• La liberté et la mort ? La liberté et la mort

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Je ne comprends pas. Mon père est italien, rital comme ils disent. Ma mère était de la Yaute, entendez la Haute-Savoie. Qu'est-ce qui m'entraînait sur les routes de Grèce, avec Alexandre en cortège dionysiaque ? J'aurais dû préférer la divine Italie et ses Roméo.

    « Ce pays imaginaire te relie à ta mère, » me susurrait un ami psychologue, qui me faisait penser, avec sa silhouette tremblotante, son front dégarni et ses mains baladeuses, à Woody Allen. Je doutais de ses propos. Quelle idée saugrenue et pourtant.

    Pourtant. Bien plus tard, j'appris l'impossible : mon grand-père maternel, Joseph, le Haut-savoyard, du temps de la grande guerre, avait connu les montagnes de Macédoine et même y avait été blessé de guerre. Quoi, c'était donc ça mon hystérie alexandrine, pardon mon obsession ?

    Assez de ces souvenirs antiques, regardons le présent. Kazantzákis, La liberté ou la mort. J'avais choisi de relire Nikos le Crétois, sur cette place d'Heraklion. J'avais choisi la liberté, quand un Grec me murmura dans son superbe accent :  « La liberté ET la mort. » Je regardais la couverture de mon livre. Les traducteurs prennent parfois de telle liberté !

    Je m'abandonnais à la Grèce, pardon à un Grec, pour lutter contre l'abandon.

     


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    Comment je me suis réconciliée avec mon père grâce à un Allemand.

    Tout a commencé lorsque mon père, fils de ritals, ancien maquisard, ouvrier, veuf, s'est remarié. Pendant toute ma pré-adolescence et les années qui ont suivi, j'essuyais la vaisselle le soir après le repas. Ma belle-mère la lavait et profitait de ce moment pour lessiver mon père. J'écoutais sans rien dire, sans approuver mais sans désapprouver. Peut-être avais-je peur de la perdre, comme j'avais perdu ma mère lorsque j'avais deux ans et demi, et je me taisais. L'inconscient a tissé son œuvre.

    Jeune adulte, je voyageais en Grèce. Sur une île minuscule des Cyclades, la plus petite que je puisse trouver, sans touristes, sans bateau, sans meltemi, je me promenais. J'entrai dans un bar pour siroter mon café du matin, au milieu de Grecs insulaires -j'aurais dit îlotes, mais cela n'aurait pas le même sens. Quand la porte s'ouvrit.

    Un homme, grand, blond, entra en me regardant bien droit. Non, merci, laissez-moi tranquille. Il s'approcha, me parla en grec -je ne parle pas le grec-, en allemand -je ne parle pas l'allemand-, en anglais -je parle très mal l'anglais-, en français. C'était fini, la spirale s'emballait.

    Quelques heures plus tard, au bord de l'Egée et de la nuit, il m'emmena dans son bateau. Il me prépara à manger, mais il n'avait que du fromage grec et des câpres. Après ce menu repas, il détacha ma ceinture et me prit là. Mes jambes en croix, agrippée aux poutres, je laissais Christos déchirer en douceur ma chair tendue. Il flottait dans l'air des odeurs de sel et ses doigts avaient le goût des câpres. Je m'éveillais au petit matin, bercée par le roulis, protégée par ce ventre maternel, mon Allemand accroupi improvisait l'air de Papageno. Je retenais mon souffle, fermais obstinément les yeux pour m'emplir de ces impressions.

    C'est dans un caïque, au cœur de l'Egée et de la nuit, que je me suis réconciliée avec mon père. « Tu comprends, les doigts de ton père sentent l'oignon, je n'aime pas. » Je me souviens des paroles de ma belle-mère.

    Christos était de Hambourg, il vivait six mois en Grèce, à Milos, il était pêcheur et capitaine d'un caïque bleu. C'est ainsi qu'Allemand m'a réconciliée avec mon père.


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  • Ce baiserCe baiserCe baiserTu te tenais dans la cuisine. Nous n'étions pas nus. Juste un bout de nuque. Tu t'es penché. Lentement. Au-dessus de la table qui rétrécissait entre nous. C'était tôt le matin. Le café fumait dans nos tasses. Tu t'es penché jusqu'à moi. Tu as effleuré mes lèvres. Longuement. Un long baiser de cinéma. Pas celui d'Hollywood. Ni celui de Fellini. Même pas celui d'Hitchcock. Un long baiser.
    Nos bouches se sont entrouvertes. Tu m'as soufflé tes pensées, tu m'as fait tienne. Je n'ai pas vacillé, j'ai tout pris, entre mes lèvres. J'ai reçu ton souffle sans trembler.
    Ton souffle continue quand je marche dans les rues de printemps et que le vent emporte mes pas loin de toi. Le soleil m'éblouit, un trou noir à mes yeux et j'avance aveuglée.

     


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    C'était un frileux matin de février. Le brouillard, qui remontait du fleuve, inondait les quais. Les voyageurs se pressaient pour prendre place dans le wagon. A travers la fenêtre de mon compartiment, je distinguai parmi eux une silhouette que je reconnus. Sous tes nouveaux masques, tu m'étais apparu, toujours aussi unique. Tu avais conservé ton envoûtement. Ce fut mon compartiment que tu choisis. Je continuais mon voyage assise en face de toi. J'examinais, derrière mon livre ouvert, la ligne de tes mains. Je scrutais le plissement qui se dessinait à tes joues. J'aurais pu voyager ainsi toute la vie dans l'intimité de ce compartiment et rester dans ce silence près de toi avec, pour toute complicité, nos regards qui se croisaient par distraction. Il y avait parfois de la gêne dans nos échanges furtifs, de l'interrogation ou une douloureuse confidence que tu taisais. Un mélange de sensations, à peine des sentiments balbutiés. Mais nous étions bien trop loin dans nos vies pour que nous tentions d'explorer par les mots nos intentions. Au lieu de nous abandonner à la rencontre improbable de deux êtres que tout sépare, hormis ce moment de voyage, nous avons préféré poursuivre notre chemin de déréliction. Nous regardions obstinément les paysages défiler derrière les vitres voilées du train : le travelling du fleuve, qui déployait son lit bouillonnant entre les rives grises et rousses de la campagne d'hiver et nous, en plan américain, assis l'un en face de l'autre, déroulant les anciennes images de nos vies qui, un jour, s'étaient croisées et décroisées, comme les couloirs des trains filent dans la campagne basse sous les nuages.

     


    Où te rendais-tu quand, moi, je retournais à la maison du lac, celle que tu avais fuie un jour de grand orage ? La foudre avait abattu un de nos peupliers mais tu étais parti sans le voir. Tout ce temps, j'avais conservé la maison et son allée d'arbres noirs -notre peupleraie comme on l'appelait-. Ils ombrageaient nos adieux qui n'en finissaient pas de m'assaillir.

     


    Le train ralentit, ses roues d'acier crissèrent à l'entrée de la ville et la gare apparut, bruyante de tous les voyageurs en partance pour d'autres lieux. J'ai abandonné sur la banquette du train ce vieux livre de Gide, celui que tu m'avais offert dans nos jours heureux, et que je continuais d'emporter en voyage, incessamment. Tu n'as pas pris ma main à la descente de ce train et sur le quai, je ne me suis pas retournée. Je sentais ton regard penché sur ma nuque et je savais que dans ce regard se lovait la nonchalance des séducteurs. L'étais-tu encore ou étais-tu devenu leur proie ? J'attendais un signe de toi qui n'est pas venu. Dans toutes ces années, tu n'avais jamais tenté de me revoir : « Je suis seule, je t'attends, je n'ai vu passer personne », a écrit le poète. Tu savais où je vivais. Tu n'étais pas revenu chercher de réconfort auprès de moi, tu n'avais plus cherché à me réconforter. Et là, dans ce lieu clos d'un compartiment, au gré de tes dérives, le temps s'est courbé, et nous a ramené de l'oubli. Il nous a logés dans sa proximité avec pour horizon la fenêtre d'un train. « Dis-moi quelque chose, suppliait mon regard. Ouvre-moi tes mystères. As-tu gardé dans ta mémoire au moins, si ce n'est dans ton cœur, le souvenir de notre jeunesse ? Je ne le saurais jamais», ai-je pensé.

    Si je ne me suis pas retournée, si je ne t'ai pas parlé au cours de ce voyage en train, c'était pour ne pas casser mon roman à la vie. Dans ce roman, je me persuadais que je demeurais présente à ta mémoire vive, que j'étais toujours celle que tu avais poursuivie sur les pavés luisants de la ville, celle que tu avais serrée entre tes bras, celle qui t'avait fait oublier pour l'éternité que tu n'étais qu'un homme inquiet, en quête d'identité effacée par le temps. L'amour passé reste l'amour bien qu'on n'ose plus tout à fait le nommer ainsi à force d'usure. Désespérément, je souhaitais rompre ton mutisme mais j'ai imaginé que tu ne voulais pas me révéler tes secrets et je n'ai rien tenté pour briser cet instant couvert de nostalgie.

    à suivre 

    Photo : Modimo http://modimo.canalblog.com/

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    Souviens-toi. Il était une fois, il y a bien longtemps, comme dans les contes d'enfants. C'était au cœur de septembre. Dans nos jeunes années, nous nous sommes rencontrés. Pour toujours. Nous avions vingt ans, nos regards se sont croisés. La vie nous offrait notre première rencontre, de celles qui infléchissent tout le cours d'une vie. Tu étais assis à deux tables de la mienne, dans la fumée du café français. Lorsque je suis sortie, tu as couru derrière moi. Rappelle-toi toutes les histoires que nous nous sommes confiées dès notre premier soir ! Des histoires d'enfants terribles, à peine imaginées, des histoires de presque môme qu'on se raconte pour créer des arcs-en-ciel dans nos têtes. Tu as écouté mes récits de vie, toi le jeune homme à l'allure de faune affamé. Tu as ri et ton rire demeure en écho dans mes souvenirs.

    Dans la ville aux deux fleuves, dans notre chère nuit de septembre, tu tenais, émerveillé, mon complet abandon, je respirais tes premiers envoûtements. Tu m'as emmenée dans tes saisons, par-dessus le monde maussade. Notre temps s'est écoulé dans cet absolu, satisfait de nous, dans les semaines, les mois, les années qui ont passé. Au cœur de nos printemps, nous tentions d'attraper les graines de nos peupliers, emportées par le vent, voiles blancs et cotonneux qui flottaient dans le ciel bleu et retombaient en chevelure de fées sur le lac. Chacun de nos peupliers s'attachait à nos souvenirs : celui sous lequel nous aimions nous embrasser, celui où tu avais peint tes premières aquarelles, celui où je t'avais lu Hölderlin. Dans nos jours à deux, tu avais toujours raison, même au cœur de tes déraisons. Nous découvrions ensemble le monde. Tu m'apprenais l'essentiel. Nous pensions : notre amour est éternel. Ce fut moi, la première, qui ai rompu le pacte. La vie nous fixait un second rendez-vous.

      

    à suivre
    illustration : Jacques Truphémus

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