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LE SCULPTEUR : La montée au temple - 1 - | 28 mai 2007

Chaque matin, dès l'aurore, le sculpteur montait depuis le village jusqu'au temple. Du haut de la fenêtre du sanctuaire, je guettais son cheminement solide et solitaire. Je marchais avec lui dans ses pas. Quand il s'arrêtait pour regarder alentour la vue des dunes de sable qui encerclaient le village jusqu'à la mer, je mettais comme lui ma main au-dessus de l'arcade sourcilière pour voir, au-delà de la brume, l'horizon incertain flotter au-dessus de l'étendue marine. Je taillais le bout effilé du bâton qu'il avait laissé contre les pierres à l'entrée du temple. La première fois quand il leva la tête pour m'apercevoir derrière les barreaux en croix, je me suis rejetée vivement dans l'ombre de la chambre close. Après quelques jours, je lui souris sans crainte, avec cette confiance qu'on offre à un visage ami.

Le sculpteur était attendu à l'arrière du temple par les servantes qui s'empressaient de lui ouvrir l'entrée étroite. La porte se refermait, au dehors le monde s'éveillait. Les ânes se frottaient à l'écorce encore humide de rosée des arbres rabougris qui ornaient les champs, les femmes allaient puiser l'eau et les bêtes bruyantes dans les étables attendaient la traite. Un homme sur son perron d'ocre fumait l'échange du matin avec les dieux. Souvent le premier à prier était mon grand-père ; il avait entendu le sculpteur se lever et il se hâtait pour le saluer avant son départ. C'était lui qui avait surpris dans le visage du sculpteur les signes imperceptibles du changement. Il n'en fit aucune remarque, ni au sculpteur, ni aux villageois, ni  même à moi. Dans la journée, quand il péchait, il murmurait « bien, bien » et c'était tout. A son retour de la pèche, il demandait à ma mère de préparer les poissons.

Rituel. Le sculpteur s'asseyait dans la cour fraîche du temple et les servantes lui offraient une boisson parfumée aux plantes des montagnes pendant que d'autres dans la chambre s'affairaient auprès de moi, la jeune prêtresse. Je tentais de me souvenir, du temps où je vivais paisible dans mon village, avant que le prêtre ne m'ait choisie.

à suivre

 

Publié par felixmartin à 22:14:52 dans Le sculpteur | Commentaires (0) |

Planète | 26 mai 2007

Africaine,
J'attache dans mon dos
Mon petit enfant


Asiatique,
Je médite sous le grand arbre
Avec mon maître gurûkula


Européenne,
Je perds mes certitudes
Avec mon penseur de dé-raison


Américaine,
Je guette la voilure
De mon conquérant


Océanique, je te rejoins
Dans la chambre d'écorce
Du temps des rêves.


Antarctique,
T
u me magnétises
Dans tes éternelles glaces
Perdus, éperdus
Aux cimes de tes monts hallucinés
Pour la nuit des temps.

 

Photo : Michel UDNY

Publié par felixmartin à 21:19:37 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Mes doubles | 26 mai 2007

  

Roxane, Roxane
Approche
Ma belle à la peau brune
Aux odeurs moites d'Orient
Je suis là sur la muraille
L'aube va se lever
Je vois déjà ses doigts rosés
Posés sur les cimes enneigées
Le ciel blanchit l'horizon s'ouvre
Héphestion, Héphestion
Approche
Mon amant du bois sacré
Dis-moi, qu'y a-t-il là bas
Derrière les hautes cimes
Quels pays, quelles plaines, quelles vallées
Venez mes doubles
Approchez-vous d'A
Retenons notre souffle
La beauté de la terre respire
Dans vos corps mes deux amants
Je suis tantôt Roxane
Tantôt Héphestion
Je ne me lasse pas de passer de vous à moi
Mes compagnons d'âmes
Je vous garde à moi
Gardez-vous à moi.
Ne vous gardez pas de moi.

Publié par felixmartin à 17:31:15 dans Alexandre le Grand | Commentaires (0) |

Lettre de Kaboul | 25 mai 2007

Email de Régis à Laura - Friday 04-12-17 : 09:03 - Message de Kaboul
Merci pour ton mail. Il me fait plonger dans cette chère Europe quittée depuis trois mois. Je parcours l'Afghanistan pour trouver je ne sais quoi, pour fuir je ne sais qui. Je suis envoyé par un journal italien. Les Français ne me font plus confiance on dirait. Trop vieux. Depuis ce matin, j'arpente les rues de Kaboul. J'y ai croisé toutes les patrouilles du monde occidental, les troupes allemandes, hollandaises, bulgares et espagnoles côtoient ce peuple meurtri et toujours rebelle... Je relis ton mail à la terrasse d'un café dans le quartier de Kharâbât. J'ai rendez-vous dans ce café avec Fahim, un vieil ami afghan. Nous avons en commun la recherche de la vérité. Il doit me conduire dans un petit village proche de Balkh, l'ancienne Bactres, la cité de Zarathoustra, où l'on a fait une découverte étonnante, un trésor, dirait-on, que les eaux d'un torrent ont libéré. J'ai roulé une cigarette très fine et je fume mon tabac préféré. D'un côté un paquet de blondes américaines, de l'autre un tabac hollandais âpre. Ces deux tabacs résument assez bien ma vie d'errance entre l'appartenance à un journal à gros tirage et mes fuites de plus en plus fréquentes, ailleurs dans d'autres pays. Lucas fait appel à toi pour me parler ? Cela ne lui ressemble pas. Tu connais ma réponse : il est hors de question que je le revoie et même que je l'appelle. Notre histoire est terminée depuis maintenant six mois et c'est lui qui en a décidé ainsi. J'ai besoin de grand large. Imagine que je me sens de nouveau libre dans ce pays ! Comment est-ce possible ? Bon, c'est vrai que votre histoire de statues qui suintent dans une chapelle à Bellevaux m'intrigue, j'en conviens. Mais imagine, je suis ici, à Kaboul, à dix mille lieues des découvertes de Lucas. Je me fous totalement des découvertes de Lucas, je le soupçonne d'inventer n'importe quoi, simplement pour m'entendre au téléphone. Mais c'est fini, bien fini. Je relis encore une fois ton message. Qui est cet Omer Romanzini ? Comment veux-tu que je le connaisse ? Je ne suis pas le bottin de la Haute-Savoie ! En quoi est-il lié à ces statues ? Et quel rapport avec la Crête ? Spyros est un ami archéologue qui fait des fouilles à Malia. Voici ses coordonnées : spyros.tsavanis@seyr.teihel.gr, c'est tout ce que je peux faire pour Lucas. Je ne devrais pas me moquer de Bellevaux, puisque c'est là où il vit et je sais combien il reste attaché à ce petit village montagnard. Moi aussi j'ai aimé cet endroit. Le temps semble s'être arrêté depuis longtemps, à l'abri des grands mouvements de notre temps. A bientôt Laura, j'aimerais moi aussi te revoir. Un jour. Quand je serai guéri.

Régis

Email de Régis à Laura - Friday 04-12-17 : 11:21 - Message de Kaboul

Je reste seul de nouveau à la terrasse de ce café afghan et bien malgré moi je poursuis mon message. Fahim est reparti et m'a laissé seul pour une attente incertaine, nous avons besoin de laissez-passer pour quitter Kaboul et rejoindre Balkh.

Je me souviens d'une autre terrasse où j'étais assis, mais c'était à Arles, en 1998. J'étais arrivé le matin même, par TGV, pour assister au festival d'Arles. Chaque année, je passe par Arles, c'est indispensable pour me ressourcer, retrouver des professionnels et des amateurs de photographie. Ma communauté en quelque sorte. Cette année 1998, j'étais spécialement venu pour la rétrospective de Josef Koudelka. Ce photographe vivait à Prague en août 1968, lorsque les chars soviétiques ont envahi son pays. Une décennie plus tard, j'ai vu les mêmes chars en Afghanistan. A chaque fois, le monde les a laissés passer.

A la sortie de cette exposition, je ne regardais pas autour de moi, j'étais encore plongé dans les photos d'exil de Joseph Koudelka, aux univers si réalistes qu'ils en deviennent oniriques. J'avais le vertige. Quand enfin, j'ai relevé la tête, en face de moi avançait un homme ou plutôt un jeune homme, au regard glacé. "Si jeune est déjà absent au monde, pensai-je ?" Quelle fatalité l'avait frappé ? Il s'approcha encore et tout à coup, son visage se transforma : "Vous ici ?" Etait-ce à ma vue que le jeune homme redevenait vivant ? En tout cas, son regard absent s'illumina. Je me retournai, pas tout à fait convaincu qu'il s'adressait à moi. "Vous, c'est bien vous ! Vous êtes bien Régis Touzet ?" C'était bien à moi qu'il parlait. 


Tout dans l'allure de ce grand garçon de vingt ans qui s'approchait de ma table, au long corps un peu gauche et pourtant plein d'élégance, au visage sorti de l'adolescence mais aux traits encore emplis de romantisme, à la bouche trop large et aux longues mains, me plut. J'éprouvais à sa vue une étrange joie, presque une quiétude, comme lorsque l'on a longtemps attendu un événement qui viendrait bouleverser votre vie et que cet événement survenait enfin. J'étais bouleversé par ce jeune homme. Etait-ce l'effet si présent des photographies qui me plongeaient dans un rêve éveillé ? Cette atmosphère d'après catastrophe, d'irréversibilité suggérée par cette exposition, était en harmonie avec mes pensées encore toutes tournées vers l'Afghanistan, pays qui depuis 1979 hante ma vie.

Et là se tenait devant moi, comme un mirage, ce jeune homme qui rompait dans l'instant avec l'exil de ma vie. Je me retins pour ne pas laisser paraître mon trouble. Je tentais de lui répondre en prenant un air détaché :
- Oui, c'est bien moi, le reporter de presse.
Voici comment je rencontrai pour la première fois Lucas, ton frère, lui qui deviendrait mon amant et dont je resterai inconsolable parce qu'à quarante ans passés on sait que la vie ne nous redonnera pas deux fois ce qu'elle nous a offert. Lorsque je me remémore cette première rencontre, je me souviens avoir pensé : « J'ai vécu et décrit tant d'horreurs, de guerres, de tragédies humaines que j'hésite à croire que simplement, en me croisant, un jeune homme puisse revivre au point qu'une lueur d'espoir anime ses yeux ? »

Le soir même il dormait dans ma chambre d'hôtel. N'y vois pas une rencontre facile, c'était au contraire la simplicité, le charme qui nous guidait. Simplement, il logeait au camping, à l'extérieur de la ville. Tu sais comme Lucas n'a jamais eu d'argent et, pour lui, venir à Arles était un exploit. Je lui proposais naturellement de l'héberger, au moins pour une nuit. Malgré mon émoi, je n'avais d'ailleurs aucune intention à son égard, je crois que je me l'interdisais. Je goûtais simplement à nos échanges sur la photographie, la peinture en général et j'oubliais les derniers mois si angoissants que je venais de vivre. Lorsque nous avons regagné la chambre, il faisait nuit depuis longtemps, nous avions marché au gré des ruelles, des places fraîches de la ville. Nous hésitions sans doute à nous retrouver seuls dans une chambre inconnue. La lune était pleine ce soir-là lorsque je tirais les volets de la chambre. Il n'y avait qu'un lit. Lorsque nous nous retrouvâmes debout face à face au pied du lit, l'inévitable survint. Nos bras, nos bouches, nos corps succombèrent et mon intellect oublia totalement sa réserve : j'oubliais la différence d'âge et le caractère sinon inconvenant du moins impossible de notre rencontre.
 Nous sommes restés ensemble toute une semaine. Il fallut bien se séparer, je devais rentrer sur Paris et Lucas avait décidé de repartir dans ses montagnes. Rien ne nous permettait de nous revoir de nouveau et nous étions incapables, j'étais incapable, de faire des projets. A l'automne, lorsque Lucas sonna à la porte de mon appartement parisien je tremblais irrésistiblement. J'étais à la fois soulagé par sa présence et totalement démuni : que pouvais-je lui offrir dans ma vie si différente de la sienne ?

Aujourd'hui, ton message me remémore cette première journée passée avec Lucas, la semaine à Arles et ces trois mois à Paris. J'ai repris mes voyages à travers le monde mais à chacun de mes retours en France, Lucas revenait ou j'allais le rejoindre.  Nos rencontres de trois mois en trois mois ont duré cinq ans. Jusqu'à ce jour de février où il m'a quitté définitivement. Durant toutes ces années, je ne lui avais rien proposé dans ma vie. Il y a maintenant plus d'un an que je n'ai pas revu Lucas mais il n'y a pas une journée où je ne pense à lui. Je sais que ma colère est injuste. Comprends-moi, après son départ, j'ai tenté de le revoir, mais il a refusé, je l'ai supplié et j'aurais aimé qu'il réponde à mes suppliques, en quelque sorte, je me suis mis à ses pieds pour qu'il revienne sur sa décision. Pourtant il est parti et pendant toute une année, il ne m'a donné aucune nouvelle. J'ai réussi à créer une distance entre lui et moi, mes voyages m'y ont aidé et ma colère aussi. Aujourd'hui, j'ai oublié ma colère, je n'ai pas oublié les jours passés. »
 

 

Publié par felixmartin à 20:34:50 dans Les fils d'Omer Romanzini | Commentaires (0) |

Manuscrit d'Abondance – extraits | 25 mai 2007

De l'autre côté de la mer, sous les forêts d'oliviers aux têtes folles, je pense à lui. Je m'étendrai contre son corps comme la mer allonge son écume contre le flanc de la crête. Et je me souviendrai de lui, tout au long des jours, tout au long des nuits.
J'entendrai sa bouche prononcer à mon oreille les mots d'amour dont il a tant usé déjà. Je sentirai dans ma bouche ses doigts de lumière.
Le dieu amour a posé son talon sur une colline verte et de cette empreinte est né celui que j'ai aimé avec tant de maladresse, de silence et de tendresse. Celui dont je voudrais raconter l'épopée

 

Publié par felixmartin à 20:24:12 dans Les fils d'Omer Romanzini | Commentaires (0) |

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