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    Blandine (suite 5)

    Au fond vous êtes bien plus bavard que moi. Vous ne cessez de me poser des questions et il me semble que si nous avons abordé beaucoup de sujets, nous n'avons fait que les effleurer. Au fond, nous n'avons rien dit, c'est l'effet bistrot. Pourquoi vous ai-je parlé de Blandine ? Après tout, j'aurais pu tout aussi bien vous parler de Florence ou de Pascaline. Je sais ce que vous allez me dire. Pourtant vous n'y êtes pas du tout. Blandine n'est pas la dernière femme que j'ai connue ni même qui m'ait aimé. Est-ce la dernière que j'ai aimé ? Peut-on en être certain ?

    Un dimanche, je décidais d'emmener Blandine au parc. Je n'aime pas les promenades à la campagne. Surtout le dimanche, c'est déprimant. Je préfère la campagne de nuit, dans des lieux obscurs. Le dimanche, vous sortez de la ville derrière une file de promeneurs qui comme vous souhaitent respirer l'air pur. Est-ce vraiment leur motivation ? Je crois plutôt que nous agissons par manque d'imagination. Quand les musées ne vous agréent plus, quand la plupart des cafés que vous aimez sont fermés, à part celui-ci. Mais je ne peux tout de même pas rester ici toute une journée, n'est-ce pas ? Donc, la seule promenade que je supporte le dimanche, c'est d'aller au parc. Les jardins sont préférables aux champs. Avez-vous déjà fait l'expérience de trouver un lieu sans avoir à rouler pendant des kilomètres, où l'herbe est tendre et verte, les arbres bien plantés, où à coup sûr vous ne trouverez pas une barrière en fil de fer qui vous oblige à l'enjamber et à déchirer votre costume ? A la campagne, l'herbe est grise, c'est de la mauvaise herbe, dure, tordue, jonchée de détritus laissés par d'indésirables prédécesseurs. Et allez chercher des fleurs dans cet amas informe ! Quelques marguerites frêles et poussiéreuses, sorties de là comme par hasard, osant à peine se montrer. Et s'il vous prend l'envie, au mois de mai, de cueillir du muguet, à moins de venir très tôt, ce que je ne saurais faire, vous ne trouverez rien mais vous gagnerez en revanche un lumbago à force de vous baisser, si ce n'est une avalanche d'éraflures, de coups de toutes sortes à vous être frotté à ces broussailles et ces branches mortes qui encombrent nos forêts. Je ne parle même pas des familles bruyantes que vous croiserez, ni de l'agacement que vous aurez lorsque, attablé dans une auberge, on vous servira des crêpes à peine cuites et où l'on vous fera attendre inutilement dans une salle sans goût, sentant le rance. Il n'y a qu'à la campagne que vous trouverez de tels désagréments, vous ne me ferez pas changer d'avis. Certes, je ne suis pas crédible, peu importe. L'air des villes me convient et je ne comprends pas cet engouement pour le retour à la nature. D'ailleurs, j'ai le rhume des foins et le printemps, comme l'été, je fuis tout ce qui est vert et fleuri. Il est vrai que j'accepterais le retour à la nature dans un monastère perché sur la pointe d'une montagne, loin des hommes en somme. L'homme est fait pour vivre dans la cité. Je n'invente rien, un penseur l'a déjà dit. Je ne vous ferai pas l'affront de préciser lequel, d'ailleurs j'ai oublié son nom.


    C'est donc pour toutes ces mauvaises raisons, qu'en ce dimanche de printemps, ne sachant que faire de Blandine et constatant qu'elle ne me lâcherait pas, je décidai de l'emmener au parc. Pour une jeune fille, c'est déjà une promenade romantique. Pour moi, c'était une façon commode de passer le temps. Nous en étions aux premières rencontres et pourtant il me semblait déjà imprudent d'emmener Blandine n'importe où, je veux dire dans des lieux où je risquais de rencontrer des amis. Habituellement, avec une femme, je m’arrange pour espacer les rendez-vous ou les circonscrire dans des lieux neutres. Cela ne pose pas de problème. Il en allait tout autrement avec Blandine. Il me fallait ménager sa susceptibilité qu'elle avait grande. Je ne sais pourquoi, en outre, cette simple promenade me semblait déjà une imprudence. Quant à Blandine, elle, elle rayonnait. Cela ne dura pas. A peine avions-nous croisé la statue aux colombes qui frissonne dans l'allée de la roseraie, qu'une scène aussi violente qu'inattendue secoua l'alentour. Blandine était blanche, hurlait presque et prenait à témoin les pauvres passants. Je restais coi. Je ne soupçonnais pas que cette enfant fragile pût se comporter avec autant de nervosité et de courroux. J'en étais à chercher quelque exemple dans la littérature quand je la vis s'enfuir, perdant même une chaussure dans le gravier de l'allée. Bon, je restais là, gauche, avec sa chaussure à la main, que j'avais ramassé machinalement, souriant aux passants qui me fixaient bizarrement. La rapidité de la scène, son absurdité, m'interdisaient toute réaction. Comment pouvais-je agir avec raison après ce sursaut démoniaque ? En outre, Blandine avait disparu si rapidement qu'il m'était impossible de la retrouver. Je pris le parti de m'asseoir sur un banc et d'attendre la suite des événements. Après tout, je tenais sa chaussure, elle serait obligée de revenir, quoi qu'au fond je doutais qu'elle pût avoir ce souci. Comment pouvait-on espérer une conduite raisonnable après cet éclat ? J'essayais de comprendre ce qui lui avait causé un tel émoi. Il me fallut quelques efforts car à chaque tentative pour me remémorer nos dernières paroles j'étais sans cesse attiré par d'autres détails, qui une fleur de la roseraie nouvellement aperçue dont le rouge ou le blanc me laissait sans voix, qui une jeune femme fleurant bon qui longeait l'allée au bras d'un homme ou tenant un enfant par la main. Finalement, cette introspection me permit de conclure que tout avait commencé après que j’eus croisé Muriel, une ancienne amie. Nous n'avions échangé qu'un bonjour poli, l'homme qui était avec elle s'était éloigné, par discrétion, et Blandine avait jugé bon de calquer sa conduite sur la sienne. Immédiatement après, elle me demanda effrontément qui était cette femme que j'avais saluée. « C'est Muriel, une amie. » avais-je répondu laconiquement, n'attachant après tout aucune importance à cette rencontre de hasard. Pour Blandine, il en allait tout autrement, ce dont évidemment je ne pouvais me douter. Enfin, je me souvins qu'une de ses dernières phrases avant de s'enfuir avait été : « Alors, moi aussi, si tu me rencontrais par hasard, tu n'aurais pas plus d'égards ? » Sur le coup, je n'avais pas compris le sens de cette phrase -faut-il d'ailleurs en chercher du domaine de la raison vous l'aurez compris ? J'en étais là de mes réflexions quand, tout aussi soudainement qu'elle avait disparu, Blandine se dressait devant mon banc. « Ne crois pas que je suis venue pour te pardonner. Je viens récupérer ma chaussure. » « Voilà » Je lui tendis l'objet et lui demandai de s'asseoir pour se chausser plus aisément. Il me semblait qu'une fois assise, elle saurait m'écouter. Dans son état, je n’osais même pas lui prendre la main et me souvins d'un film où, pour calmer une jeune fille, le héros pressait son genou. Je n'étais pas très clair, je faillis murmurer son nom mais me contins. Parfois il est préférable de rester silencieux. Quelques secondes à peine passèrent et je l'entendis pleurer doucement comme un enfant pris en faute. Je ne résistais pas.


    Vous me dites qu'à ma place vous auriez abandonné la partie ? Si sa colère avait été sensée, fondée, sans aucun doute. Je ne peux pas supporter les femmes irascibles. Mais là, c'était tout différent. Il y avait quelque chose de fascinant dans ce délire et bien que je prévoyais déjà les mille tourments que cette âme allait faire peser sur moi je demeurai. Est-ce qu'elle-même comprit le goût que j'avais pour les situations exaspérantes ? Sur ce banc, c'est un pacte que nous scellions, un pacte muet, et comme celui de Faust, la mort seule pourrait le délier.


    Non rassurez-vous c'est une phrase de circonstance, pour dramatiser, dessiner l'enjeu bien littéralement. Oui tout est littéraire. Il est vrai que nous pourrions verser dans le romantisme noir.

     

     

     


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    Ainsi naisse les légendes

    Ce 12 juin 1515, en plein cœur des Balkans, à Baba Gaïa, enfin en Transylvanie, comme on dit aujourd’hui, j’arrivais au bout de mes jours. Il me fallait trouver un refuge. J’avais réussi à supprimer ce dominicain allemand, crétin comme tous les extrémistes, dangereux à force de soif de vérité, qui avait détruit toute ma famille en une seule journée parce qu’elle avait eu le malheur, dans ces temps de folie, de lui déplaire. J’avais donc décidé de rester au cœur de cette Europe, entre Danube et montagnes sacrées, qui a vu naître Orphée.

     

    Je me sentais un peu chez moi dans ces vastes plateaux traversés par des eaux souterraines, ponctués de citadelles fortifiées où les paysans trouvaient refuge sur les pics rocheux contre les envahisseurs, Tatares ou Turcs selon les époques. Hérodote avait raison de dire que les Gètes sont les plus braves et les plus droits des peuples thraces. Les Romains eux-mêmes n’appelaient-ils pas certains gladiateurs des Thraces ! Avec leur épée recourbée si tranchante, leur petit bouclier de forme carrée, et leurs jambières qui montaient jusqu’aux cuisses, sans oublier leur casque à rebord, les guerriers thraces avaient de l’allure ! Je n’ai jamais vu guerriers plus heureux quand ils allaient à la mort au combat ! Pour eux, la mort est plus gaie que la vie puisqu’ils vont retrouver leur dieu ! Cela n’a pas toujours été vrai.

     

    Il y a très longtemps de cela, lorsque je suis arrivé chez les Gètes, je leur ai dit : « Il y a une vie après la mort. » Mais les Gètes ne m'ont pas cru et pour me le prouver ils ont bien failli me tuer, enfin me tuer, presque. Je me suis retiré dans les montagnes sacrées de Kaka et je me suis endormi trois ans dans une grotte au pied de la Varful Omu, autrement dit la pointe de l’homme. Ne me demandez pas si son nom a un rapport celui que je porte aujourd’hui, Omer, je vous laisse seul juge ! A moins que ce ne soit moi qui lui ai emprunté son nom. De toute façon, j’ai souvent changé d’identité, de nom, selon les époques, les régions et les peuples que j’ai côtoyés. Mais Omer demeure mon prénom favori, pour sa sonorité, pour ses célèbres homonymes !

     

    Lorsque je suis revenu de la montagne sacrée, les gens qui me croyaient mort me voient vivant. Ils se mettent à penser que je parle au nom du dieu suprême qui n'a pas de nom et que j’avais raison : il y a une vie après la mort ! Ils me surnommèrent, Zalmoxis, celui qui est arrivé à la libération finale. Le bruit parvint jusqu’à Pythagore, qui vint à moi beaucoup plus tard. Nous avions les mêmes points de vue sur la vie, le cosmos et l’homme en général. Je crois que j’ai un peu influencé sa philosophie. Mais surtout je lui ai appris à soigner l’esprit avant de soigner le corps, ce sont les Gètes et le plus célèbres d’entre eux, Orphée, qui me l’avait appris. Avec ses trois flûtes de bois, il parvenait à sortir des sons si mélodieux qu’il aurait pu rendre un homme immortel. Et je sais de quoi je parle !

     

    Mais quittons cette antique période et revenons à notre seizième siècle ! Je décidais donc de me rendre à Bran, près de Brasov, où avait vécu un de mes vieux amis, Ambrus, peintre célèbre pour ses fresques de l’église en pierre d’Osztró. Ambrus, protégé par un prince valaque, Mircea le Vieux, m’avait conduit au château de Bran, en plein cœur de la Transylvanie, éloigné des combats contre les Turcs. C’était cinquante ans avant que Vlad l’Empaleur y séjournât entre deux pillages. C’est là que nous avons appris la victoire des Roumains contre les Turcs et nous y avons fêté la bataille de Rovine. Nous y avons retrouvé de vieux parchemins, laissés là par le chanoine Rogerius, qui décrivaient les atrocités commises par les Mongols. Nous nous demandions si les nouveaux envahisseurs étaient capables de rivaliser en atrocité avec ces anciens barbares. Mais Ambrus ne se laissait jamais aller à la mélancolie, en vieux Gète qu’il était : « Il faut que le pain soit le plus croquant, le vin le plus vieux et la femme la plus jeune. » me disait-il quand on trinquait avec ce fameux vin roumain, Feteasca Neagra, le noir des jeunes filles. D’ailleurs des jeunes filles nous n’en manquions pas, enfin celles que les Turcs n’avaient pas faites esclaves. Ce que nous préférions par-dessus tout c’étaient nos joutes oratoires où l’un comme l’autre nous clamions des légendes : « Le 29 décembre, méfiez-vous des loups qui ne meurent pas, qui viennent pour se nourrir de sang ! Accrochez de l’ail sur les portes pour chasser aux mauvais esprits ! Et vous, jeunes filles, jusqu’à demain, tremblez ! Les mauvais esprits vous guettent ! Mais demain, à l’aube du jour de l’apôtre Andrei, les loups seront chassés par le plus grand d’entre eux, par le plus sage. » Et ce peuple de bergers cavaliers, endurcis par les guerres, tremblait d’effroi en écoutant nos contes emplis de superstitions populaires.

     

    Le château de Bran, sur son piton rocheux, hérissé de mâchicoulis et d'échauguettes, voilà ce qu’il me fallait de lointain et de lugubre pour accompagner mes tourments, ma mélancolie dont je ne manquais pas en ces jours funestes. Lorsque j’arrivais au château, tout était désert, l’empire ottoman avait dédaigné cette forteresse et les paysans préféraient désormais leurs champs alentour. A peine si un vieux gardien de moutons, bossu et fort laid, se tenait en dessous du rempart, laissant brouter l’herbe épineuse à ses ovins. Il ne leva même pas la tête à mon passage, peut-être était-il sourd ou muet ? J’entrais par le pont-levis, unique entrée du bastion, qui fort heureusement était abaissé, une des chaînes pendait d’ailleurs le long des murs verdissants. Dans la cour intérieure, on était à l’automne, et le vent dans ses contrées me pénétrait malgré mon manteau de laine. C’est ici que je décidais de m’endormir, au cœur d’un maître de la vie en pierre, oui c’est ça un sarcophage. Autant que mon endormissement soit confortable, en tout cas que je sois à l’abri des déluges et des calamités. Il fallait que je m’endorme pour oublier le massacre des miens.

     

    Quelques siècles plus tard, je n’avais jamais dormi si longtemps, j’ai soulevé la dalle du sarcophage. Le comte qui habitait alors le château m’a accueilli sans poser de questions, c’était un original, un misanthrope. Nous avons séjourné ensemble tout un hiver de neige à nous raconter les périples de ses aïeux et mes périples passés. Voilà comment naissent les légendes qui ne sont pas celles que l’on croit.

     

    illustration https://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A2teau_de_Bran

     


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    PROCES VERBAL 3 mars 1961

     

     

     

    ACCIDENT 15 JUILLET 1960 VERS 10 HEURES

     

     

     

    Le 15 juillet 1960 le nommé Rossi Oscar, chauffeur au service de l'entreprise CAT conduisait de LYON vers AVIGNON un camion attelé d'une remorque chargée de fûts de bière lorsqu'à l'entrée de Vienne, dans la descente dite de « Bon Accueil » qui présente une déclivité de 11 % et qu'il avait abordée en 3e vitesse, il constatait brusquement que son frein à air comprimé ne fonctionnait plus.

     

    Son véhicule, dont il ne pouvait plus conserver la maîtrise avait alors pris une vitesse sans cesse croissante, heurtant les trottoirs et perdant tout son chargement, et occasionnant de graves dommages tout au long de sa course folle qui devait se terminer 80 mètres environ au sud de l'entrée principale des Ets PASCAL VALLUIT.

     

    C'est ainsi que la dame CONVERSET CARTHIEUX épouse VALLEGGIA qui se trouvait sur le trottoir devant la boulangerie GELAS, était happée par la remorque et décédait des suites de ses blessures et que le sieur BOSSY (mon oncle) et la dame ROUVEUR (ma future instit) projetés à terre soit par la remorque soit par des fûts tombés du véhicule étaient atteints de blessures en traînant une incapacité de travail inférieure à trois mois pour le sieur BOSSY et supérieure à trois mois pour la dame ROUVEURE;

     

     

     

     

     

    Commissaire François ALBIN

     

    A notre arrivée, les blessés : Madame VALLEGGIA Raymonde, 32 ans, domiciliée à Vienne, chemin de la Réclusière

     

    Madame ROUVEURE, institutrice, domiciliée à Vienne, résidence Bellevue, quai Pasteur, viennent d'être placées sur l'ambulance des Sapeurs-pompiers aux fins de transport à l'hôpital de Vienne.

     

    Madame VALEGGIA est grièvement blessée à la jambe et cuisse droite, madame ROUVEURE est atteinte de plaies au bras droit, elle porte une petite blessure au-dessus de l'arcade sourcilière gauche.

     

    Monsieur BOSSY Joanny, 49 ans, a été atteint à la jambe droite, cependant il n'a pas cru devoir se faire soigner à l'hôpital de Vienne et indiqué qu'il se rendra chez le Dr Christophe.

     

     

     

     

     

    Le premier aspect permet de déceler la présence de fûts métalliques pleins, cycle et cyclomoteur, montants bois, caisse, bouchons spéciaux pour bouteilles bière ou limonade, éparpillés sur la partie droite de la chaussé (sens Vienne-Lyon) ou sur le trottoir délimitant cette partie de chaussée, ou du portail des anciennes usines des Ets Pascal-Valluit, avenue Berthelot, jusqu'à hauteur du passage à piétons de l'Ecole Berthelot.

     

     

     

    ROSSI Oscar, 31 ans, a déclaré : - venant de Lyon, allant à Carpentras, ma femme et mon fils se trouvant dans la cabine, au bas de la descente, avant l'entrée dans l'agglomération, je me suis rendu compte que n'avais plus de freins sur mon ensemble. J'ai vainement essayé de passer en seconde vitesse, pour tenter de ralentir la marche de mon véhicule qui commençait à prendre de la vitesse. N'ayant pu y parvenir, j'ai crié et j'ai tenté de maintenir mon véhicule dont j'avais bloqué le frein à main, afin d'éviter une collision. A hauteur du jardin sis à ma droite, pour éviter un camion arrêté, je me suis déporté vers la gauche et c'est ainsi que ma remorque ayant butté contre le trottoir, les fûts ont été projetés vers la gauche et que des personnes ont été blessées. Mon camion est allé s'arrêter à l'endroit où il se trouve actuellement.

     

     

     

    Commissaire François ALBIN

     

    Nous étant transporté à l'hôpital de Vienne, il nous est indiqué que l'état de la dame VALLEGGIA Raymonde était très grave, par contre Madame ROUVEURE n'était atteinte que de plaies au bras droit.

     

     

     

    A 15 heures, sommes informé par la direction de l'hôpital de Vienne que la dame : VALLEGGIA Raymonde était décédée des suites de ses blessures

     

    ETAT CIVIL : CONVERSET-CARTHIEUX Raymonde, épouse VALLEGGIA, née le 3 octobre 1927 à Saint Jeoire (Haute Savoie) mariée, deux enfants âgés de 10 et 2 ans, domiciliée à VIENNE (Isère) Chemin de la Réclusière.

     

     

     

    A hauteur du square Bernard, le conducteur de l'ensemble BERLIET-Remorque dut se déporter sur sa gauche, sous l'action de la vitesse acquise, l'avant côté gauche du camion venait érafler la bordure du trottoir côté gauche, mais les roues côtés gauche de la remorque venaient butter contre la bordure de trottoir Sud de la Rue Maugiron.

     

    Sous le choc, l'ensemble était déséquilibré, la remorque montait néanmoins sur le trottoir où elle se mettait en travers, avançant ainsi sur quelques mètres, trajet pendant lequel la dame VALLEGGIA était happée et projetée sur le trottoir.

     

     

     

    Témoins

     

     

     

    Monsieur DINE Marcel, né le 11 mai 1923 à Beyrouth (Liban)

     

    J'ai eu mon attention attirée par les cris d'une femme, ou du moins par ses gémissements, elle était allongée sur le trottoir gauche de l'avenue en direction de Valence ; elle était en partie cachée par une bâche, et à proximité se trouvait un fut ; sous la femme je notais la présence d'un cyclomoteur. Elle avait une cuisse complètement ouverte et elle saignait abondamment. Un moment plus tard est arrivée l'ambulance.

     

     

     

    Monsieur SANDRETTO Charles, 64 ans

     

    Une dame VALLEGGIA que je connaissais bien était en bordure du trottoir devant la boulangerie GELAS, elle avait mis son pain sur sa bicyclette qui était garée contre la bordure du trottoir devant la boulangerie, juste au moment où j'ai vu arriver le camion. On ne l'a retrouvée que plusieurs mètres plus loin sur le trottoir qui est à cet endroit en terre ; elle était gravement blessée et perdait son sang tandis que le camion et sa remorque d'où tombaient les tonneaux et du matériel continuaient la course vers Vienne avant de s'arrêter sur la droite après le terrain de sports des Ets Pascal Valluit.

     

    Cela s'est passé très rapidement, aussi dès que la remorque est venue monter sur le trottoir, un grand fracas a eu lieu et les tonneaux ont commencé à tomber à gauche et à droite de la route.

     

     

     

    Monsieur BOSSY Joanny, 49 ans

     

    A ma gauche, j'ai vu ma belle-sœur, Madame VALLEGGIA qui venait de sortir de la boulangerie Gelas et qui se dirigeait vers sa bicyclette garée contre la bordure du trottoir. Étant à la hauteur du pylône situé sur ma droite, j'ai vu arriver à une vitesse folle, venant de Lyon, un camion dont la remorque venait butter contre le trottoir faisant angle de la rue Maugiron et de l'avenue Berthelot. Ma belle-sœur a tenté de retourner précipitamment vers la boulangerie mais elle n'en pas eu le temps, elle a été happée par la remorque qui montée sur le trottoir fauchait tout ce qui se trouvait sur son passage. La bicyclette de ma belle-sœur était entraînée vers le Sud ainsi que la mienne, bien que les roues de la remorque soient venues buter contre le pylône. Je me suis retrouvé par terre au Sud de l'endroit où j'étais, lorsque je me suis relevé j'ai ma belle-sœur affreusement mutilée, perdant son sang, sur un morceau de bâche, entre un tonneau et des morceaux de bois de la remorque. Je me suis précipité à son secours. Elle se trouvait sur la partie de trottoir en terre battue, à quelques mètres au Sud du pylône trois ou quatre mètres en aval de moi-même. Je tiens à bien préciser que ma belle-sœur arrivait à hauteur de la roue arrière de sa bicyclette, qu'elle était arrêtée près de sa bicyclette, lorsque la remorque arrivait presque' à sa hauteur ou plus exactement arrivait à hauteur du trottoir de la rue Maugiron et s'inclinait vers la gauche.

     

     

     

    Monsieur HENROTEL Charles, né le 7 février 1923

     

    J'ai vu le camion passer sur le trottoir côté gauche en descendant vers la ville, et reprendre ensuite la chaussée, tandis que la remorque a buté contre le trottoir et s'est retournée. J'ai entendu immédiatement des cris, je me suis précipité pour voir ce qu'il se passait et j'ai vu, sur le trottoir côté gauche en allant sur Vienne, une femme qui était allongée sur le trottoir et qui saignait de la jambe droite. Vu son état nous n'avons pu la transporter et un passant est allé téléphoner pour prévenir l'ambulance des pompiers de Vienne.

     

     

     

    Madame ROUVEURE Andrée née le 20 juillet 1929, institutrice

     

    Etant assise à terre, suffoquée par le coup, j'ai vu filer et zigzaguer sur le trottoir en direction du Sud une remorque, j'ai vu des planches et des fûts sortir de cette remorque, les faits se sont passés très vite et je ne me souviens pas avoir suivi très loin du regard cette remorque ; cependant quelques secondes plus tard, j'ai remarqué sur le même trottoir où je me trouvais à une vingtaine de mètres en direction sud, un corps à demi-allongé semblant se tenir sur ses bras.

     


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  • Le matin, à neuf heures, ce sont les industriels, les commerciaux qui prennent un café en vitesse avant le début de la journée. Soyez tranquille, à cette heure, pas d'étudiants. Ils dorment encore. Là vous entendez des propos très sérieux. Qui commence toujours pas : « Comment vas-tu ? Beaucoup de travail ? » « Je suis débordée. Le nouveau commercial ne passe pas. Mademoiselle Fine de la Sfar est furieuse. Tout l'après-midi d'hier j'étais au téléphone, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, horrible ! » Et il y a cette brune, c'est une femme que j'admire beaucoup. Vous voyez cet immeuble repeint là-ba derrière la rangée d'arbres ? Il est à elle, elle a ouvert une boîte de conseil, ne me demandez pas en quoi. Elle vient quelquefois à ma table quand ses affaires l’inquiètent et qu'elle n’a pas envie d'en parler à ses messieurs en costume... Comment je l'ai séduite ? Nous étions à la même table, un jour où une connaissance commune nous avait réunis par hasard. Tous deux parlaient affaire, la vie chère, le gouvernement qui freine l’action des entrepreneurs, les fusions, les rachats des grands groupes. J'étais censé écouter, avant d'autant plus de sérieux que je faisais du pied à cette belle femme. Quand elle s'en aperçut, elle me regarda curieusement puis trouva cela drôle et le lendemain, dès qu'elle entra, elle vint s’asseoir à ma table.

    A onze heures, ce sont les professeurs qui, leurs cours terminés, viennent ici régler quelques problèmes épineux et se plaindre que la faculté ne leur accorde même pas un bureau tranquille. Là les conversations sont tout aussi importantes. De loin, vous ne verriez aucune différence, c'est le même ton. Si vous vous rapprochez, vous constaterez que le sujet est tout différent : « Ah non, c'est impossible. Vous ne pouvez pas admettre que ces tribus existaient déjà au Paléolithique supérieur. » Enfin quelque chose qui y ressemble. « C'est vrai, il y a Lascaux, mais tout le formulaire, la langue ! Non, ça ne colle pas. Ou alors... » Ou alors leur théorie tombe à l'eau et en entendant ils se plongent dans un café fumant, espérant que le monde n'y verra que du feu. S'ils sont très honnêtes, intellectuellement, ils remettront tout en question et le lendemain reviendront un sourire aux lèvres, ayant pris en compte une nouvelle donnée qui soutiendra la fondation de leur hypothèse.

    Oui, bien sûr, ceux du ministère viennent aussi. Ce sont le plus souvent des secrétaires, des sous-chefs de cabinet. Des gens biens. Importants. Ennuyeux. En avril dernier -je me souviens très bien du mois car au même moment, une vieille dame me recommandait de ne pas me découvrir d'un fil, selon le dicton. Les vieilles femmes adorent les adages, parce qu'elles, elles les suivent à la lettre et pour rien au monde ne quitteraient leur cher imperméable tant que mai n'est pas installé au calendrier. Ce jour-là, donc, la porte, celle du devant qui donne sur le boulevard, fut poussée d'un seul coup : un homme, grand, imposant, le cheveu et le regard noirs, envahit l'entrée. C'était Georges Blanc, le député. Derrière lui suivait un secrétaire. Ils étaient pressés et se firent servir au bar. Un troisième personnage les rejoint bientôt et je compris à l'air contrarié du député qu'un contre-temps les obligeait à rester plus longtemps que prévu ici. Ils voulurent donc choisir une table et je ne sais pourquoi, le secrétaire, m'ayant reconnu, s'avança à la mienne. Il était trop tard quand il réalisa que le député était peu enclin à s’asseoir à la table d'un inconnu. Je ne pouvais que sortir de l'embarras ce jeune secrétaire et sus, par quelques tournures, dérider le député. Il devint même prolixe et voulut dire quelques bons mots. C'est là le rôle de celui qui aspire à un rôle : il lui faut chaque jour prouver qu'il est à la hauteur de sa tâche. Voyez-vous, l'homme politique se veut le guide du peuple, il n'aura donc d'autres soucis que de prouver sa lucidité, sa compétence. Georges Blanc est le parfait exemple de l'arriviste politique. Avez-vous lu son livre ? Rien de plus commun que ses idées, ce sont celles de tout le monde, mais il les exprime bien et chacun s'y reconnaît. Comment, vous ne vous doutiez pas de l'impact de cet homme ? Nous en étions à parler des relations humaines, ce qui vient vite dans un lieu de rencontre comme celui-ci. « Monsieur, le député prenait un ton de confidence mais élevait la voix, nous ne devons plus dire comme Descartes, « Je pense, donc je suis » mais bien plutôt « Je communique, donc je suis. »

    Dites, vous n'êtes pas de ces gens qui se glorifient de fréquenter des gens importants, n'est-ce pas ? C'est un trait de caractère qui m'a frappé chez un jeune homme au demeurant très prometteur. Sa situation d'étudiant le rendait soucieux. A vingt-huit ans, il s'inquiétait de n'avoir encore rien prouvé. Il est des hommes pour qui l'action est une bannière, je ne parle même pas des militaires ou des entrepreneurs. Mais, voyez-vous, ce jeune homme, révolutionnaire en puissance exilé de son propre chef de son pays, ne pouvait s'empêcher de nommer ses relations par leur profession, ou à défaut par leurs activités. Comme il lui était difficile de me qualifier de la sorte et bien que ma compagnie lui plût, il s'était convaincu que j'étais un homme d'importance et d'un tacite accord me présentait à ses propres amis comme un poète. Cette définition lui convenait, quant à moi elle me flattait je l'avoue. Par je ne sais quelle facilité, je m'étais laissé aller à lui parler de quelque poésie écrite par moi. A l'époque, il est vrai, j'aimais écrire à mes amies de longues lettres enflammées, que je n'envoyais jamais ou très rarement. Il m'était donc aisé de prendre ces propos d'amour pour de la poésie. La poésie n'est-il pas pas le chant de l'amour ? D'ailleurs, j'avais quelque talent et je me suis passionné, un temps, pour ces écrits. Donc, à cette époque, j'étais poète et mon révolutionnaire plaignait les artistes incompris, tout comme les prophètes -entendez, les révolutionnaires- dans leur propre pays. Je ne devrais pas parler avec légèreté de ce jeune homme. Grâce à lui, j'en sais plus long sur les théories révolutionnaires mais à l'époque je fréquentais aussi un groupe d’anarchistes et n'ai jamais pu trancher entre la théorie marxiste et l'anarchie. Mon révolutionnaire était marxiste-léniniste convaincu et regrettait de ne pouvoir m'ouvrir les yeux. Toutefois, il me pardonnait puisque j’étais poète ; en outre, nous partagions le goût des femmes et nous trouvions dès lors un terrain d'entente quand les discussions trop politiques m'ennuyaient ouvertement.

    Quatre heures, c'est l'heure que je préfère. Bientôt vont arriver toutes les jeunes femmes désœuvrées qui auront passé leur après-midi en quête d'achats, de frivolités. Ne m’accusez pas d'être sexiste -on dit cela, n'est-ce pas ? Ce n'est qu'une affaire de culture après tout. Allez en Italie et vous serez frappé du nombre d’hommes qui s'arrêtent devant les vitrines, s'habillent avec recherche et surtout en parlent comme d'une chose naturelle. Ici, quoique l'homme s'habille, il feint de ne pas y attacher d'importance. Donc, ces femmes entrent ici pour boire un thé ou un jus de fruit, selon la saison, et se mettent à rêver ou à chercher, selon l'âge, un inconnu, avec qui elle pourrait oublier leur ennui, en attentant l'heure où elles iront récupérer les enfants à la sortie de l'école. Quand elles sont seules, elles sont charmantes, avec leur mère ou leur belle-mère, elles sont pathétiques. Que voulez-vous, les groupes détruisent toute spontanéité, toute véracité. A se réjouir faussement pour des choses sans importance, on devient rapidement soi-même sans intérêt.

    Est-ce que j’ai continué d'écrire ? Des lettres surtout. J'ai commencé un roman, évidemment, qui n'a pas commencé à écrire un roman ? Puis j'ai renoncé. Tout le monde écrit, alors à quoi bon ! Et surtout, à cause de Dostoïevski et de Nastasya Filippovna. A lire cette scène admirable où la jeune femme renonce à l'amour parce qu'elle se persuade d'être indigne du prince, je pleurais monsieur. Dostoïevski m'arrachait des larmes. Cette souffrance, je me demande même si une femme me l'a fait autant éprouver. Blandine peut-être. Tout à coup, je me suis senti indigne d'écrire un roman. Parce que pour cela, il faut être intense, vivre, sentir, avec intensité. Je vous l'ai dit, l'intensité m'enthousiasme. Blandine m'aimait intensément. C'en était effrayant et moi, cruel, je lui ai interdit de m'aimer.

     

     

     

     

     


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    C'est la première fois que vous venez dans ce café sans doute, je ne vous y ai jamais vu. Moi, c’est mon fief. Ce café est rare. Voyez ses décorations, c'est le grand Parelli, celui de Florence qui les a dessinées, avant qu'il ne soit célèbre. Depuis un siècle, les patrons ont respecté ce décor. Toutes ces nouvelles couleurs qui sont choisies ailleurs, et ces matériaux, l'inox, le plastique, pouah !Je ne les supporte pas. Surtout là, vous êtes au cœur du meilleur quartier de la cité. A droite les universités, à gauche les banques et derrière vous le Ministère. Je n'en dis pas plus. Il suffit de venir à des heures différentes et vous connaîtriez toutes les nouvelles du monde les petites et les grandes.


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