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    Lisa, Lisa. Elle s'appelait Lisa. Blonde, de la tête aux pieds. Avec des duvets inavoués au creux des genoux et des manières de rire qui n'étaient que blondeur. Lisa-Lisa.

    La sirène du bateau agitait le départ. Les passagers se pressaient contre la balustrade blanche, luisante des mains engourdies, potelées, grandes, rouges. Et Lisa, Lisa, Lisa dans ma tête. J'avais rejoint la foule que je dépassais d'une tête. Lisa-Lisa. J'avais peint Lisa, toutes ces nuits à Berlin. Lisa en manteau noir, Lisa dansant sous les feux blancs, Lisa dans le bain, Lisa après l'amour. Lisa, là, proche, à demi pliée sur moi, Lisa loin, loin, si loin.
     
    L'air était frais, le vent déjà brisait l'écume et le bateau s'éloignait, lentement, pesamment et si docilement, sans frôlement, sans trace de violence, là sur les flots bleu noir. Avec l'écume tout autour, l'écume aux bords des lèvres de Lisa, que j'avais tant peintes, tant murmurées. Mon dernier crayon je l'avais jeté à Paris, au fond de la Seine verte. Jamais plus, je le jurai, je ne regarderais la vie pour la peindre.

    Le bateau pour l'Amérique engloutissait Lisa. Un océan atlantique me séparait de Lisa. Lisa que je pianotais sur la balustrade blanche. Lisa qui m'abandonnait pour chanter et danser dans les nuits de Berlin.

     

     Interprète : Nicole Amann - Compositeur : Hervé Jeanson -
    Texte  Corinne Valleggia
    - avec le concours du site Bonnes nouvelles
    http://www.bonnesnouvelles.net/
    © 2007
     

     


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  • Exode

     

     

     

     

     

     

     

     As-tu bien refermé la porte
    Ne laisse pas la petite prendre froid
    Il y a tant de monde sur les routes
    Nous devons partir nous aussi
    Pour quel pays, pour quelle contrée ?
    J'ai peur, donne la main à la petite.
    L'exode dans mon cœur
    Est plus lourd que les routes
    A parcourir
    Plus lourd que les ponts
    A franchir
    Toutes ces collines, tous ces fleuves
    Qui nous séparent de nous
    A l'infini de nos vies.


    Annie Lopez : peinture "Exode"


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  •  Le jeune soldat est mort
    Derrière la porte minée
    La mort l'attendait.

    Dans les rues de la France endormie
    Les autres ont fusillé son voisin
    Pour suivre l'appel
    Il a quitté son échoppe de cordonnier
    Il a foulé les Alpes jusqu'au Vercors

    Allez viens mon frère
    Allez viens ton pays ne t'attend pas.

    Avec ses compagnons, ils ont traversé la mer
    Avec l'ardeur de leur jeunesse
    Pour rejoindre les bataillons insoumis
    Dresser leurs armes pleines de larmes
    Contre la croix de la haine.

    Allez viens mon frère
    Allez viens la liberté n'attend pas.

    Au petit matin suspendu de rosée
    Ils ont lancé sur la rive
    Le dernier assaut contre l'infamie
    Pur-sang aux yeux d'enfants
    Ils ont blessé leurs vies pour sauver les nôtres.

    Allez viens mon frère
    Allez viens notre liberté te salue.

     

     

     

     

     

     

     


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  • Il me fallut plusieurs semaines pour remarquer la beauté d'Isabelle. Pourtant elle était belle : son visage, le grain de sa peau, ses mains. Je la vis si belle une nuit de septembre. Cette nuit-là nous parlions assis face à face. A aucun moment je n'avais consciemment reconnu mon désir.

     


    Ma main avait soudain tenu la sienne, ma bouche avait glissé dans son cou, sans que je me souvienne avoir désiré cela. Il avait fallu ma surprise, sa retenue, pour que les interdits n'entrent pas en jeu. Nous avions roulé sur le tapis sale et j'avais honte de la tenir sur cette crasse. Je la pris dans mes bras, j'ouvrais ses jambes avec mes jambes, elle se laissa aller sans crainte, sa respiration qui s'amplifiait au rythme de mon sexe, m'envahit et réveilla mon désir, elle jouit en vagues lentes et soudain elle se mit à pleurer.

     

     


    Après l'amour, elle se mit à évoquer ce qu'elle éprouvait pour moi. Avec une violence perverse, j'arrêtais son doux sentiment ; par des mots froids et incisifs, je la fis chuter très bas pour anéantir son amour. Y avait-il un lien entre son désir envahissant et mon retrait méprisant ? Son amour, elle, ne devait plus exister pour avoir permis à mon désir d'exister. Encore que certains jours, j'étais impuissant. Mais cela n'était que le signe supplémentaire de ma folie à ne pouvoir être dans le désir.

     

    à suivre

     


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  • La première fois qu'elle troubla ma solitude, c'était un soir de juin, tiède et bleuté. L'écho du jour passé s'affaiblissait et pour le retenir un instant, je suivais ses lignes encore claires flotter sur le parquet. J'apprivoisais le soir tombant d'un dimanche finissant. Dans la rue, les bruits étaient rares, absorbés.


    J'avais refermé mes livres, posés à plat sur le bureau ciré -seul lieu où je ne supportais pas la poussière-. Je m'approchais de la fenêtre pour voir le ciel s'éteindre avant la venue des étoiles. J'étais inquiet, sans être tendu. Je voyais le paysage des toits de la ville et des morceaux d'hier se chevaucher en ballet tremblant à chaque souffle de mon esprit calme et sans joie. Je respirais à ces moments anciens où s'accrochait l'harmonie parce qu'ils étaient passés et parce que le présent était sans couleur.


    Je m'éloignais de la fenêtre, hésitant à reprendre ma lecture, ouvrant un tiroir, me dirigeant dans une autre pièce, me ravisant et m'asseyant, les coudes appuyés sur le bord ciré du bureau, la tête entre les mains, pensif. Juste avant la nuit, je tentais d'ordonner tout cela pour en dégager des forces, des centres et un sens. Je tentais vainement de créer de ce chaos le jour nouveau. Mes pensées s'échappaient et glissaient avec la fin du jour, les souvenirs se précipitaient et je m'épuisais à me souvenir.


    Quand, à la porte d'entrée, rompant l'équilibre instable, quelqu'un sonna. Je me souvins nettement que ma bouche se crispa, déjà je m'irritai de cette intrusion. Je restai immobile dans la pièce obscure, redoutant l'autre, insistant derrière la porte. Les rêveries retombèrent au bruit que fit ma chaise comme je la reculai sur le plancher. Isabelle était là, à sourire, timide mais décidée à poser à l'intérieur son pied chaussé de noir.


     

    J'hésitais sans qu'aucun geste ne permît de déceler cette hésitation mais elle la sentit.
    J'hésitais parce que son parfum déjà pénétrait la pièce et qu'après son départ, je ne pourrais plus la chasser tout à fait.
    J'hésitais parce que je savais que demain, le souvenir de son sourire et de son parfum se mêleraient au chaos d'hier et écarteraient encore les lèvres blessées de la fêlure.
    J'hésitais parce que je ne désirais pas la présence d'une femme et je savais que le désir viendrait avec son relent de meurtrissure, qu'il viendrait trop vite, qu'il m'affaiblirait encore, moi qui ne savais comment retenir, parler, sourire, tenir la main et simplement aimer une femme, sans l'inquiétude tenace, sans l'horreur de la perte.


    Ce premier instant de faiblesse passé, je repris mon attitude détachée que provoque chez moi une femme éprise.

    (à suivre)

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p>Photo :  kyrsun.net</o:p>


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