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Marie savait que David reviendrait. Il revient toujours vers elle. Cette autre femme, elle l'avait senti au premier instant, n'était pas faite pour lui. Quand il reviendrait, ce jour-là, elle ne le laisserait plus partir. Cela avait duré trop longtemps cette fuite. Il devait s'abandonner enfin. L'heure était arrivée. Pourquoi m'as-tu délaissée ? lui reproche-t-elle en effleurant sa joue. Pendant tous ces jours, t'es-tu demandé ce que ta Marie devenait ? Assieds-toi. Il reste de la liqueur de mirabelle. Comme tu l'aimes. Assieds-toi. Tu as faim. Marie s'active comme toujours et David ne comprend jamais comme elle peut, tout en parlant, trouver l'assiette, le pain, le verre et le servir dans le bon ordre, rapidement, sans qu'il s'en aperçoive. Quand c'est lui qui veut lui servir un café ou lui trouver un vêtement chaud, il tourne en rond dans la cuisine ou dans la chambre de Marie jusqu'à ce que Marie désigne l'objet, l'ordre des choses. Parfois cela l'irrite de le voir embarrassé par le quotidien mais elle finit toujours par pardonner en riant comme une enfant. Ce jour-là, David se délecte de la voir ainsi, précise et discrète. Au fond de lui, pourtant, s'élève une sourde inquiétude. Un cri ou un pleur, qui ne prend pas encore forme, heurte ses poumons, noue son estomac, jusqu'à ses mains qui tremblent en soulevant le verre de liqueur. Il sait ce que Marie exigera. Il tentera de refuser et il ne saura pas lui dire non.
Il repose son verre et se tient éloigné de la table, appuyé avec lenteur contre le dossier gris de la chaise. Il reste inerte, les mains dans les poches de son costume gris, trop large pour lui, qui le rend enfant égaré. Insensiblement, son expression se brouille. Son insolence se brise, alors qu'il l'incarne si puissamment, l'insolence divine de la jeunesse. Depuis les pierres dressées, c'est elle que l'humanité suppliante espère, attend, alors qu'elle avance dans la souffrance, l'horreur des holocaustes, avec à l'horizon l'idée qu'un jour la jeunesse triomphera. Le jeune homme blanc avancera pieds nus au-dessus des étendues porteuses de massacre, il flottera jusqu'aux survivants, jusqu'aux enterrés vivants. Il soufflera un seul mot et ils se lèveront.
A sa boutonnière, David a épinglé la broche de l'autre. Marie l'a immédiatement remarquée. Elle n'a rien dit. Elle ne pose pas de question. Il mentirait. Comme d'habitude. Comme il se tient avec cette réserve effrayante, elle s'approche plus près de lui, à le toucher, à sentir leur souffle. Il baisse les yeux. Il reconnaît ce parfum que tant de fois à son réveil il a senti. Quand elle ouvre les rideaux de la chambre, elle est fraîche, parfumée, vêtue d'une robe droite qui dessine si bien ses mouvements, une apparition. Et lui reste là, las, dans le lit à attendre son retour vers midi. Parfois il dessine, parfois rien. Il commence rarement à travailler avant l'après-midi. Les matins transportent des ondées, des orages noirs et jamais il ne soulève les paupières plus de deux minutes à la fois, le temps d'une cigarette. Quand Marie revient, il se lève. Mais c'est encore pour la regarder, pour l'écouter. C'est elle qui s'affaire. Il n'y a rien à redire dans ce partage des rôles : il est l'enfant, elle est la mère.
photo : Franck Donat, Rues de Lyon
http://ruesdelyon.wysiup.net/PageRubrique.php?ID=1005777&rubID=1005850#
Publié par felixmartin à 13:50:59 dans David et Marie | Commentaires (0) | Permaliens
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Presque érotiquement
Publié par felixmartin à 18:05:36 dans Nuits blanches | Commentaires (1) | Permaliens

Pourquoi as-tu quitté notre tanière
ma panthère des neiges
Je t'avais dit de m'attendre
Tu avais peur
Je serai revenu
J'étais parti chasser les chairs fumantes
Tu étais affamée
A mon retour je t'aurais nourrie
Tu étais assoiffée
Je t'aurais désaltérée à mes babines
Au lieu de ça qu'as-tu fait
A changer d'apparences
A courir autour des hommes
Tu sais qu'ils sont dangereux
Ta robe de satin blanc ils l'ont salie
C'est quoi ce trou rouge
A ton poitrail
C'est leur feu qui t'a transpercée
Le démon Kamaloka t'a engloutie
Je vais rester là dans notre tanière
A lécher ta blessure mortelle
Que vais-je devenir ma panthère blanche
Maintenant que ton esprit ne souffle plus
Attendre que les eaux souterraines m'inondent
Pour goûter enfin à la palingénésie
Demain quand tu renaîtras
Je t'en prie déplace ton âme
Dans le corps d'une femme
Je te ferai signe dans la foule
Tu me reconnaîtras,
Je serai de nouveau ton atman
Oubliée ton errance
Nous reprendrons nos ébats.
Puisque je t'aime
Puisque je te mugis
Dans les nuits de satin blanc.
Publié par felixmartin à 12:16:43 dans Nuits blanches | Commentaires (0) | Permaliens
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La vague de sa robe noire, dans la nuit immobile, danse sur ses genoux. Je l'invite à me suivre dans le bar. Elle acquiesce, avec cette indifférence absolue que je prends pour de l'insolence et qui est sa parure, sa force unique. Derrière le masque, pas de masque. Elle choisit d'être là et n'exprime rien parce qu'elle n'a pas à dire pourquoi, ni comment elle est avec moi. Si choisir signifie encore quelque chose, aujourd'hui, elle a choisi d'entrer dans ce bar avec moi.
Dans le bar, d'autres clients sont assis, spontanés et insolents, comme tous les gens qui fréquentent ce côté-ci de la rive. Elle les connaît, elle leur ressemble. Et pourtant elle est d'ailleurs. Nous ne parlons pas. Nous regardons autour de nous. Curieux des autres plus que de nous. Soudain, elle se met à parler très bas et longuement. Elle me raconte mon histoire, notre histoire. Avec les mots que j'attendais. Sans complaisance, elle décrit tous les temps de notre histoire, lentement. Bien avant moi, elle en avait déroulé le sens caché.
Un homme est entré qui la connaît. Il s'approche de notre table et s'assoit sans se présenter. Elle me sourit étrangement, un sourire qui signifie que tout est dit, que, s'il n'y a pas d'espoir, il n'y pas non plus à en souffrir. Elle fait signe à l'homme et ils repartent ensemble. Je ne sais pas où l'homme l'entraîne, s'il est son amant, s'il lui a donné rendez-vous là. Elle part avec lui, avec le vague de sa robe qui bat ses genoux.
Album : Y.M. Jacob, Festival du Nu Arles 2007
Publié par felixmartin à 23:40:27 dans Nuits blanches | Commentaires (0) | Permaliens

C'est un clair après-midi de janvier. Peu de monde dans le cours V. que David traverse à grands pas. Il rejoint l'angle de la rue Professeur Weill. Il marche sur le bord du trottoir. Ne pas tomber dans le caniveau, ne pas marcher sur les traits entre les pavés, par superstition, comme font les enfants. Il est arrivé devant l'immeuble gris au 21, la porte à battant n'est pas en chêne et les poignées ne sont pas dorées, mais c'est la porte la plus troublante qu'il n'ait jamais eu à pousser. L'escalier est étroit, avec ces marches en granit noir. L'odeur de la cire et du propre le rend accueillant. Deuxième étage. David attend quelques secondes avant de frapper à la porte de Marie. Marie est là. Il savait qu'elle serait là. Il entend la musique à travers la porte. De la musique classique. Cela avait été si souvent l'objet de leurs querelles, de leurs bouderies. Elle préférait les airs lyriques des compositeurs italiens et les lieder allemands. David imposait ses groupes rock. Il regardait Marie en riant aux éclats et elle riait à sa poursuite, dans l'appartement. Elle haletait, joyeuse. Cela ne durait pas. Toujours il partait loin d'elle, dans des pays et des cités d'autres continents, qu'on ne peut rejoindre qu'en avion (et Marie déteste prendre l'avion). Dans ces périodes-là, elle restait seule avec le chat noir et ses musiques, ses livres, ses bijoux anciens et ses foulards parfumés à la vanille. Elle passait ses journées à marcher dans les allées du parc, à boire des cafés très chauds aux terrasses les plus ensoleillées ou à écrire à d'anciens amants. David revenait toujours. Au fond elle le savait. Si elle souffrait pendant ses escapades, comme elle disait en le grondant, elle savourait les jours de ses retours. Elle avait alors tant d'histoires de riens à lui raconter. Il restait là dans le grand fauteuil à l'écouter dans les heures de la nuit.
David frappe à la porte, Marie ouvre. L'appartement sent bon, un mélange de vanille et de cannelle. Le soleil ruisselle par les fenêtres, parcourant tous les coins des pièces, tous les meubles désuets. Il s'excuse d'avoir perdu la clé de l'appartement. Il est là, après ce long voyage de plusieurs mois qu'il a passé cette fois-ci au Mexique avec une autre femme, une brunette aux hanches étroites. Les cheveux blonds de David, si clairs qu'ils en sont devenus blancs, et autour de son visage, de son corps amaigri, c'est comme une aura de lumière. C'est cette lumière-là que Marie aime, celle qu'il transporte partout avec lui et même sous la pluie on le sent à l'abri. Quand il vous regarde avec son sourire immense comme le reflet de la lune dans l'eau du lac, vous en prenez un peu de cette lumière qui vous réchauffe et pendant l'instant de ce sourire, vous habitez un palais. Vous oubliez l'encombrement de votre pauvre tête. Il vous offre sa légèreté.
(à suivre)
Publié par felixmartin à 22:40:14 dans David et Marie | Commentaires (0) | Permaliens
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