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La dernière valse | 24 avril 2007


Parla più piano e nessuno sentirà,
il nostro amore lo viviamo io e te,
nessuno sa la verità,
neppure il cielo che ci guarda da lassù.










L'objet inerte était tombé sur le tapis sans bruit, aux pieds du comte qui le fixait sans bouger. Le comte Umberto d'Alessandro se tenait seul dans le salon du premier étage de son palais romain. Sa longue silhouette se profilait dans le miroir vénitien aux reflets argent qui surmontait la cheminée incrustée de mosaïque. Le comte était un homme de haute taille, au visage ciselé comme ses pensées, aristocratiques par leur hauteur de vue, démocratiques par leur générosité et leur sens du réel. Le regard du comte savait éloigner les profiteurs et rapprocher les hommes sincères. Les hommes jugeaient son regard franc, certes énigmatique mais empli d'une profonde humanité. Quant aux femmes, si elles baissaient les yeux à son passage, ce n'était que pour cacher leur trouble.


On entendait les bruits d'une fête s'élever des grandes salles d'apparat du rez-de-chaussée. Dans son hôtel romain, le comte fêtait les fiançailles de Chiara, sa fille unique. Il se devait de rejoindre ses invités. Pourtant Umberto ne bougeait toujours pas. Il ne parvenait pas à toucher l'objet qui avait glissé de ses doigts pour tomber à ses pieds sur le tapis du petit salon : un long rosaire de perles grises qui avait appartenu à la mère de Chiara. La jeune fille l'avait négligemment oublié dans le petit salon, et il venait d'échapper des mains du comte. Ces quelques perles avaient si souvent tourné entre les doigts de Maria, son épouse ! Le chapelet le ramenait des années plus tôt, du temps de sa jeunesse, du temps de sa vie heureuse avec Maria. Cette période de sa vie avait peu duré. Très tôt, le comte s'était retrouvé veuf et depuis la mort de Maria, il élevait seul sa fille. Umberto s'attardait à ces souvenirs. Juste avant son dernier soupir, Maria avait déposé dans la paume de leur fille le fin rosaire. Et ce matin, juste avant la bénédiction, c'est lui, Umberto, qui avait tenu la main de leur fille.

Dans le petit salon, solitaire, le comte releva la tête et son regard se laissa absorber par le ciel immense, satiné d'étoiles qui pénétrait jusqu'à lui par la porte-fenêtre ouverte. Umberto vieillissait et la mort, cette nuit-là, était peinte sur un tableau en rouge et marron. Dans la toile accrochée au mur, un vieil homme, assis dans un fauteuil de velours, regardait s'agiter les vivants à ses pieds. Le vieillard du tableau aurait pu converser avec Umberto dans cette soirée : une même médiation les rapprochait curieusement. Umberto se baissa enfin pour ramasser sur le tapis le chapelet qu'il glissa dans la poche de sa veste redingote.


C'est à ce moment que les portes, sous la poussée de sa fille, s'ouvrirent d'un seul coup. Elle arrivait, toute essoufflée, en riant, suivie ou poursuivie par son jeune fiancé, Tazio. « Père, que faites-vous ici ? Tout le monde vous cherche. Le bal a déjà commencé. Vous ne pouvez pas me refuser la prochaine valse. Je vous en supplie. C'est si rare de danser avec vous. Toutes les femmes chuchotent que vous êtes un merveilleux danseur. » Elle avait raison, le comte s'arrangeait toujours pour éviter de la prendre dans ses bras, toucher sa chevelure, serrer sa taille. Là, le jour de ses fiançailles, il ne pouvait refuser. «Comme si j'avais l'habitude de dire non à tes caprices ! J'accepte ton invitation à la valse.» Il se baissa pour lui poser un court baiser sur la tempe. Chiara, accrochée à son bras, l'entraîna dans la salle de bal, sous le regard mi-amusé, mi-jaloux de Tazio.


Dans la salle de bal qui scintillait sous la lumière des lustres de cristal, le père et la fille entrèrent, salués par les convives. Chiara, dans son habit de lumière, et le comte, dans son habit noir, avançaient sous le regard de leurs invités. Les femmes, intriguées et même, pour certaines, envieuses, suivaient du regard le couple qui s'avançait sur la piste de danse. Elles n'avaient d'yeux que pour le comte, qui avait gardé sa beauté féline. Les hommes, quant à eux, s'inclinaient devant la fraîcheur de Chiara. Elle avait hérité de son père un port de tête noble et de sa mère la délicatesse de ses yeux mauves.


L'orchestre était prêt, les couples se déployaient sur la piste. Le tempo de la valse commença lentement. Umberto enlaça délicatement Chiara. Ils tournaient. La bouche d'Umberto effleurait la chevelure de Chiara, au parfum de jasmin, et son bras pressait à peine sa taille. Le tempo s'accéléra. Le tourbillon les emporta. Les autres couples de danseurs s'écartaient à leur passage. Le couple élégant dessinait des cercles de plus en plus rapides. Il tournait. Umberto enlaça pleinement le corps de Chiara. Sa main et son bras retenaient toute sa taille et sa jambe glissait entre les plis de sa robe de bal. Si près de devenir une femme, Chiara tressaillit en reconnaissant le plaisir que son fiancé lui avait donné à la précédente valse. Sur la piste de danse, ils tournoyaient. Ils tanguaient. Ils chancelaient. Chaque pas glissé leur rappelait une douleur de plaisir. Aucune larme ne perlait à leurs paupières. Aucun soupir ne s'échappait de leur bouche. Ils valsaient à trois temps au même rythme que les violons.


Chiara regarda le comte, sans détour, pour lui avouer, pour qu'il comprît bien, ce qu'elle ressentait dans les temps de la valse. Leur corps épousait la pression de la danse. Cette pression se voulait civilisée sous le regard de l'assistance et de son fiancé. Elle devenait sauvage et sans loi au-dedans de leur corps. Leur bouche aurait pu les trahir, si l'on avait entendu leur souffle précipité. Ce n'était que le tourbillon de la valse.


- Entends cette valse... Ta mère valsait divinement. Toi...

- Parlez plus bas, père, on pourrait vous entendre, mais parlez encore. 


A la fin de la valse, quand il desserra sa taille, il ne baisa que son front alors que, dans un instant d'illusion, elle sentit leur bouche se mêler. Chiara frissonna, mais le comte, déjà, s'éloignait après l'avoir saluée respectueusement. Il touchait, dans la poche de sa veste redingote, les perles froides du chapelet. Il se saisit d'un mouchoir et épongea ses tempes grises, perlées de sueur. Il se dirigea vers la terrasse de la bibliothèque pour goûter à la fraîcheur de la nuit. Ce fut la dernière valse que le comte Umberto d'Alessandro dansa. 

 

version audio sur Bonnes nouvelles
http://www.bonnesnouvelles.net/ladernierevalse.htm

Publié par felixmartin à 21:15:11 dans La dernière valse | Commentaires (0) |

Gévaudan | 23 avril 2007

Je déteste l'année 1764. C'est cette année-là que la bête m'a dévorée. Son petit a mâché ma main gauche juste avant que la bête ne tranchât ma tête. Mes métamorphoses pouvaient commencer.

Au village, on m'appelait la Jeanne. Je fus enterrée sans sacrements, puisque je n'étais pas allée à confesse avant mon supplice. Je suis morte deux fois, une fois par la bête, une fois par les hommes.

La bête recommença. Pendant trois années, elle s'abattit sur le pays de Gévaudan, au nom désormais macabre. Aucun chasseur ne parvenait à traquer la bête solitaire. La nouvelle parvint jusqu'au roi, de ce siècle des lumières. Sa cour s'épuisait dans les liaisons dangereuses du libertinage. Il ne tolérait pas qu'une bête noire ramenât le peuple à des siècles obscurs. Rien ne devait briser son autorité sur tout son territoire. Ne venait-il pas de chasser les Jésuites de France ? Le roi fit envoyer ses meilleurs Dragons dans les landes du Gévaudan. Aucune balle ne semblait atteindre la bête. Après chaque battue, alors que les chasseurs à plusieurs reprises l'atteignaient, on la voyait s'enfuir plus loin dans les bois. Haro ! Haro ! La bête surgissait si rapide qu'on la voyait aux mêmes heures dans des villages éloignés de plusieurs lieux. En plein jour, elle pistait l'odeur des femmes et des jeunes gens.

Un matin de printemps, on ne sait comment, le Beauterne parvint à capturer un loup monstrueux qu'on envoya à Paris. Chacun croyait que la bête avait succombé et chacun reprit ses activités. Quelques mois passèrent. Les carnages reprirent, plongeant de nouveau les paysans dans la terreur. Les battues recommencèrent d'hiver en hiver. Les tempêtes de neige empêchaient les chasseurs de la poursuivre. Dans les tourbières, elle réussissait à se cacher près de son petit endormi. Jusqu'au jour où le Jean Chastel, le sorcier à la balle bénite, parvint à tuer la bête dans les monts de Margeride, un joli nom pour un endroit de malheur. La légende pouvait commencer.

On n'a pas retrouvé son petit.

Promeneur, si parfois tu viens sur ces plateaux, tu apercevras, dans les nuits de lune, ma silhouette de jeune fille. Je me promène encore dans les landes à bruyères. Je me nourris de myrtilles qui poussent sous les pins. Pour dormir, je me protège sous les blocs de granit. J'écoute le chant des hêtres et le bellement des moutons. J'ai nourri le petit de la bête avec mon lait et mon corps s'est réchauffé à sa fourrure. Le petit a grandi. Il m'a apprivoisée. Il est devenu mon compagnon. Je suis devenue sa bête.



Photo : Yves-Marie JACOB


Publié par felixmartin à 22:55:23 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Le temps du rêve | 22 avril 2007

Au premier jour de la création je suis juive,
Le souffle de ta vie plane sur mes eaux vives.
Musulmane, je prie cinquante fois par jour
Pour être transportée dans tes profonds parcours.

J'entends tes pas résonner dans les autres mondes
Tu me reviens, l'ivresse de toi m'inonde.
Je trempe mes doigts mouillés dans tes signes.
Je reconnais ta silhouette longiligne.

Chrétien, ton éternel retour est condamné.
Tu t'inscris dans l'interdit des amours sacrées.
Le temps du rêve bat à l'envers dans mes veines.
Tu me possèdes, je renais aborigène.

Publié par felixmartin à 17:59:26 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Celui que j'attends | 22 avril 2007

  

 

Il monte des escaliers,

Il traverse une rue,

Il est assis dans un train en marche,

Il lit un journal.

Il tient dans sa main

Son visage penché.

Il regarde au dehors

La lumière des jours de pluie.

Il s'éloigne
Sous l'alignement des peupliers dénudés.

 

 

Photo : Yves-Marie JACOB

Publié par felixmartin à 14:33:23 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Bien fol qui s'y fie | 21 avril 2007

Dans les jardins du palais
Les courtisanes l'entouraient
Cela ne lui suffisait pas
Il lui fallait séduire
L'ultime qui résistait.

L'inconstant persévérait,
Lui lançait des paroles de feu
Des mots aux cages dorées.

Combien de mille nuits
Saurait-elle se refuser
Jusqu'au ravissement final
Où l'ultime deviendrait la première ?

Elle y mit une condition
Etre l'unique.
L'infidèle promit
mais souvent l'amour varie.

Publié par felixmartin à 23:03:19 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

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