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Qu'est-ce que t'as ? | 02 juin 2007

Qu'est-ce que t'as à chialer comme un gosse dans le noir ?
Notre amour n'a jamais cessé, qu'elle m'a dit ce matin au parc.
Votre amour ? La bonne blague, il a jamais commencé avec ta brune, qui te court après et qui te lâche au premier courant d'air. Allez, viens, on va chez Jo bouffer.
Qu'est-ce que t'as encore à soupirer devant ton plat chaud là dans notre bistrot de tous les jours ?
Tu es mon unique, qu'elle m'a chuchoté à l'oreille.
Unique, ça c'est vrai t'es unique avec ta gueule de mac et tes mains de chaudronnier.
Qu'est-ce que t'as encore à revoir ce film d'amour, autant quoi encore ?
Tu seras mon mari, je serai ta femme.
Ouais, t'en fais un beau de mari ! Même pas capable d'enfiler deux verres sans être saoul.
Qu'est-ce que t'as encore à brailler son nom dans la rue, c'est pas ça qui te la fera revenir. Viens on va rater le tramway.
Elle m'a dit que mes baisers sentaient le miel.
L'anis, oui, l'anis. Tes sucettes ont le goût de l'anis, mon pauv'gone.
Qu'est-ce que t'as à pas vouloir marcher ? Allez viens on sera bien chez la Véro. Au moins, y fera chaud et y aura des filles.
J
e pense à toi qu'elle me dit mais elle se retourne jamais quand elle part. Je peux pas dormir, je peux pas manger, je peux pas baiser, elle est là dans ma tête, elle est là dans mon assiette, elle est là dans les yeux des hommes. J'ai plus qu'à crever comme un veau. Laisse-moi mon Pierrot. Je ferai la vie ou je ferai le mort.

Publié par felixmartin à 21:41:30 dans Nuits blanches | Commentaires (3) |

Elle est revenue | 01 juin 2007

 

Je l'avais pourtant cloué au sol. J'avais même réussi à l'enterrer comme la hache. De guerre lasse elle s'était évaporée. Même pas un nuage. Rien. Rien. Que du palpable, du réel, de la journée à s'emplir les poumons, le cœur et tous les organes. J'avais fait le ménage, j'avais balayé devant ma porte. Rien, rien, je n'avais rien laissé au hasard. Changement de métier. Changement de ville. Changement d'habitude. Elle avait renoncé. Elle était restée sur le bord des chemins de poussière, elle s'était recroquevillée dans les caniveaux gras des cités. Elle avait fini par rouiller, par être oubliée, par s'oublier à elle-même. Le soleil pouvait se lever après la nuit, aucun nuage à l'horizon. La simplicité. La naïve vie sans ombres. Putain, j'avais tout juste. Tout était bien à sa place, l'arbre à fleurs, les poissons dans le bassin, le balcon ensoleillé. Tout. Vous savez bien ce que je veux dire. La vraie vie quoi, celle qu'on met en vitrine, pour dire, regardez je n'ai plus d'ombre. Je n'ai plus d'égarements. Plus de friture dans la ligne. Même pas peur. Même pas du faux. Non, rien que du vrai, rien à dire sur le divan, tout lisse, tout joyeux. Pleinement disponible à la vie. Jusqu'à oublier qui on est. Là dans le virage, putain, la garce, elle m'a reconnu. Elle m'a sifflé. Elle m'a plaqué au sol avec ses empreintes. Elle m'a redessiné mes ombres. Putain, la voilà qui est revenue. Putain, je l'avais oubliée, j'avais oublié ses enserrements, ses enroulements, ses longues étreintes. Dire que les poètes se l'arrachent. Garce de mélancolie.


Elle se barre ce lone - YM Jacob
http://clubphotoromans.hautetfort.com/album/barcelonne/blog%20photo05.html

Publié par felixmartin à 20:43:21 dans Nuits blanches | Commentaires (1) |

Et pourtant elle tourne | 31 mai 2007

Et pourtant, je l'aime
Comme la terre tourne
Comme j'aurais pu l'aimer
Si j'avais été moins fou
Comme on aimerait Van Gogh
De loin
Le laissant reposer
Au vent de ses toiles
Sa palette en couleurs
Caressant son oreille

Je me souviens
Viens sucer mes envies
Sifflait-elle à mes sens
Jamais assouvis

Je l'aime entièrement
Comme on aime l'absolu de la folie
Mais j'ai oublié
Que son entier est ailleurs
Mon avidité dévale ses pentes
Son offrande de chair ravage
Mes viriles jalousies
Son retrait permanent au monde
Irrite mes nécessités
J'ai le cœur qui lâche
Je suis lâche
Je la fuis
Je la rejoins
Elle ne me lâche plus
Je me souviens d'elle
Elle m'échappe
comme l'eau glisse entre les doigts
Ma douce, mon aimée, ma tendre
Elle joue de toutes les métamorphoses
pour me filtrer ses lumières
pour me philtrer ses magies
pour me flirter ses mystères.

Publié par felixmartin à 23:23:30 dans Nuits blanches | Commentaires (1) |

LE SCULPTEUR - L'apprentissage - 3 | 30 mai 2007

Le sculpteur était venu de la cité côtière, quelques jours précédant les vendanges à la demande du prêtre. Mon père, m'avait-on dit, était allé l'attendre au croisement des chemins et l'avait conduit chez nous. Tous les jours, à l'heure du lever, il montait au temple où je l'attendais, assise dans cette même posture. Cet étranger partageait le repas de mes parents, de mes frères. Il saluait mon grand-père, couchait dans la pièce du nord, la plus fraîche à cette époque de l'année tandis que moi, en un temps parallèle, j'étais servie par mes servantes dans l'enceinte du temple blanc. La blancheur. Tout devait être blanc dans ce lieu consacré. Les murs blanchis à la chaux, les chèvres immaculées, jusques aux chiens au pelage laiteux qui gardaient les moutons, dans les prés et qu'on admettait parfois le soir dans la cour. Un chat, qui avait installé son repère à l'abri des murs sacrés, avait eu le tact de porter une fourrure opaline et se promenait à son aise jusqu'à ma chambre isolée, depuis que j'avais pleuré parce qu'on voulait le faire fuir. Ses caresses étaient la seule fantaisie qu'admettait le prêtre, non sans s'interroger : les lois prévoyaient-elles une telle promiscuité ? Le sculpteur bougea la tête vers moi et je refermais les yeux.

Je revoyais ce jour où, le prêtre s'était avancé jusqu'à moi, encore une enfant, dans la salle qui servait d'école. J'étais assise sur un banc et tenait sur mes genoux un boulier en bois. Le maître nous apprenait à compter, à moi et à d'autre enfants. Un peu à l'écart, j'écoutais et reproduisais les mêmes gestes que lui, faisant rouler une à une les boules dans leur cadre en buis. Le prêtre se tint debout devant moi, les mains jointes sur sa robe en lin épais. Il avait esquissé un seul geste auprès du maître qui avait balbutié des excuses et avait entraîné avec lui les autres enfants qui me regardaient sans comprendre. Je levais mes yeux noirs, cernés, sur son visage soucieux et impassible, qui semblait dire : « je te pardonne, tu n'es qu'une enfant » sans que je sache très bien quel mal j'avais commis. Ma mère entra avec précipitation et parla de grand-père puis me prit la main et je ne retournai plus jamais à l'école.

Au bord de la rivière, mon grand-père m'expliquait la forme des poissons et leur donnait à chacun un nom. Depuis que le prêtre avait défendu ma présence à l'école, je passais mes journées avec lui. Il avait prétexté sa démarche difficile pour que je puisse le suivre partout autour du village. Un jour, il s'écria : « Puisqu'on te refuse toute connaissance, au moins tu auras celle-là. », et d'un geste circulaire, il avait désigné tous les champs d'oliviers et plus loin les montagnes bleues. Chaque jour, il m'apprenait le nom des fleurs, des arbres. Je devais chaque fois les toucher, les sentir. En plein midi, nous restions à l'ombre d'un chêne, nous mangions quelques olives avec une galette plate. Venait l'heure de la sieste. Nous restions silencieux. Mon grand-père s'était mis en tête d'écouter les feuillages. Sagement, j'écoutais avec lui et nous n'entendions rien, que le bruit du vent feutrant les feuilles vertes. Dieu en son lointain demeurait. Je fermais les yeux pour rêver sans dormir. Les images se bousculaient sans que je puisse les retenir. Toujours, lorsque grand-père me sortait de cette rêverie, je sursautais : j'avais oublié l'ombre et la vallée calme. « Nous avons terminé pour aujourd'hui. » Il essuyait la lame du couteau et la rangeait dans son étui. Le marbre prenait des allures de déesse. Une servante, qui jusque là était adossée au mur, derrière moi, me couvrit d'un long châle. Le sculpteur, selon les convenances, s'approcha de moi et baisa le bout de mes doigts. Je sentais sa sueur. Un instant immobile, il me fixa et je soutins son regard. Il était plus grand que moi, légèrement. Son buste sembla se pencher en avant mais alors il lâcha ma main et sortit. Une servante, qui était restée tout le temps de la pause à tisser et à nous observer dans un coin de la pièce, lui ouvrit la porte. Le chant des cigales emplit la pièce et ma tête bourdonna longtemps.
Maïs Expo photos de Lucien CLERGUE

Publié par felixmartin à 20:28:45 dans Le sculpteur | Commentaires (0) |

LE SCULPTEUR : Ne bougez pas - 2 - | 29 mai 2007

Grand-père m'a souvent raconté mon histoire. Avant même ma naissance, mon père avait dessiné mon sort sur le sol de notre maison en présence du prêtre. Ma mère se tenait près d'eux, sur un tabouret bas, elle arrondissait ses mains sur son ventre encore plat. Le prêtre traçait silencieusement les signes : le symbole de la fécondité et celui de la féminité. Ce soir-là, le ciel avait basculé dans la nuit si brusquement que les bêtes avaient grogné dans les étables. Après avoir goûté une soupe légère et du lait de brebis, le prêtre était reparti, s'appuyant sur son bâton noueux. Aucun mot, ou presque, n'avait été échangé. Mes frères, alors encore tout-petits, avaient suspendu leurs jeux et retenaient leurs jouets dans leur blouse salie. Puis ils s'étaient couchés à regret dans le coin de la maison qui était le leur. Ma mère avait éteint la lampe, puis elle s'était étendue sur la natte et s'était serré contre mon père sans que les garçons puissent les voir ou les entendre. Sur le seuil de la maison d'à-côté, mon grand-père avait salué brièvement le prêtre à son départ et sa bouche avait tenté de murmurer un assentiment. Surtout une lumière soudaine avait brillé dans ses yeux quand le soleil bascula derrière l'horizon, cette lumière que toujours j'ai aimée. Huit mois plus tard, au lever du soleil, ma mère tenait au-dessus du sol, alors qu'il sortait à peine de son ventre, un corps brun et ventru, qu'elle tâta et reconnut une fille. Les villageois firent un cercle autour de notre maison et couvrirent le jardin de fleurs blanches. On était au début de l'été. Quelques jours plus tard, alors que j'ouvrais à peine les yeux sur les formes qui m'entouraient, mon père me prit sur ses genoux et m'appela par mon nom. Le prêtre entra dans notre maison. Il tenait un voile transparent qu'il tendit au-dessus de mon berceau en bambou et mon grand-père se souvient qu'à cet instant je pleurais. Le prêtre soulignait mes paupières, mes joues et ma bouche mouillée avec son index tendu. On sentait l'odeur fade de l'huile à prière. Mes frères s'étaient approchés et effrayés retenaient leurs larmes, prêts à me défendre des gestes sacerdotaux. 


« Ne bougez pas, » sa voix me surprit dans ces souvenirs qui n'en étaient pas, que j'avais imaginés, tout autant que mon grand-père les avaient tissés dans mon esprit. A cet instant, c'est lui, ce vieillard, qui me manquait le plus. « Ne bougez pas, » répéta la voix, sans brusquerie, sans trace d'agacement. Simplement le sculpteur réclamait ma présence immobile. Je m'étais évadée et je repris la pose exigée par ma condition et par ces séances pendant lesquelles l'artiste cherchait à représenter mon corps ou plutôt ce qu'il devait évoquer. J'étais assise sur une natte, les épaules nues, un léger voile transparent jeté sur mes hanches et mes cuisses, les genoux joints, les pieds touchant le sol. Mon dos droit se dressait sans peine depuis une demi-heure et mon visage lisse gardait son indolence malgré l'attente. Depuis le début de la séance, je fermais les yeux , non pas parce que je craignais le regard de l'inconnu sur mon corps -j'avais pris l'habitude d'être dénudée aux yeux de tous- simplement je ne voulais pas être troublée par un autre. Je voulais me laisser envahir par des sensations, des formes imprécises ou des souvenirs sans trace d'émotions, pour le plaisir seul de faire naître des images derrière mes paupières. C'était la première fois que le sculpteur me parlait. C'était pour prononcer cette phrase : « ne bougez pas ». Je relevais un instant mes bras pour accrocher ma coiffure. J'ouvris les yeux et regardais cet homme. Il tenait à angle droit le couteau et tapotait à coups légers et fermes sur l'arrondi de mes hanches de marbre.

 
Festival du Nu - Arles 2007 - Yves-Marie Jacob

 

Publié par felixmartin à 21:20:18 dans Le sculpteur | Commentaires (0) |

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