•  

      

    Je regagnais aux premières lueurs du jour l'appartement que je laissais dans un état de délabrement écoeurant. Ce désordre me plaisait. Je le voyais comme un ordre nouveau. Il respirait comme je respirais à l'intérieur, pas dans les poumons mais dans la tête ou dans l'âme, à l'intérieur. Si je devais en donner une vue d'ensemble pour qu'on puisse en juger, je commencerais par les livres. Les livres tout au long des murs, en largeur, en hauteur, débordant, empilés, rangés, ployant les étagères, respirant. Les plantes : vertes, atteintes de gigantisme. Leurs feuilles larges et charnues, immenses comme les plantes d'une serre. Des plantes vivantes, monstrueuses et splendides. Les pots étaient prêts à basculer sous la lourdeur des feuillages. Je ne ramassais plus les feuilles qui tombaient, je rempotais parfois une plante au hasard. Les feuilles et la terre jonchaient le plancher nu. La musique, troisième élément majeur de cet univers. La musique assurait la mélodie de ce désordre, la musique de Bach. Les objets, les meubles, les tableaux, achetés au hasard de désirs anciens, étaient posés çà et là, rangés au gré de l'encombrement. Ils ternissaient sous la poussière et le manque de soin. Je les délaissais. Ils n'existaient pas. Ustensiles. Pourtant je les avais aimés, autrefois. Parfois, je voyais l'un d'entre eux et je pleurais doucement.

    Ici, en Afrique, je prends la démarche des Africains. Je n'ai plus de livres.

    Certaines semaines -sinon la contrainte du travail- je ne sortais pas, ne voyais personne. Je prétextais des travaux d'importance qui mobilisaient toute mon énergie. Vitale. Plus de sorties nocturnes, il m'arrivait de débrancher le téléphone. Je travaillais avec urgence à un recueil d'aphorismes. Je prenais des notes en marge de mes livres, j'en ouvrais plusieurs et ils traînaient un peu partout, dans le salon et la pièce qui me servait de bureau. La chambre parfois mais je n'y travaillais pas. La cuisine et la salle de bain étaient incroyablement sales et encombrées. Tout au long de la baignoire s'empilaient des mégots jaunis qui prenaient l'allure de cafards morts. Délabrement. Je ne voyais rien de cela ou, si je le voyais, j'en avais honte soudainement et passagèrement. De toute façon je n'avais ni la force ni le goût pour changer tout cela. Il m'aurait fallu une volonté et un désir que je n'avais pas ou que je détournais pour d'autres tâches. Mais ces tâches m'accablaient, l'idée de ces tâches surtout. Mes aphorismes pendant longtemps se résumèrent à dix phrases superbes, glacées, lieu de vérité, mais dix phrases.<o:p> </o:p>Dans ces pièces, je tentais aussi d'écrire une pièce, je m'acharnais à un texte. Seulement : Lui, Elle, et puis l'ange ou l'étranger. Lui et Elle m'avaient échappé, je n'avais pas eu l'idée d'en parler, ils étaient venus là sans que je sache très bien comment. Ils étaient nés au milieu de ça, comme des fleurs écloses dans un champ d'orties. Ils parlaient d'aimer, de leurs lèvres.

     

    à suivre


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  • Je vivais là, seul, depuis des mois. Des mois. Les platanes, en bordure du quai, avaient plusieurs fois changé de teintes et les hommes de la ville les avaient étêtés plusieurs fois aussi. Quand j'entendais le bruit des scies, j'avais la sensation qu'on me tranchait un membre invisible et l'envie de vomir me prenait.

    Je vivais là seul. Je sortais le moins possible. Pour mon travail. Par obligation. Deux jours par semaine. Le troisième je prenais le train pour Paris pour finir ma thèse de médecine que je traînais depuis des années. J'assumais une permanence dans un dispensaire de quartier. J'arrivais à l'heure à tous mes rendez-vous pour ne pas troubler l'ordre des autres et rester transparent. Cela n'empêchait pas les murmures de glisser derrière moi. J'avais l'air de ne pas tourner rond, et je ne tournais pas rond. Ou bien il m'arrivait d'être ivre mais jamais au point d'être malade, abattu parfois, ou endormi, mais toujours lucide.

    Au rythme des saisons, je n'avais pas de rythme et je voyageais dans la ville, arpentant pendant les heures de la nuit, les bas quartiers, me trouvant accoudé à des bars, côtoyant des inconnus encore plus ivres qui me débitaient des histoires oppressantes, me voulant leur compagnon, leur complice ou leur confident. Et je dévisageais leurs visages, redoutant de voir dans le reflet crayeux de leurs yeux mon reflet pareil aux leurs. Ailleurs dans la même souffrance. Dans la toile d'araignée. L'attendant. En proie. Elle ne venait jamais. Trop à faire ailleurs. Parfois je me retournais -une présence peut-être- mais il n'y avait rien, des yeux baissés, des mains lourdes, les verres de vin sur le marbre taché des tables branlantes. Branlantes. Je ne supportais pas les ombres des autres qui me rappelaient trop à un souvenir haï, le souvenir de moi. J'allais dans les rues, marchant en étranger, redécouvrant cette ville connue, bue, caressée. Souvent je descendais sur les berges du fleuve et face à son flot, je pleurais.

      

    (à suivre)

    photo : Blog Choses vues

    http://chosesvues.blog.lemonde.fr/category/carnets-de-lyon/


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    Dans la bananeraie, les hommes coupent à la machette le régime de fruits verts. Bientôt après avoir cueilli les fruits mûrs, ils tailleront les plants morts des bananiers. La longue fleur femelle, aux doigts raides, violets, pendra désormais desséchée.


    Pour l'heure, je me tiens à l'ombre d'un bananier, éventé par les larges palmes poussiéreuses de l'herbe géante qui se balancent avec mollesse au souffle des vents. Je sirote des boissons sucrées sans goût, sinon celui de la fraîcheur. Je suis au cœur du continent du don et contre-don. Je médite sur l'impermanence des choses et j'observe le ciel africain immense, au vol si haut des oiseaux et aux nuages amples. Un homme passe dans la ruelle, transportant sur la tête une machine à coudre de la marque Eléphant, les lettres sont effacées. Il joue avec une paire de ciseaux pour rythmer ses pas. Les Africains sont emplis de cet amour jamais perdu qui donne à leur démarche de l'assurance qui peut parfois passer pour de l'arrogance. Cette force tranquille tient tout leur corps pareil aux arbres plantés dans la savane avec leurs branches lourdes jamais écrasantes, ouvertes au-dessus des troncs pleins.


    Dehors les enfants jouent dans les détritus et les femmes aux seins nus se baignent dans le marigot. La dolotière, vêtue d'un pagne vert, m'entraîne derrière elle. C'est une femme robuste, massive sans être lourde. Sa démarche a le même velouté que ses rondeurs. Elle s'arrête et parle longuement au joueur de balafon qui se tient seul dans sa cour. Leur conversation semble importante. Quelle affaire peuvent-ils régler ? Une soirée de musique chez la dolotière ? Ils parlent tous deux en mossi et moi je regarde le ciel s'étirer en longues volutes blanches et rouges. La dolotière reprend sa démarche chaloupée et nous passons devant la cour du tisseur et de son fils, silencieux, qui passent et repassent leur navette en bois entre les fils colorés tendus par une pierre comme une toile d'araignée. A côté d'eux se tient une jeune mère qui allaite son enfant. La chaleur -est-ce le vent ?- se fait oublier et l'orage est pourtant lointain. La dolotière salue le tisseur et son fils et me fait signe de la suivre. Je l'accompagne jusqu'à sa cour où jouent deux enfants très jeunes. L'un deux porte à son cou une boîte de conserve. Il l'a accroché à une ficelle et l'a tendue d'une peau qui transforme la boîte en tam-tam. A mon approche, le petit se cache derrière sa soeur plus grande d'une tête. 
    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>

      

    Je me souviens d'un autre hiver passé dans une ville d'Europe. C'était avant mon départ pour l'Afrique. A cette époque je vivais dans un appartement spacieux en bordure d'un fleuve. L'appartement fané ressemblait à un vieil hôtel vénitien, le charme en moins, la crasse en plus.

     

      

      

    à suivre


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  • Ars - J'en peux plus, de l'air.

    Her - Oui, la terrasse et son horizon valent mieux que ce banquet interminable.

    Ars - J'en peux plus, et toutes ces vierges qu'on peut à peine regarder, avec leur nouvelle morale.

    Her - C'était couru, je l'avais portant prévenu qu'il n'avait rien à y gagner.

    Ars - Ça sert à rien de prévenir, regarde Cassandre. Mais t'as raison, on n'aurait pas dû les accepter tous. A douze on s'en sortait bien, on n'était jamais d'accord mais on était une famille !

    Her - C'était couru d'avance, on n'a pas les mêmes valeurs.  Posèd en a avalé sa fourchette quand il lui a annoncé l'arrivée des autres.

    Ars - S'il nous avait demandé notre avis.

    Her - On aurait refusé s'il avait fait un vote démocratique.

    Ars - Ses arguments sonnaient faux. Qu'on pouvait pas se passer des nouveaux venus, que l'époque voulait ça. Encore heureux qu'ils nous aient pas interdits l'hydromel.

    Her - Quoique le vin de Diony, moi je préfère. Ah les gouttes de dieu !

    Ars - Dommage qu'il ait fait alliance avec l'autre libérateur. Ça lui vaut rien toutes ces fadaises à Diony. L'amour, l'amour, l'amour. Ils ont plus que ça à la bouche. Regarde-les tous les deux, affalés sur leur couche à se demander lequel des deux est le meilleur rejeton, lequel a le père le plus puissant.

    Her - Ben, quand t'es né de la cuisse de Jupiter ou d'une Vierge. Au fait, qu'est-ce qui se passe en bas ce soir ?

    Ars - Ils ont trouvé 8 000 pièces d'or. Pour leurs insurgés.

    Her - Au moins eux, ils font leur révolution. Nous on fait quoi ? Je te dis on est devenu des falots, des finis, dépassés qu'on est.

    Ars - Disons que pour les pièces d'or, je leur ai soufflé l'idée.

    Her - Beau coup, Ars.

    Ars - Silence, en principe, j'ai pas le droit, délit d'initiés. Et ça fait partie du patrimoine, encore un truc que le vieux me pardonnerait pas.

    Mag - Eh bien, les garçons, vous avez l'air maussade. T'as perdu tes ailes, Her ?

    Her - Salut Mag. On parlait des tiens. Depuis que le boss les a acceptés à nos banquets, c'est mortel.

    Mag - Petit massage des pieds pour vous détendre ? Quoique toi Her, avec tes sandales, pas facile de te délasser.

    Ars - Non, le fils passe encore, mais le père ! Et ses inspirés qui se disputent la part du gâteau.

    Her - Forcément, à chacun il a promis le meilleur : peuple élu, dernier prophète. Même son fils il l'a mis à contribution. Dieu unique ! Quelle plaisanterie !

    Ars - Sauf pour ceux d'en-bas. Parce que le paradis sur terre, c'est bien fini. Je crois que je préfère les fêtes d'Hadès, au moins on sait à quoi s'attendre avec lui.

    Her - Et surtout, sa femme est si belle, n'est-ce pas ? Si tu crois que j'ai pas vu votre manège. Méfie-toi d'Hadès, il a l'oeil. Enfin, si je pouvais prendre ta place, une seule fois !

    Ars - Ah non, y a Sid qui se pointe, y manquait plus que lui. Salut, Sid ! Ça va ? Tu viens chercher la fraicheur sur la terrasse ?

    Sid - La fraicheur est là. Inutile de la chercher. Je la porte en moi.

    Ars - Ah oui, bien sûr, en toi. Ouf, il se tire. Parce que question jouissance éternelle, on a trouvé mieux. Merde, ça crame en-bas. Regarde là et là. Putain, cette fois-ci c'est les Grecs qui foutent la pagaille.

    Her - Ça va nous l'énerver, le vieux.

    Ars - Si au moins ça pouvait le mettre en colère, qu'on roule dans la boue son peuple.

    Her - Il bougera pas le petit doigt, ils l'ont renié. Il oublie pas.

    Ars - Ouais et nous on a récupéré le nouveau dieu et ses acolytes pour que Zeus se croit magnanime en l'acceptant aux champs élyséens. Bien fini pourtant sa toute puissance, elle a glissé à l'Est et c'est pas fini. Si encore les vierges on pouvait s'en amuser.

    Mag - Vous n'en avez pas assez de ressasser votre passé glorieux ! Vous êtes pathétiques. Regardez plus loin. Y a encore des peuples qui aspirent à vos polythéismes. Regardez. Salut Tian. Imposant non ?

    Her - Oh toi, il faut toujours que tu guettes le mâle dominant, t'es prête à te mettre à ses pieds. C’est sûr qu’avec son potentiel de pratiquants, un empire à lui tout seul, ça va les faire trembler le dieu unique et ses prophètes. Ils vont rire jaunes.

    Mag - Vous savez de quoi parlaient vos dieux ce soir ? Si vous étiez restés, vous auriez pu entendre la grande nouvelle.

    Ars - Quoi encore ?

    Mag - Ils débattent sur l'idée d'accepter dans le Panthéon les dieux de HD 69830.

    Her - Quoi ? HD comme Harley Davidson ? Si ça peut m'aider à voyager loin.

    Mag - Hoshun Dakhan. Le système stellaire de la Poupe.

    Ars - Ben voyons, y manquait plus que ça, pourquoi pas Alderaan tant qu'on y est, ou la planète foot ? Des dieux extraterrestres ! Et nous on devient quoi ? Je vous le dis on est foutu. Le temps du rêve est bien fini. Bon qu'est-ce qu'on fait, on finit la nuit chez Hadès ? Tu nous accompagnes Mag ? T'auras bien deux copines à nous présenter en bas ?


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  • Qu'est-ce qui m'a pris encore ? Elle n'est même pas jeune. Elle est... elle est. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Il n'y a que les connaisseurs pour sentir cela. Les autres passent, sans un regard. Trop pressés. Il faut être dilettante, comme vous et moi.

    Qu'est-ce qui m'a pris encore ? Parce que, tout bien considéré, c'est certain, mon épouse -enfin la femme qui vit avec moi depuis vingt ans- n'y trouvera rien à redire, elle haussera tout au plus les épaules, un nouveau caprice. Ma vieille maîtresse n'en saura rien, quant à elle, elle ne s'intéresse qu'à nos rencontres éphémères, à nos jeux sensuels. Non, celle qui m'inquiète, c'est Blandine, ma troisième femme. Elle risque de me poser des questions. Je devrais lui mentir, enfin lui cacher la vérité, je déteste cela. Non, je crois que cette rencontre n'a pas de sens, une quatrième femme, non, non ! Ne lui donnons pas l'idée d'une suite, pas une once d'empreintes, de traces. Rien. De l'éphémère, de l'inaccompli. Rester en suspend, je ne vois pas d'autre issue.

    Elle vit dans une ville du Sud. Je n'aime pas le Sud, j'ai toujours préféré les hivers de glace. Dans sa robe noire, flottant sur les quais et dans les allées du parc, elle m'a accroché. Mon bras à son bras. Qu'est-ce qui m'a pris encore ? J'aurais dû passer mon chemin, tourner la page sans la lire, ne pas même imaginer qu'un nouvel amour me capture.

    Ah, j'ai prononcé le mot ? Vous êtes certain ? Non, du désir, oui, du désir. Amoureux ? J'avoue, je m'y enroule, je sombre dans cette terrible addiction. Mais voyez-vous, mon emploi du temps est déjà très chargé, le matin je délivre mes cours à l'université, je vous accorde des après-midi pour vos traductions, j'ai mes sorties nocturnes, auxquelles je ne peux renoncer, et des repas avec mes enfants. Mes rendez-vous avec Blandine. Non, vraiment, je ne peux rien lui accorder, aucune plage de liberté. Je ne penserai pas à elle, je la pousserai dans les bras d'autres rencontres. Elle se lassera de mon manque de disponibilité. Quel amour tiendrait ? Son absence me suffira. J'en humerai la douloureuse et passionnante déchirure. Nos meilleurs souvenirs se délectent des amours inachevées. Elle me rappelle mon premier amour. Il m'a détruit, savez-vous. J'ai reconstruit grain par grain, des remparts pour éviter le morcellement.

    Oublions, reprenons notre lente traduction.


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