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    Voici venir le temps où les souvenirs tombent
    Dans le calice de l'absence en ronde folle
    Les voix et les chairs tournent dans l'air et s'envolent
    Valse nostalgique où ma pauvre âme succombe.

    Tes traces s'effacent et rien ne me console 
    Le souffle du vent me rapproche de la tombe
    Valse nostalgique où ma pauvre âme succombe
    Au chant des oiseaux perdus dans les tristes saules. 
     
    Voici venir le temps où les souvenirs tombent.
    Ton ombre tremblée du bout de l'amour me frôle
    Ton bel enchantement exilé me rend folle
    Sur l'écran des jours maussades meurt la colombe. 

    Vaste et noir le néant des jours sans ton épaule.
    La douce lune se noie dans ma sombre tombe
    Ton œil de loup affamé sans pudeur surplombe
    Ma douleur où repose ta bouche en étole.

     

     


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  • Dans les champs d’hiver griffés
    La plainte de Déméter
    Se mêle à celle du vent.
    Les loups agrippés à sa jupe
    H
    urlent à sa douleur.
    Dans toutes les vallées
    Le froid étend sa morsure
    .
    Déméter feule sa détresse
    Un poignard planté au cœur
    Depuis que le sein de la terre
    A enseveli le fruit de ses entrailles.


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  • Parla più piano e nessuno sentirà,
    il nostro amore lo viviamo io e te,
    nessuno sa la verità,
    neppure il cielo che ci guarda da lassù.

    L'objet inerte était tombé sur le tapis sans bruit, aux pieds du comte qui le fixait sans bouger. Le comte Umberto d'Alessandro se tenait seul dans le salon du premier étage de son palais romain. Sa longue silhouette se profilait dans le miroir vénitien aux reflets argent qui surmontait la cheminée incrustée de mosaïque. Le comte était un homme de haute taille, au visage ciselé comme ses pensées, aristocratiques par leur hauteur de vue, démocratiques par leur générosité et leur sens du réel. Le regard du comte savait éloigner les profiteurs et rapprocher les hommes sincères. Les hommes jugeaient son regard franc, certes énigmatique mais empli d'une profonde humanité. Quant aux femmes, si elles baissaient les yeux à son passage, ce n'était que pour cacher leur trouble.


    On entendait les bruits d'une fête s'élever des grandes salles d'apparat du rez-de-chaussée. Dans son hôtel romain, le comte fêtait les fiançailles de Chiara, sa fille unique. Il se devait de rejoindre ses invités. Pourtant Umberto ne bougeait toujours pas. Il ne parvenait pas à toucher l'objet qui avait glissé de ses doigts pour tomber à ses pieds sur le tapis du petit salon : un long rosaire de perles grises qui avait appartenu à la mère de Chiara. La jeune fille l'avait négligemment oublié dans le petit salon, et il venait d'échapper des mains du comte. Ces quelques perles avaient si souvent tourné entre les doigts de Maria, son épouse ! Le chapelet le ramenait des années plus tôt, du temps de sa jeunesse, du temps de sa vie heureuse avec Maria. Cette période de sa vie avait peu duré. Très tôt, le comte s'était retrouvé veuf et depuis la mort de Maria, il élevait seul sa fille. Umberto s'attardait à ces souvenirs. Juste avant son dernier soupir, Maria avait déposé dans la paume de leur fille le fin rosaire. Et ce matin, juste avant la bénédiction, c'est lui, Umberto, qui avait tenu la main de leur fille.

    Dans le petit salon, solitaire, le comte releva la tête et son regard se laissa absorber par le ciel immense, satiné d'étoiles qui pénétrait jusqu'à lui par la porte-fenêtre ouverte. Umberto vieillissait et la mort, cette nuit-là, était peinte sur un tableau en rouge et marron. Dans la toile accrochée au mur, un vieil homme, assis dans un fauteuil de velours, regardait s'agiter les vivants à ses pieds. Le vieillard du tableau aurait pu converser avec Umberto dans cette soirée : une même médiation les rapprochait curieusement. Umberto se baissa enfin pour ramasser sur le tapis le chapelet qu'il glissa dans la poche de sa veste redingote.

    C'est à ce moment que les portes, sous la poussée de sa fille, s'ouvrirent d'un seul coup. Elle arrivait, toute essoufflée, en riant, suivie ou poursuivie par son jeune fiancé, Tazio. « Père, que faites-vous ici ? Tout le monde vous cherche. Le bal a déjà commencé. Vous ne pouvez pas me refuser la prochaine valse. Je vous en supplie. C'est si rare de danser avec vous. Toutes les femmes chuchotent que vous êtes un merveilleux danseur. » Elle avait raison, le comte s'arrangeait toujours pour éviter de la prendre dans ses bras, toucher sa chevelure, serrer sa taille. Là, le jour de ses fiançailles, il ne pouvait refuser. «Comme si j'avais l'habitude de dire non à tes caprices ! J'accepte ton invitation à la valse.» Il se baissa pour lui poser un court baiser sur la tempe. Chiara, accrochée à son bras, l'entraîna dans la salle de bal, sous le regard mi-amusé, mi-jaloux de Tazio.

    Dans la salle de bal qui scintillait sous la lumière des lustres de cristal, le père et la fille entrèrent, salués par les convives. Chiara, dans son habit de lumière, et le comte, dans son habit noir, avançaient sous le regard de leurs invités. Les femmes, intriguées et même, pour certaines, envieuses, suivaient du regard le couple qui s'avançait sur la piste de danse. Elles n'avaient d'yeux que pour le comte, qui avait gardé sa beauté féline. Les hommes, quant à eux, s'inclinaient devant la fraîcheur de Chiara. Elle avait hérité de son père un port de tête noble et de sa mère la délicatesse de ses yeux mauves.

    L'orchestre était prêt, les couples se déployaient sur la piste. Le tempo de la valse commença lentement. Umberto enlaça délicatement Chiara. Ils tournaient. La bouche d'Umberto effleurait la chevelure de Chiara, au parfum de jasmin, et son bras pressait à peine sa taille. Le tempo s'accéléra. Le tourbillon les emporta. Les autres couples de danseurs s'écartaient à leur passage. Le couple élégant dessinait des cercles de plus en plus rapides. Il tournait. Umberto enlaça pleinement le corps de Chiara. Sa main et son bras retenaient toute sa taille et sa jambe glissait entre les plis de sa robe de bal. Si près de devenir une femme, Chiara tressaillit en reconnaissant le plaisir que son fiancé lui avait donné à la précédente valse. Sur la piste de danse, ils tournoyaient. Ils tanguaient. Ils chancelaient. Chaque pas glissé leur rappelait une douleur de plaisir. Aucune larme ne perlait à leurs paupières. Aucun soupir ne s'échappait de leur bouche. Ils valsaient à trois temps au même rythme que les violons.

    Chiara regarda le comte, sans détour, pour lui avouer, pour qu'il comprît bien, ce qu'elle ressentait dans les temps de la valse. Leur corps épousait la pression de la danse. Cette pression se voulait civilisée sous le regard de l'assistance et de son fiancé. Elle devenait sauvage et sans loi au-dedans de leur corps. Leur bouche aurait pu les trahir, si l'on avait entendu leur souffle précipité. Ce n'était que le tourbillon de la valse.

    - Entends cette valse... Ta mère valsait divinement. Toi...

    - Parlez plus bas, père, on pourrait vous entendre, mais parlez encore. 

    A la fin de la valse, quand il desserra sa taille, il ne baisa que son front alors que, dans un instant d'illusion, elle sentit leur bouche se mêler. Chiara frissonna, mais le comte, déjà, s'éloignait après l'avoir saluée respectueusement. Il touchait, dans la poche de sa veste redingote, les perles froides du chapelet. Il se saisit d'un mouchoir et épongea ses tempes grises, perlées de sueur. Il se dirigea vers la terrasse de la bibliothèque pour goûter à la fraîcheur de la nuit. Ce fut la dernière valse que le comte Umberto d'Alessandro dansa. 
     

    version audio sur Bonnes nouvelles
    http://www.bonnesnouvelles.net/ladernierevalse.htm

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    « Que se passe-t-il ? »

    Lucien avança à découvert, sur les galets glissants en bordure de la rivière noire. Sur la rive, Joseph se tenait debout, nu.

    « Ça se voit pas ? Je pisse. »

    « A poil ? T'as pas vu les boches derrière les bosquets. Tu veux qu'ils visent ta caboche? »

    « Un soldat ne tire pas sur un homme nu désarmé. A quoi ça servirait l'uniforme, certainement pas à nous rendre beau. T'as vu ceux qu'ils nous ont fournis, on est couleur boue. »

    « Oui, mais toujours debout. »

    Tout en répondant à Joseph, Lucien s'était assis pour mieux dégrafer ses chaussures, dérouler ses bandes. Il s'apprêtait à relever son pantalon quand le Napolitain s'approcha d'eux.

    « Alors, le terun, tu viens ? »

    Gianni commençait à ôter son casque et ses vêtements. 

    « Vous êtes devenus fous ! » soupira Lucien.

    Tout autour, la rivière dévalait ses eaux boueuses du printemps, la forêt de mélèzes s'alignait de l'autre côté et s'accrochait aux contreforts de la montagne dressée en pyramide de granit. Dans le sous-bois à moins de quinze mètres en avant, on sentait les autres, planqués, hésitants à attaquer ce petit groupe égaré.

    « L'eau est glacée, je risque pas d'aller plus loin. Ça tombe bien, je sais toujours pas nager. Trois ans sous les drapeaux, y a que dans les tranchées que j'ai pataugé. »

    Joseph était trapu, le nez aplati, les cheveux en bataille, touffus. Après avoir pissé, il avait tranquillement secoué son sexe au-dessus de l'eau. Ce n’était pas la première fois que Lucien le voyait nu. Chaque fois, il admirait la force qui allait des épaules larges, au ventre massif et à la toison noire. Ce n’était pas la première fois que Lucien regardait le sexe de Joseph. Ce n’était pas la première fois. Là, il était au repos, ça lui arrivait de le mettre au garde à vous, quand l'ennui de l'attente lui donnait envie de passer le temps. La présence de ses compagnons lui importait peu dans ces moments-là. C'était même devenu une habitude : à celui qui enverrait son sperme le plus loin de la tranchée ou de l'abri improvisé sous des branches.

    Le Napolitain se mit à siffler un air de son pays, tout en faisant des signes avec la tête, en direction des feuillages qui bruissaient en face.

    « Putain, y vont quand même pas nous attaquer sans notre tenue. »

    Joseph continuait à tremper ses pieds dans l'eau, il prit un caillou bien plat entre ses doigts, et là, s'accroupissant, il commença à viser l'autre rive. Son ricochet tapa cinq fois la surface de l'eau. Le Napolitain siffla entre ses dents pour saluer l'exploit. Joseph était aussi fier que s'il avait visé la tranchée des autres. De l'autre côté, un soldat avança, salua le groupe, s'accroupit et lança une pierre plate. Un, deux, trois, quatre, cinq, six ricochets, le dernier frôla les pieds de Joseph. Puis, l'Allemand se redressa et lentement se déshabilla, et quand il fut absolument nu, il se mit à pisser en toisant Joseph. Très vite, un deuxième Allemand le rejoint. Et Joseph éclata de son rire sonore, applaudit. On ne savait pas si c'était au nombre de ricochets ou à la longue lancée d'urine. Tous les cinq, oubliant l’espace, le temps, riaient comme si la guerre n'avait pas lieu sur cette plage de galets. Après tout, ils étaient les représentants des cultures européennes les plus évoluées, ils n'allaient pas jouer aux sauvages qui s'entretuent pour un gué à traverser.

    Surtout, leurs officiers étaient loin. Ils les avaient envoyé en éclaireurs, eh bien ils éclairaient le monde, dans l'instant d'une trêve qu'ils s'accordaient. On était le 6 mai 1917, le soleil fleurait bon dans les prés alentours et la guerre  sans couleur s'éloignait dans le matin. On leur avait dit de repérer les passages, de lorgner les forces de l'Axe. Et parce que Joseph était un bon grimpeur, parce que le Napolitain connaissait les moindres couleurs de roche et parce que Lucien était toujours partant du moment qu'il accompagnait Joseph, ils avaient pris la route, en rouspétant pour la forme mais au fond, ça leur plaisait d'être ensemble, à marcher plutôt qu'à porter les pierres pour construire des routes improbables ou à se faire canarder par les obus. Y manquait plus que le Russe pour qu'ils soient à l'aise dans leur mission. Mais Dimitri avait été appelé ailleurs par son bataillon. Il aurait aimé, le ruskov, se baigner avec les boches. Il aurait bien été capable de leur parler de la révolution qui grondait dans son pays.


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  • Le temps qui passe

     

     

     

     

     

     

     

     

    Yvonne,
    Pourquoi m'as-tu adressé toutes ces lettres ? Tu as attendu trop longtemps. Depuis ton départ je me suis grisé à tant d'autres vies, à tant de goulots, aux enfers aussi. Le temps a passé. Il fallait bien passer le temps, ce faux guérisseur, rompre les espaces éternels. Comment pourrais-je aujourd'hui écouter tes lettres ? Entendre le bruit froissé de leur papier entre mes doigts qui tremblent.  Ecoute mon cœur, il se brise, il est en verre blanc. Ne me donne plus à lire tes lettres, elles me font trop mal aux yeux, aux joues, à la bouche, aux tripes, aux genoux, mes pieds fuient sur le sol qui se dérobe. Cette dernière rue où nous avons marché main dans la main, ce dernier matin où nous avons perdu notre langage. Oh Yvonne, qu'avons-nous fait de nos vies l'un sans l'autre ? Le jardin est dévasté, tu ne le reconnaîtrais plus. Tes lettres me sont venues trop tard. Et je suppose que tu ne m'en écriras plus maintenant, trop d'étoiles ont cessé de briller depuis ton départ. Dis-moi. Ma voix s'est éteinte. Je t'ai perdue, mon âme est perdue. J'ai peur.

    Ton vieil époux

    Ps Je prie pour que tu reviennes, ne serait-ce qu'un jour...

    d'après Malcolm Lowry - Au dessous du volcan


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