• Palingénésie

     

    Pourquoi as-tu quitté notre tanière
    ma panthère des neiges
    Je t'avais dit de m'attendre

    Tu avais peur
    Je serais revenu
    J'étais parti chasser les chairs fumantes
    Tu étais affamée
    A mon retour je t'aurais nourrie
    Tu étais assoiffée
    Je t'aurais désaltérée à mes babines

    Au lieu de ça qu'as-tu fait
    A changer d'apparences
    A courir autour des hommes
    Tu sais qu'ils sont dangereux
    Ta robe de satin blanc ils l'ont salie

    C'est quoi ce trou rouge
    A ton poitrail
    C'est leur feu qui t'a transpercée
    Le démon Kamaloka t'a engloutie
    Je vais rester là dans notre tanière
    A lécher ta blessure mortelle

    Que vais-je devenir ma panthère blanche
    Maintenant que ton esprit ne souffle plus
    Attendre que les eaux souterraines m'inondent
    Pour goûter enfin à la palingénésie

    Demain quand tu renaîtras
    Je t'en prie déplace ton âme
    Dans le corps d'une femme
    Je te ferai signe dans la foule
    Tu me reconnaîtras,
    Je serai de nouveau ton atman

    Oubliée ton errance
    Nous reprendrons nos ébats.
    Puisque je t'aime
    Puisque je te mugis
    Dans les nuits de satin blanc.

     


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  •    

    interprétation adaptée autour d'une traduction approximative

    Possédé par l'amour

     

    Je marche
    Dans les rues mortes
    Je marche
    Avec toi pour horizon

    Mes jambes sont faibles
    Ma cervelle s'entrelace
    Aux nuages en pleurs

    J'entends
    Tes mensonges
    J'entends
    Ou tes cris au loin ? 

    Toi ma petite
    Tes sourires ailleurs me perdent
    Pendant mes sommeils

    Ton amour me rend malade
    Je suis tombé en amour
    Au loin de tes amours
    Qui me rendent malade

    J'ai vu
    Tes amants dans les prés
    J'ai vu
    leurs silhouettes troubles derrière la vitre

    Je les regarde partir
    Et je me pends
    A leurs ombres qui s'éloignent

    Ton amour me rend malade
    J'entends l'écoulement du temps
    Des tes amours au loin
    De celles qui me rendent malade


    Parfois tes silences
    Claquent comme des orages
    Parfois
    Sur tes routes laisse-moi te ravir 

    Cesseras-tu tes mensonges
    Qui me plaisent tant que tu m'aimes

    Ton amour me rend malade
    Ne t'avoir jamais rencontrée
    Ce serait pire
    Autant oublier de vivre

    Pour tout dire mon seul espoir
    C'est te revoir à tout prix

     


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  • Dans le bar, le pianiste s'est levé, il délaisse le piano, tout noir. Au comptoir, les lumières sont éteintes, le pianiste commande le dernier whisky. « Un yiddish, Gab ! Double sec. » Il a la voix des mauvais jours, le pianiste, la voix érayée des soirs de solitude quand le café, noir de fumée, étale ses tables désertes et ses allées poussiéreuses et grasses. Le pianiste tourne le dos à l'instrument, à quoi bon la musique sous les doigts quand la tête tourne en carafe fêlée. Rien que du vide égratigné d'impuissance. Tiens, il y a encore une table occupée. Le dernier consommateur penche sa tête sur ses bras assoiffés des autres, qui vont ailleurs, là où la fête résonne encore. Dans les rues, les passants sautent de flaques en flaques. Les voitures valsent entre les mêmes flaques, petites étendues d'eaux avant les grandes eaux.

    Eaux promises dans les villes. Trottoirs de la ville où un homme seul traîne son manteau vert et trempé. Il baisse la tête. Son col relevé cache une chevelure, blonde peut-être. Il est pressé mais hésite au carrefour. Il s'arrête devant le café. Viendra-t-il encore une fois rejoindre son ami le pianiste ? N'a-t-il pas déjà assez entendu sa voix fêlée raconter de vieilles amours ordinaires comme toutes les amours des autres ? La lumière filtre, il faut entrer à nouveau, pour écouter le vieux crooner obligé de réciter des fables que Casanova aimerait inscrire dans le livre IV de ses aventures. Temps de la vie d'un homme qui ingurgite l'histoire des autres, parce qu'il est de passage et qu'il n'aura pas le temps de créer sa propre histoire dans cette ville où coulent deux fleuves inlassablement traînés vers la mer.

    Mer Méditerranée. Lourdeur avant la pluie. Des chants grecs. Pourquoi la Grèce maintenant ? Le téké s'égrène, parodie de quelques pas. Les marins grecs ont posé leurs mains aux poils noirs sur leurs genoux en toile marine. Les chaises sont repoussées contre le mur et chacun regarde le centre de la salle. Le premier qui se lève est vieux, son  visage est tanné. Il trace deux, trois gestes avec le bout de son pied botté, léger sous le cuir épais. Deux ronds, comme ça et les reins se redressent, les mains se joignent. Il livre là sur le carreau du café sa leventia, tout son honneur, toute sa liberté. La liberté et la mort, c'est la première phrase que cet amour-là a prononcée quand je me tenais à cette terrasse, là sur la place d'Heraklion. Je lisais Kazantsaki. Ca je ne te l'ai jamais dit. Les autres applaudissent, attentifs à ces mouvements improvisés mais tellement saccadés qu'on voudrait qu'ils reproduisent des pas initiatiques. Et les têtes approuvent le vieux danseur. Il tourne, comme un derviche, il a fumé du noir c'est certain. Il tourne, le bras droit levé au ciel  et le gauche pointant la terre. Il tourne d'un mur à l'autre. De quel visible à quel invisible ? Le jeune palikare le rejoint. Son pas est plus précis, plus rythmique. Il tourne sur lui-même en un mouvement qui s'amplifie. Toute la Méditerranée boudeuse dans sa tête. Il entend aussi les pleurs de sa mère quand le typhus a rongé le petit dernier. Et quand le père est revenu, la main coupée par le filet alourdi de poissons. Lamentations et plaintes. Pire encore, quand Fotini lui a jeté un regard noir le jour de la fête du vin. Le jeune il veut oublier toutes ces tentations du désespoir et le vieux, lui, il attend que le souvenir de la Mangkissa lui gonfle encore les entrailles. Et là, le vieux Daïs entame le chant du kaïmos. Vous l'entendez comme il pleure sa vie, ses souvenirs, ses chagrins, tout son vague à l'âme jusqu'à l'extase mystique, pas celle des saints, mais celle quand il la tenait la Mangkissa entre ses reins. Croire que la vie est encore là, bien recroquevillée dans son ventre et le pope peut bien crier que c'est des danses païennes, le vieux il s'en fout. Il est près à baisser sa culotte de cheval devant le pope et lui crier foutaises ! La vie c'est là qu'elle est. Il rit, découvrant sa mâchoire édentée, il tâte ses parties, on pourrait croire que son sexe va se dresser. Pas vrai, mon gars ! Allons encore du vin de résine.

    Gab repousse le bouton. Le pianiste a fait un geste las, plus de musique pour cette nuit. Quelle heure est-il ? Deux heures peut-être ? Oui, deux heures. Seulement deux heures. La nuit est longue, l'hiver. Je déteste la nuit. Elle n'en finit plus. Qu'est-ce que je te raconte, ce whisky aura ma peau mais avant il me rendra fou. Bien sûr que j'aime la nuit avec son monde d'hommes qui croisent le côté cour du décor. Côté jardin, les feuillages, les églises, les boutiques. Côté cour, du carton-pâte. Tu appuies ton doigt, là sur une façade et crac, de la poussière. Rien de plus. Allons, fais pas cette tête, que voulais-tu trouver ? Un peu de poussière, je te dis. Poussière qui colle à ta peau et, un jour de jadis, c'était l'ongle de Michel-Ange ou celui d'Attila.


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  • Le temps qui passe

     

     

     

     

     

     

     

     

    Yvonne,
    Pourquoi m'as-tu adressé toutes ces lettres ? Tu as attendu trop longtemps. Depuis ton départ je me suis grisé à tant d'autres vies, à tant de goulots, aux enfers aussi. Le temps a passé. Il fallait bien passer le temps, ce faux guérisseur, rompre les espaces éternels. Comment pourrais-je aujourd'hui écouter tes lettres ? Entendre le bruit froissé de leur papier entre mes doigts qui tremblent.  Ecoute mon cœur, il se brise, il est en verre blanc. Ne me donne plus à lire tes lettres, elles me font trop mal aux yeux, aux joues, à la bouche, aux tripes, aux genoux, mes pieds fuient sur le sol qui se dérobe. Cette dernière rue où nous avons marché main dans la main, ce dernier matin où nous avons perdu notre langage. Oh Yvonne, qu'avons-nous fait de nos vies l'un sans l'autre ? Le jardin est dévasté, tu ne le reconnaîtrais plus. Tes lettres me sont venues trop tard. Et je suppose que tu ne m'en écriras plus maintenant, trop d'étoiles ont cessé de briller depuis ton départ. Dis-moi. Ma voix s'est éteinte. Je t'ai perdue, mon âme est perdue. J'ai peur.

    Ton vieil époux

    Ps Je prie pour que tu reviennes, ne serait-ce qu'un jour...

    d'après Malcolm Lowry - Au dessous du volcan


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  • En ce dimanche de printemps, ne sachant que faire de Blandine, et constatant qu'elle ne me lâcherait pas, je décidai de l'emmener au parc. Pour une jeune fille, c'était presque une promenade romantique. Pour moi c'était une façon commode de passer le temps. Nous en étions aux premières rencontres et pourtant il me semblait déjà imprudent d'emmener Blandine n'importe où...

    Lorsque je fréquente une femme, je m'arrange pour espacer les rendez-vous ou les circonscrire dans des lieux neutres. Habituellement, cela ne pose pas de problème. Il en allait tout autrement avec Blandine. Il me fallait ménager sa susceptibilité, qu'elle avait grande. Je ne savais pourquoi, en outre, cette simple promenade me semblait déjà une imprudence. Quant à Blandine, elle rayonnait. Cela ne dura pas. A peine avions-nous croisé la statue aux colombes qui frissonnait dans l'allée de la roseraie, qu'une scène, aussi violente qu'inattendue, secoua l'alentour. Blandine était blanche, hurlait presque et prenait à témoin les pauvres passants. Je restai muet. Je ne me doutais pas que cette enfant fragile put se comporter avec autant de nervosité et de courroux. J'en étais à chercher quelque exemple dans la littérature quand je la vis s'enfuir, perdant même une chaussure dans le gravier de l'allée. Je restai là, gauche, avec sa chaussure à la main, souriant aux passants qui me fixaient bizarrement.

    La rapidité de la scène, son absurdité m'interdisaient toute réaction. Blandine avait disparu si rapidement qu'il m'était impossible de la retrouver. Je pris le parti de m'asseoir sur un banc et d'attendre la suite des événements. Après tout, je tenais sa chaussure, elle serait obligée de revenir. Quoiqu'au fond je doutais qu'elle pût avoir ce souci. Comment pouvait-on espérer une conduite raisonnable après un tel éclat ? J'essayais de comprendre ce qui avait causé un tel émoi. Il me fallut quelque effort car, à chaque tentative de me remémorer notre dernière conversation, j'étais sans cesse attiré par d'autres détails, qui, une fleur nouvellement aperçue dont le rouge ou le blanc me laissaient rêveur, qui, une jeune femme fleurant bon qui longeait l'allée au bras d'un homme, et tenant par la main un enfant. Finalement cette introspection me permit de conclure que tout avait commencé après que j'eus croisé Annie, une ancienne amie.

    Nous n'avions échangé qu'un bonjour amical et quelques banalités, l'homme qui était avec elle s'était éloigné par politesse, et Blandine avait jugé bon de calquer sa conduite sur la sienne. Elle me demanda quand nous eûmes repris notre promenade d'amoureux qui était cette femme que j'avais saluée. « C'est Annie », avais-je répondu laconiquement, n'attachant après tout aucune importance à cette rencontre de pur hasard. Pour Blandine il en allait tout autrement ce dont évidemment je ne pouvais me douter. Enfin, je me souvins qu'une de ses dernières phrases, avant de s'enfuir, avait été : « Alors moi aussi, si tu me rencontrais par hasard, tu n'aurais pas plus d'égard !» Sur le coup, je ne compris pas le sens de cette vindicte. Fallait-il d'ailleurs en chercher du domaine de la raison ?

    J'en étais là de mes réflexions quand, tout aussi soudainement qu'elle avait disparu, Blandine se dressait devant mon banc. « Ne crois pas que je sois revenue pour te pardonner. Je viens récupérer ma chaussure. » Je lui tendis l'objet et lui demandai de s'asseoir pour se chausser plus aisément. Il me semblait qu'une fois assise, elle saurait m'écouter. Dans son état, je n'osai pas lui prendre la main et me souvint d'une scène où pour calmer une jeune fille, le héros d'un livre lui pressait le genou. Je faillis murmurer son nom mais me contins. Il est parfois préférable de rester silencieux. Quelques minutes passèrent, et je l'entendis pleurer doucement comme une enfant prise en faute. Je ne résistai pas.

    Vous dites qu'à ma place vous auriez abandonné la partie ? Si sa colère avait été censée, fondée, sans aucun doute. Je ne peux pas supporter les femmes irascibles. Mais là, c'était tout différent. Il y avait quelque chose de fascinant dans ce délire et, bien que je prévoyais les mille tourments que cette âme allait faire peser sur moi, je demeurai. Elle-même comprit-elle le goût que j'avais pour les situations exaspérantes ? Sur ce banc, nous scellâmes un pacte muet et comme celui de Faust, la mort seule pouvait le délier. Enfin, nous n'étions pas dans un drame romantique et l'issue en fut toute autre.

    Ceci est une autre histoire. Il est tard, revoyons-nous demain, j'adore la terrasse de ce café, les passantes en sont particulièrement agréables.

     

    photo : Richard Vantielcke LudImaginary

    www.ludimaginary.net

     


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