• Point de mire

    Le soldat allemand était dans sa ligne de mire. Joseph le salua de la main. L'Allemand répondit par un clin d'œil, visa la main levée aux doigts écartés. La première balle siffla, juste au-dessus du majeur, la deuxième manqua sa cible. Le Boche gisait la tête pendante, un obus avait accompli le travail. Les éclats avaient atteint la main de Joseph qui dégoulinait de sang, deux doigts pendaient, brisés. Joseph s'affaissa lourdement sur l'un des pitons du front d'Orient. Blessé de guerre. Il aurait préféré remercier l'Allemand, mais la guerre avait fait sa boucherie. Elle visait toujours mal. Joseph s'endormait, il le sentait bien. Au fond du défilé, dans l'eau claire, un crocodile argenté marchait. Sa mâchoire longue et triangulaire laissait entrevoir ses dents carnassières, ses yeux jaunes sans expression, sinon celle du guetteur, fixaient les bords du cours d'eau. Derrière lui un tigre au camouflage brun roux avançait, silencieux, sa puissance l'autorisait à paraître nonchalant. Joseph voulait crier : « Lucien attention à toi ! » Mais le son ne sortait pas. Ça lui faisait mal à Joseph, d'être là couché sans pouvoir alerter son ami. « Lucien, Lucien ! », Joseph avait la gorge trop sèche pour crier, des larmes coulaient le long de ses joues, ses paupières s'alourdissaient. Il avait sauvé sa peau jusque-là mais son ami, Lucien le tendre, qu'allait-il devenir sans son secours ? Le crocodile avait disparu, le tigre s'allongeait, repu ? La force de Joseph l'abandonnait. « Lucien, je suis si fatigué, pardonne-moi. »

    Jusqu'à hier, il avait juré qu'il ne se laisserait pas mourir dans ces montagnes. Il rêvait à ses prairies alpestres, là-bas, près du Roc d'Enfer. Il était dans l'herbe courte de l'alpage du mont d'Hirmentaz. Lorsqu'il regardait l'horizon, il surplombait le lac perle du Léman et derrière lui s'étendait la chaîne du Mont Blanc, son gardien. Il entendait les sonnailles des laitières, placides qui paissaient en relevant parfois la tête à son approche, le petit berger. Ses préférées, les abondances, ironie du sort, avaient été introduites par les Burgondes, germaniques comme les Boches. Délibérément, après trois années de combats, glorieux malgré lui, Joseph était bien décidé de désobéir aux ordres de ses supérieurs. Quels supérieurs ? Ceux de Paris ou ceux qui comme lui se pelaient dans l'hiver ou brûlaient de paludisme et de dysenterie dans les collines surchauffées ? L'obus en avait décidé autrement. Joseph ne serait pas déclaré apostat.

    Il fut rapatrié à l'hôpital militaire de Verria. Il s'éveilla, couché dans un presque lit, sous une large tente blanche. Des infirmières fatiguées s'affairaient et ne manquaient jamais de sourire à tous ces hommes étendus, le regard tourné vers le haut de la tente, loin des étoiles. Joseph avait la main bandée, il n'avait pas encore vu ce qu'il en restait. Le médecin lui annonça que le pouce était sauvé. La main gauche, rien de grave.

    « Vous êtes droitier, Joseph ! La vie continue. Vous avez de la chance.»
    Le poilu avait même évité la cour martiale grâce à un obus de l'armée alliée. Un vrai héros au combat. Il apprit plus tard que le front d'Orient était fini pour lui, il retournerait dans quelques semaines dans sa montagne française, son officier le lui avait promis.
    « Vous avez assez donné Joseph, et nous avons remporté le piton. Les Boches sont trop amochés. »

    Joseph se souvenait du dernier regard du frisé. Un regard pareil au sien : "Ils ne nous auront pas, on s'en sortira." L'obus n'avait pas eu la même vision.


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