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Le village oublié | 01 mai 2007

J'ai découvert ce village dans un de mes lointains voyages. J'avais traversé plusieurs contrées jusqu'à ce qu'on me parle de cette histoire qui se déroule dans un pays de champs lointains, avec l'écho des montagnes douloureuses et la voix fraîche des jeunes filles avant les épousailles.

Là-bas demeure un village en pierres dorées, bordé d'arbres au tronc d'ivoire, qui jamais ne frémissent à l'onde du vent mais laissent les oiseaux sauvages s'y poser avant leur ultime destination.

Les hommes y meurent jeunes et les femmes, centenaires, chantent leur gloire éternelle et leur éphémère présence. Elles vont par deux ou trois sur les chemins de terre et portent jusqu'aux arbres sacrés leurs offrandes aux dieux de larme. Muettes tout le jour, elles ne laissent échapper une parole que lorsque le soleil vert a basculé derrière la colline du soir. A la première étoile au bord du cercle opale de la lune, elles chantent une mélodie dans une langue oubliée. Les nimbes blancs de leurs longues chevelures et leurs mains ridées révèlent l'unique marque de la vieillesse : leurs visages inoubliables n'évoquent aucune souffrance. Ni la marque de la mort inévitable, ni les griffes du temps, n'imposent leur courbure maléfique.


Lorsque leur mort approche, avant l'aurore, elles s'éloignent, un sourire  flottant à leurs lèvres pâles. Elles vont s'étendre en bordure du fleuve mouvant. Lorsque le soleil vert a repris sa course, les jeunes filles quittent le village avec leurs jarres et leurs paniers. La dernière est seulement chargée d'un flacon scellé, contenant l'huile bénite. Quand elles découvrent le corps de la morte, elles déposent en cercle les jarres et les paniers. De derrière les buissons mauves, elles tirent une litière de roseau tressé. Elles posent leurs mains sur la lisière de la robe en lin que la vieille a revêtue avant son départ. Elles pleurent toutes sans larmes, ni gémissements et la jeune fille au flacon dépose l'huile en gouttes d'or dans la paume des mains, sur les chevilles et sur le front lisse. Après l'onction, l'une après l'autre dépose une fleur de mousse, une goulée du fleuve ou un galet plat sur le corps de la gisante.

Les jeunes filles transportent alors jusqu'au village la litière. Les vieilles, les voyant passer, couvrent leur visage d'un voile blanc, seul signe de deuil. Les portes du temple s'ouvrent et la morte est couchée sur un lit d'herbe séchée au pied de l'autel jusqu'à la tombée de la nuit. Les prêtresses préparent la morte pour sa longue traversée. Elles la revêtent de la large robe qu'elle avait tissé pour le jour des ses noces.

A la tombée de la nuit, le fils, ou le plus souvent le petit-fils de la défunte, surgit dans le village. Hormis le temps des épousailles, c'est l'unique jour où un homme a le droit de franchir l'enceinte. Il soulève le corps dans ses bras, comme celui d'une épousée, et précède  la procession de femmes qui serpente jusqu'au fleuve. Il dépose le corps dans une barque noire. Une prêtresse esquisse un geste de bénédiction et couche aux côtés de la vieille le diptyque peint le jour de ses noces anciennes par le peintre des siècles.

La procession reste en prière jusqu'à ce que la barque, poussée dans le lit du fleuve, disparaisse. Le lendemain matin, la barque noire est amarrée de nouveau sur la berge fleurie sans que personne ne sache, ni cherche à savoir, qui l'a reconduite et qui l'a déchargée de son secret.

Au solstice d'été, les hommes descendent des montagnes, pleins de fureur et de chants puissants. Pour quelques jours, ils envahissent le village de leur vacarme, de leur langue fleurie. Toutes les femmes les accueillent comme une délivrance et reconnaissent les visages aimés. Les épousées se tiennent dans les ruelles à attendre leurs embrassements. Les enfants, en bandes désordonnées, les assaillent de leurs cris maladroits. A l'ombre des seuils, les jeunes filles à la voix fraîche restent à les regarder en retrait. Les jeunes gens, à la traîne des aînés, laissent passer le tumulte et attendent sur la place pavée qu'on leur apporte des boissons fraîches et des galettes dorées. Les jeunes filles s'affairent autour d'eux et laissent flotter leurs robes contre les jambes nues des jeunes gens. Les yeux se cherchent, les mains se frôlent.

Toute la nuit, le village est en fête. Les jeunes filles sont tenues à l'écart. Les épousées du dernier an veillent à ce que personne ne manque ni de nourriture, ni de boissons. A la nuit tombée, les hommes mariés rejoignent leurs maisonnées. Les autres s'endorment dans la vaste maison des hôtes. La coutume veut que les jeunes gens passent la nuit d'avant leur mariage dans le lit des veuves encore en âge. Le village s'endort sous les rires, les râles et les frémissements.

Quand le soleil se lève, les prêtresses annoncent le jour béni des épousailles venues. Le peintre des siècles, arrivé de la plaine, installe ses couleurs éclatantes au centre de la place et dispose les panneaux de bois.

Cette année, trois jeunes filles ont revêtu les robes de noce. Jusqu'au champ sacré, elles s'avancent, suivies des villageois. Autour de l'autel de plein air, tous prient ou discourent sur les saisons et les souvenirs. Les jeunes filles attendent leurs promis qui sont les derniers à pénétrer le cercle sacré. La cérémonie débute dans les chants et l'allégresse.

Une fois par an, les hommes du village s'unissent à leurs épouses. Une fois par an, le village sort de la monotonie des jours. Tout le reste de l'année, les jours et les siècles ont le même éclat. Le village, comme endormi, chevauche le coursier du temps immobile.

Cette histoire m'a été contée au cours de l'été 1994, par une chamane qui habite près du mont Khangaï, à l'ouest de la Mongolie. Je n'ai jamais découvert le chemin qui mène à l'entrée de ce village.

Publié par felixmartin à 22:58:40 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) |

Automne (poème grec) | 01 mai 2007

AUTOMNE

Plus rien ne t'appartient
tu n'entends plus le vent
tu ne verras plus
Œdipe aveugle.
les feux te mangent la cervelle
sans merci.
La mer basilic frisé.
Un sourire jadis effleuré
nous glisse entre les doigts.
Reste la pluie qui fait l'amour avec les pierres
et les vieilles maisons en secret qui dansent.

Auteur inconnu
Traduction Michel Volkovitch (remerciements)

Publié par felixmartin à 19:19:17 dans Poésies lointaines | Commentaires (0) |

Aveugle | 30 avril 2007

L'écrivain, infirme de l'âme, pose son crayon sur les chemins blancs des pages, comme l'aveugle pose son bâton sur les chemins de terre.

 

Remerciements à Yves-Marie Jacob
Photos : "Ma ballade avec Holga"

Publié par felixmartin à 15:14:33 dans Souvenirs d'en France | Commentaires (1) |

CARITAS (7e et Dernière lettre) | 30 avril 2007

Septième lettre

 

David,

 

Cette nuit, il pleut, je ne pourrai pas sortir pour voir les étoiles. Tout le jour, le vent a soufflé, en fin d'après-midi, les nuages ont assombri le port et les bâtisses blanches. Tout s'est obscurci d'un coup avant la tombée de la nuit. Byblos a allumé le néon de son bar et c'était pire encore. Nous jouons au jacket. Il me parle de Paris. Il me raconte qu'il est resté deux semaines à Paris, en plein été, dans les années soixante-dix. Quand il est revenu, il voulait transformer sa taverne, installer un comptoir en zinc. Finalement, il a gardé celui en bois. Avec le temps, il a oublié le zinc. Il a gardé une carte postale de ce voyage et, parfois, il repense aux bars parisiens, aux vitrines et aux lumières dans la nuit. On est deux à penser à Paris. Je revois les rues de Paris, ses vitrines, ses squares et ses pavés mouillés. Je me promenais dans certains quartiers, l'après-midi ou dans les nuits. Paris me manque mais pas mes amis. Les derniers temps, je voyais l'un puis l'autre, heure après heure, incapable de me fixer dans un lieu, dans une compagnie. Fixer un rendez-vous, projeter une rencontre, même pour le plaisir, m'indisposait. Je craquais de tous les autres plaisirs que me privait l'obligation d'un rendez-vous. Je partais n'importe où avec l'idée de rien, prêt à saisir l'événement. Ici, je fraternise avec Byblos, je lui consacre du temps. Je partage mes repas avec lui, les heures de la sieste, ou bien nous restons à siroter l'ouzo, à regarder passer le temps en paquet de nuages. Byblos aime chanter, il m'apprend les chants de son pays. Je chante faux, je préfère l'écouter. Quand les villageois des montages descendent jusqu'au port, il commente avec eux les nouvelles du monde. Chacun trouve à dire. Le soir, il me commente le journal télévisé, je ne parle pas encore assez bien le grec pour comprendre les journalistes. Surtout, je ne suis pas assez attentif. Depuis l'automne on ne trouve plus de journaux anglais dans l'île. Sans Byblos, je ne saurais rien des événements des cinq continents. La planète m'emmerde avec sa poignée d'hommes qui se tapent sur la gueule à la moindre occasion, de dieu, de pas dieu, de territoire, de pas de territoire, de richesse, de pas de richesse, pour toute herbe qui bouge dans le désert. Byblos n'aime pas que cela m'indiffère. Il dit que c'est important de connaître le monde. On n'a pas le droit d'être comme moi dans l'indifférence. Il me traite de lâche et de désœuvré. De sale bourgeois citadin désœuvré. De couillon aussi, en grec, je traduis l'idée. « Qu'est-ce que tu fous ici ? Et Caritas qui court dans Athènes ! Qu'est-ce que tu t'imagines, couillon, qu'elle va t'attendre ? Une femme pareille, et rester sur ta chaise à jouer au jacket avec moi. Quel couillon tu es ! » Je ne bronche pas. Je l'entends mais je pousse un pion contre les siens et je sais que je vais gagner la partie parce qu'à chaque fois que Byblos parle de Caritas, il sue et oublie le jeu. Pourtant, il déteste perdre une partie de jacket. Il enrage de mon calme. Quand il va trop loin, je repars dans ma chambre ou sur la plage. Personne. Des ombres encore parfois gênent ma décomposition. Je voudrais rejoindre le désert, en face, derrière les côtes de Lybie. Je reste planté sur la plage à imaginer le désert de Lybie. Le soleil. Le sable. Un palmier dattier. Je n'imagine rien d'autre. Pas la force. Un prophète sur sa colonne torse harangue les hyènes sauvages. Dans le désert, je serais incapable de prophétiser. Il me faudrait croire en quelque chose. Dieu est trop loin. L'amour ? L'évolution ? Je suis sans chaîne mais la liberté totale n'est pas encore le remède à mes maux. D'ailleurs, ces derniers jours, je n'ai plus de maux, ils sont gommés de ma tête. J'ai oublié Paris et Caritas, j'ai oublié le temps passé où je désirais, comme un fruit, mes travaux de chercheur. Chercheur. Pour ça il faut avoir envie de découvrir et avoir du talent. Sans talent j'ai gommé mes désirs. Sinon je me serais retrouvé prof pour enseigner les recherches que je n'aurais jamais faites et commenter celles des autres. Pourquoi retournerais-je à Athènes ? Je sais que là-bas le mouvement me reprendrait, je pourrais lire les journaux et parler avec des gens cultivés du devenir du cosmos.  Ici, je suis dans la mort cosmique. Je parviens à réunir en un seul point l'univers entier et je me trouve dans ce point, millionième de milliardième de poussière. J'attends la contraction finale. Celle qui précède l'entrée dans le nouveau temps de l'univers. Nouveau temps où les particules reproduiront, dans la distance recréée, l'appel de l'amour. Sur le bateau, j'ai accompagné Caritas, puis je suis resté sur le quai jusqu'à ce que son bateau ait disparu avec le soleil rouge au couchant, je suis resté à m'écœurer de rouge et de mauve. Parce que Caritas s'est éloignée, je peux enfin penser à elle. Si j'étais peintre ou sculpteur ou écrivain, je ferais réapparaître la représentation de Caritas. Je trace sur le sable sa bouche, je modèle son cou dans la boue et je lui écris une carte postale que je n'envoie pas. Si j'étais biologiste, je réunirais des cellules clonées pour qu'elle vive à nouveau sur l'île. Mais je ne suis qu'un pauvre type, tu le sais bien, David, que je n'ai jamais rien su faire dans ma vie putain. Quand je regarde toutes les scènes antérieures, j'en crève. C'est pour ça que je préfère anéantir mes pensées, mes souvenirs. Le passé, le futur me font mal. Le présent si je ne me dépense pas trop me suffit. Retourner à Athènes cet hiver, ce serait le trouble, plonger à nouveau dans l'échange et craindre la noyade. L'homme sans projet, l'homme sans amour est un homme mort. Je suis un homme mort et pourtant je vis. C'est-à-dire, je bouffe, je dors, je m'habille avec soin pour continuer l'illusion et je parle avec Byblos. Je l'écoute même, avec attention -si je t'assure-, quand il paraphrase le journal télévisé. Je suis sur cette putain d'île, sans illusions et en parfaite lucidité. Je craque par la faute de celle–là : la lucidité. Avec Caritas à mes côtés, un brin d'illusion flottait qui me faisait respirer le vide sans vertige. A force de renoncer à la compromission, je renonce au monde, je ne touche plus que la rudesse du réel et comme dans un bon trip, je ris à grande bouche de la fuite du sens. Le froid a enfin atteint l'île. J'emprunte les pulls tricotés de Byblos. Sur la table de la chambre, j'ai déposé les objets qui m'appartiennent, un paquet de cigarettes vide, un livre à la couverture jaune et le stylo plume que tu m'as offert pour mes quarante ans. Je n'ai plus d'encre, j'écris cette lettre au stylo bille. Les piles de mon walkman sont usées. Je lave avec soin mes tee-shirts dans le lavabo gris. Depuis le départ de Caritas, j'ai changé de chambre. La vue des deux lits jumeaux réunis me donnait la nausée. Le désir sexuel aussi m'a abandonné. Il m'arrive à la tombée du jour dans ma chambre rose de me masturber. Je ne pense pas à Caritas. Je suis même incapable de me souvenir de l'odeur de sa peau, du désir qu'elle faisait naître et que je sentais sur tout son corps. Je me masturbe mécaniquement et cela fonctionne aussi. L'orgasme provoqué ainsi, sans désir, c'est comme l'image de l'univers juste avant l'homme. Quand l'homme est arrivé, il a posé la première pensée sur l'univers et a créé une deuxième fois l'univers. Le désir me manque pour redonner du sens. Le pouvoir du désir me fait défaut. Baudelaire écrit que la vraie civilisation est dans la diminution du péché originel. Ici, j'apprivoise mon péché originel. Je tente en vain de retourner à la vie inorganique. Je tente de refouler pour trouver la forme purifiée. Je ne sais pas encore quel être nouveau en sortira. Ne crois pas, David, qu'ici je me préserve de l'existence. Je demeure ici pour devenir. Que se passera-t-il lorsque je retournerai au monde ? Comment cet être advenu réagira-t-il dans la rue face aux autres déconnectés du sens ? Je redoute cet instant. Alors je reste encore un temps dans l'île et je t'écris ces lettres que tu recevras à Paris, dans l'appartement, près d'Alice et de Nathan, près de ma femme et de mon fils. Epouse Alice et créez une vraie famille. Sur la photo de famille, qu'aucune trace de mon souvenir ne vienne vous troubler. Commencer ce que j'ai échoué. Je veux entendre le rire d'Alice, je veux que tu la soulèves dans tes bras, que tu lui donnes l'amour paisible que je suis incapable de lui offrir, sinon contre ma propre vie. Je sais que tu l'as toujours aimée, bien mieux que moi. Ton frère, Michael 
   

Publié par felixmartin à 12:29:43 dans Caritas | Commentaires (0) |

CARITAS (6e LETTRE) | 29 avril 2007

Sixième lettre
  Caritas est à Athènes. Elle m'oublie. Hier, le bateau bleu a emmené les derniers estivants. Les vents et le crachin m'obligent à rester dans ma chambre ou à jouer au jacket avec le vieux Byblos, dans sa taverne sombre. Il prépare les souvlaki et je déguste avec lui les petits plaisirs qui restent aux vieux. J'ai mille ans. Caritas est très loin. Ritsos aussi est retourné à Athènes. Je sais qu'ils se rencontrent. Leurs lettres me le disent à moitié. Je devine que l'autre moitié m'est interdite. Caritas m'aime encore assez pour me mentir. Je délire et dérive.
Le matin, à mon réveil et à celui de l'astre du jour, les objets sont trop lourds. Chaque fois que le soleil reprend sa course, ma chemise et mes livres s'appesantissent au point que je les soulève avec effort. Le centre de gravité de mon corps se déplace. Quand les objets s'alourdissent, figés dans leur inertie, absorbés par le cheminement solaire, c'est mon corps qui s'allège.
Depuis leur départ à tous, je me promène sur les plages désertées qui se peuplent d'algues brunes, longs cheveux de Caritas que la mer rejette. Je la regarde cette mer, depuis l'aube, après mes nuits d'insomnie. Je parle à ses vagues qui couvrent ma voix et je crie au monde. Je lui crie mon ignorance, la fatale question qui m'empoisonne lentement comme la flèche d'un sauvage. Je crie parce que je suis impuissant à parler plus fort que la mer. Un vieillard traverse les dunes avec son âne frileux. De loin, ils me regardent : l'un avec son regard perçant des hommes du Sud et l'autre avec son orbite ronde et mouillée. Le vieillard laisse aller l'âne à son rythme. Il s'assoit un temps sur une dune et je m'approche. Il me raconte –en grec- des histoires de son pays, l'hiver qui arrive. Dans ses gestes et à sa façon de rouler son tabac entre les doigts secs, je sais qu'il connaît la réponse à ma question. Il détient le secret. Cela ne le rend ni humble, ni orgueilleux. Il est là, ce vieillard, assis sur la dune de son île, et chaque jour, il traverse la plage pour aller jusqu'à son champ ou à sa barque de pécheur. Il s'assoit toujours à cette place. Ce matin, tous les deux, nous regardons la mer et son orage. Tranquille, il observe les éléments depuis le ciel jusqu'au sable encore chaud de l'été. Pour moi, il parle avec la langue de son pays et son sourire se perd dans le rêve. Je me tiens assis à ses pieds et je comprends soudain, à ses rides blanches, ce que le monde refuse de me donner. Le vieillard est recueilli dans cette pose qui n'est pas celle des priants mais de l'homme en joie, accordant ses mouvements -ceux du dedans- à la nature marine. Nous tournons le dos à la terre, et ici ce n'est qu'une île fragile, cassée, en appui sur les eaux blanches. Le continent est trop loin pour qu'il nous alourdisse, nous écrase, contre sa masse inerte. Le vieillard repart avec son âne, plus loin.
Je m'étends sur la dune, les mains croisées sous la tête et je respire l'instant de grâce que la vie m'accorde. Des rayons de lumière parfois me pénètrent et j'entends l'univers du dedans. Je me souviens des longs abandons de Caritas et une larme de reconnaissance glisse sur ma joue. Je revois dans un mirage sa démarche féline qui s'attarde au souffle venu des profondeurs, ce souffle qui m'écrase et qui la rend légère. Caritas et le vieillard ont le même rire bruyant, quand des rires vulgaires s'arrachent de mon pauvre corps. Je crie mon désespoir, même la mer et ses mouettes ne me répondent pas. Leurs voix s'éloignent de moi, je demeure isolé dans ma carapace d'homme incapable de sentir la vérité, pétri dans sa chair de merde, et comme l'enfant je me débats. Mon cri est atone. La mer, les mouettes l'ont couvert de leurs paroles ouvertes au sens. Je pénètre la douceur du sable et je le modèle dans mes doigts, pour en capter la forme et la densité, pour y trouver ma nouvelle Galatée. Je sculpte inlassablement, captivé par ce geste et par la sensation de la boue dans ma paume. Je voudrais m'en habiller le corps, le noircir et sentir l'enveloppe de cette nouvelle peau. La dune devient le corps de Caritas. Je roule sur elle, je pétris ses seins, je meurtris sa bouche, je griffe son dos et je tente, impuissant, de happer ce qu'elle possède et qui me fait tant défaut. Je n'arrache que la boue de l'île et mes ongles s'encrassent. Etre là et m'endormir dans ses bras, dans sa cavité autour de mon pauvre corps enroulé.
Je m'allonge sur le côté, passe mon bras autour de ma tête et regarde la mer, depuis la plage : étendue d'où ne surgit pas la pensée, âme sereine, morceau d'univers, quand je ne suis que morcellement. Je me lève, soudain transpercé par l'épée d'Ajax.
Je retourne au village. Byblos m'attend dans sa taverne. Ce n'est pas qu'il m'attende, moi, mais il est toujours là quand je viens et c'est comme s'il m'attendait. Sa présence me rassure, son attente me rassure, sa voix me rassure. Il ne demande rien, il n'attend rien de moi. Il reste derrière le comptoir en bois quand j'arrive et me salue, rapidement pour ne pas me déranger. Ma solitude le rend respectueux. Je le salue à mon tour, pour le remercier de ne pas m'attendre, de ne rien attendre de moi. D'exister. Certaines heures je divague dans ma chambre, je ne parviens pas à trouver le repos. Au fil des jours j'apprends. J'entre dans ma peau, je fais le tour de moi et je ris de me reconnaître, je tourne autour de ce moi retrouvé. Avec Byblos, nous dansons sur un vieux rébétiko. Il ne dit pas que je suis fou, ni rien de tout ça, il danse avec moi comme un fou, homme du don. C'est lui, avec son regard en miette, qui caressait, dans l'été, le long cou de Caritas.
Comment est l'automne à Paris ?
Ton frère, Michael


AUTOMNE
Plus rien ne t'appartient
tu n'entends plus le vent
tu ne verras plus
Œdipe aveugle.
les feux te mangent la cervelle
sans merci.
 
La mer basilic frisé.
Un sourire jadis effleuré
nous glisse entre les doigts.
Reste la pluie qui fait l'amour avec les pierres
et les vieilles maisons en secret qui dansent.
 

Publié par felixmartin à 20:49:03 dans Caritas | Commentaires (0) |

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