oubli ? Cette nuit, ma sorcière superbe, reprends ton vieil amant pour jouer comme avant à nos jeux d'amour.  Nous pourrions y croire de nouveau. Laisse-toi conduire par Océan, belle Nessoa. Rejoins ma couche pour cette nuit et si tu le désires pour les nuits à venir.
Nessoa - Je croyais que tu voulais goûter des saveurs nouvelles ? Que ferais-tu de ta vieille maîtresse ? Que cherches-tu encore Océan ?
Océan - Moi rien, rien du tout. Et des royaumes s'élèvent et des royaumes s'effondrent, ainsi soit-il. Mon ivresse m'inonde de folie, Nessoa. Je me laisse griser par toi, captivante sorcière à la voix fêlée. Ta couleur de guerre sied à mon incertain combat à moi-même. Tes charmes extrêmes rassurent le rythme anxieux de ma démarche. Je me rends à toi. Fais-moi oublier toutes mes dissipations. Je voudrais enlacer encore une fois ta taille et basculer ton long corps pour qu'un baiser silencieux taise toutes les vaines paroles. Dis-moi que je suis encore ton tendre amant.
Nessoa - Comment puis-je croire au sérieux de cet instant ? Je te vois déroulant tous les chemins d'hier. Pourrais-je me retrouver face à toi, nouvelle, m'appuyant sur l'équilibre prodigieux du passé accompli ?
Océan  - J'ai trop bu, cela me donne de la puissance.

Publié par felixmartin à 20:32:59 dans Variations sur Ondine | Commentaires (0) |

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