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La marche | 12 novembre 2008

 

Je marche sous le haut soleil sur la terre craquelée. Jusqu'à la montagne bleue, je marche. Je ne sais pas pourquoi je marche.

Après qu'ils aient tiré sur mes enfants, sous mon regard, ils m'ont indiqué la ligne invisible jusqu'à la montagne bleue et leur geste disait que je devais marcher jusqu'à la montagne bleue, ceinturée par le serpent épais des corps humains morts.

Je marche jusqu'à la montagne bleue. Je ne sais pas pourquoi je marche. A un certain point de la ligne, mon pied a dessiné un pas à l'écart. Un deuxième pas a confirmé cet écart.

Je ne sais pas pourquoi je gis contre la terre craquelée, une balle a frappé ma nuque.

Publié par felixmartin à 18:52:15 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Un compagnon, Pessoa | 11 novembre 2008

 

Entre deux paysages de brume et de rosée, Pessoa évoque son impuissance créatrice. L'aiguille dans la chair s'écœure de ce cœur lointain, dans le temps après le tien. Bien loin du délice des jours, bien loin de la paix au milieu de la foule ou des déserts, l'âme solitaire s'abreuve à une source de souffre qui jamais n'interrompt son flot de nausée.

Une certaine humanité autour du bassin écarlate, patiente et soumise, attend un verre à la main, la coulée manifeste de son détournement fatal. Qui peut dire pourquoi ce flot-là coule dans les verres blancs de celle-ci ? Quelle main a jugé et désigné cette longue chaîne des cris sans phonèmes.

Je, tu. La rencontre impossible, reculée dans les effrois de glace, dans les vertiges de pierre. Je n'a pas connu tu. Dans cette quête frileuse abominable, je écarte tu, je tue tu, je tue je. L'absence de plaisir. L'absence de jouissance. Ecrire sans joie. Ecrire dans le blanc.

la philosophie est la maison de l'être
Heidegger

Publié par felixmartin à 22:27:25 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Ma fêlure | 04 novembre 2008

 

ou bien

J'ai ôté une à une les pelures
Sous la dernière est apparue
Dans un murmure
Ce cœur inaltérable qui bat ténu
Tu es ma fêlure
Un seul murmure

 

ou bien


Coquillage immobile
Un homme assis s'abandonne
Le monde murmure
Oublieux de sa déchirure
Il reconnaît sous les fêlures
Sa part intacte
Ressurgie dans le miroir du temps


Les peaux de mémoire
Sont tombées une à une
Pour que batte le cœur inaltérable
Il s'agenouille en communion
Sa joie l'inonde
Ses pas résonnent sur la voie
Fragile de la certitude.

 

 

Publié par felixmartin à 22:58:52 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Histoires de slips ou Géographie européenne | 30 octobre 2008

Il avait déjà ôté mon pull et tenait mes seins à pleine main. Fébrilement il essaya de déboutonner son pantalon, quand, au même instant, l'envie de pisser me prit. Au moment le plus excitant, cette envie dérangeante me narguait. Quand je revins, John -il était irlandais- attendait à plat ventre sur le lit, offrant à mon regard son corps d'athlète. J'aurais voulu huiler ce dos massif et voluptueux mais c'était plutôt moi, dans cet instant, qui l'était, huilée. John portait une culotte américaine qui flottait légère sur ses fesses que je devinais musclées. Je m'allongeais à plat ventre sur lui pour imprégner mes seins et mon ventre sur ce dos parfait, rêvant au moment où sa culotte américaine glisserait entre ses genoux.


Le lendemain, alors que je repensais à John -ô combien- je me fis la remarque que si les hommes me plaisaient toujours pour des raisons différentes -c'est évident, me direz-vous- je constatais qu'au style de sous-vêtements correspondait une manière d'aimer. Je me demandais si l'on pouvait créer des catégories d'amants à partir des catégories de sous-vêtements ?

Une nuit d'ennui, vautrée dans mon lit, vide d'amour à ces heures, je me mis à imaginer ces slips tant de fois tombés. Je m'émouvais à leurs souvenirs intacts. Il y avait celui du trop tendre Luigi : un enfant à la bouche têtue, qu'il tournait sur le bout de mon sein, goûtant, lèvres fermées, mon auréole rose. Ce jeune vendeur des rues s'habillait toujours avec une élégance simple : jeans blancs et tee-shirts aux couleurs de sa ville, Naples. Ses sous-vêtements à lui étaient d'horribles culottes en coton blanc, serrées à la taille par un large élastique de grand-mère qu'on devinait sous l'ourlet. Habillé, Luigi paraissait fragile adolescent, sourire innocent, regard mouillé. Nu, il était méconnaissable. Ses épaules s'élargissaient, sa poitrine et son ventre s'ornaient d'une toison noire, et j'aimais caresser mes seins contre son torse bouclé au goût de guerrier antique.

Je pourrais vous conter aussi l'étrange nuit de querelle passée avec un intellectuel juvénile, malgré la quarantaine, qui empilait près de son lit des journaux pornographiques et n'hésitait pas à se masturber deux à trois fois par jour bien qu'il eût une femme légitime, une maîtresse attitrée et deux ou trois autres conquêtes pour les nuits qu'il détestait solitaires. Son dévolu, cette fois-là, s'était porté sur moi, son discours d'intellectuel éclairé m'avait séduite, son assurance feinte aussi. Au lit, les choses changèrent. Il est curieux de constater combien les apparences peuvent tromper une âme comme la mienne, trop facilement séduite et trop heureuse d'écarter enfin ses secrets depuis longtemps et souvent dévoilés. Cet homme-là portait des slips d'une marque connue, choisis à fines rayures, qui moulaient parfaitement, trop, ses fesses hautes et son sexe rond. Tous ces attributs rassuraient sa virilité, dont il doutait à chaque soupir et n'avait de cesse de confirmer, en pénétrant ses conquêtes. Je tentais de jouer avec lui à ses scènes d'amour fabriquées, tant pour ne pas le décevoir que pour y prendre plaisir à mon tour sans y parvenir tout à fait. Son gland avait le curieux avantage de s'arrondir tant, qu'il se coinçait à ne jamais vouloir sortir de mon ventre. Il fallait pourtant bien en finir et le départ fut terrible : l'abandon horrifiait cet homme-là. Je dus me débattre et c'est à peine s'il ne m'étrangla lorsque je franchis le seuil de son appartement. Cela eut pour effet de me calmer quelques temps, craignant une nouvelle rencontre aussi éprouvante. Voilà pourquoi sans doute, cette nuit, seule avec ma poupée, dans mon lit sagement bordé, je vous conte ces quelques souvenirs.


Une autre fois, je découvrais un ange au regard étrange, le nez dans les nuages, la bouche ronde et muette. Je ne sais comment nous dormîmes dans le même lit, juste après qu'il m'eût avoué préférer les garçons et être vierge. Il faut croire que ma fibre féministe se rebellait à l'idée que ce mâle superbe ne connaîtrait jamais les délices d'un corps femelle. Avouons plutôt que j'avais envie de séduire ce puceau aux gestes inachevés. Comme toujours je m'étonnais de la différence entre un corps habillé et un corps nu. Si mon ange paraissait gauche et démesuré, vêtu à la Werther -gilet jaune et veste à bouton en bois-, déshabillé, il retrouvait toute la fraîcheur des kouroi d'antan. Ses fesses, revenons-en à notre sujet, se serraient dans un string indécent. Cette nuit-là j'hésitais à troubler ce Narcisse adorateur de son image.


Un jour de grand vent, égarée sur une île presque déserte, je croisais un marin désœuvré, le regard bleu et pétillant. Son bateau dans la baie attendait que Poséidon veuille bien calmer sa colère pour repartir au loin jeter ses lignes longues dans les eaux profondes de l'Egée. Une fois encore la vigilante Athéna nargua Poséidon en me glissant dans le caïque rouge du Barbare égaré. Je ne sus jamais vraiment la marque de ces slips, je remarquais seulement que l'eau de mer les avait délavés. Au cœur de sa barque étroite, il détacha ma ceinture et me prit là quand dehors le dompteur de chevaux se déchaînait. Mes jambes en croix, agrippées aux poutres, je laissais mon maître d'une nuit déchirer en douceur ma chair tendue. Il flottait dans l'air des odeurs de sel. Je m'éveillais au petit matin, bercée par le roulis, protégée par ce ventre maternel, mon Allemand accroupi improvisait l'air de Papageno. Je retenais mon souffle, fermais obstinément les yeux pour m'emplir de ces impressions.


Je garde pour la fin le dernier qui me revient à l'esprit. Il m'avait séduite d'un regard et, sans que je sache très bien comment, nos bouches s'embrassaient longuement. La lune argentée nimbait nos jeux amoureux et dans l'herbe piquante nous roulions, osant à peine évoquer notre plaisir. J'ai oublié quel slip ce jeune homme portait. Il est vrai que j'avais alors dix-sept ans et que je goûtais pour la première fois à l'amour sous le ciel étoilé de juillet.


illustration : fragment marbre de Carrare Autour de Lord Elgin - Paul Marandon

Publié par felixmartin à 16:24:03 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Fleuve d'oubli | 14 octobre 2008

  

J'ai longtemps longé les fleuves intranquilles,
j'ai marché dans les pas d'une silencieuse sirène
j'ai guetté les reflets ondoyants d'un narcisse
les harpies insatiables ont lacéré mon dos
mes histoires ont flambé à la grande h
j'ai plongé dans le fleuve de l'oubli
je ne suis pas parvenu à t'oublier
j'ai remonté le fleuve
jusqu'à ta main tendue.

Publié par felixmartin à 12:36:57 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

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