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    Ce jour-là est arrivé quand, à la vitrine d'un bouquiniste, un livre m'a fait signe. Un livre peut-il fasciner au point de tout abandonner pour vivre son histoire ? Celui-ci m'a entraînée sous d'autres cieux, sans toi, pour un beau voyage sur les mers bleues : Pénélope se transformait en Ulysse. Sous les chênes oraculaires, j'étais infidèle à nos longs peupliers. Le temps d'un été, tu es resté seul dans la ville de la vieille Europe. Tu as parcouru ses rues fades jusqu'au moment où, à ton tour, tu as fait une découverte. A la devanture d'un vieux tailleur, tu aperçus, enserrant un mannequin sans tête, la robe de taffetas rouge. Tu fis connaissance avec cette autre part de toi. Tu embarquais loin de nos légers rivages. Lorsque mon voyage s'est achevé, tes voyages au goût acide commençaient. Notre vie à deux s'est lézardée : d'autres habits recouvraient nos désirs. Je t'avais blessé, mon jeune roi, et tu t'es enveloppé de voiles incertains. Mes trahisons ont eu raison de tes patiences, tes identités cachées ont fait surface et nos chemins se sont séparés pour nous conduire à une impossible vie, l'un sans l'autre, désormais ouverte à tous les possibles. Nous sommes parvenus à nous convaincre que notre relation avait trop duré, que c'était désormais chacun pour soi.

     

     

    La voix tremblante de nos peupliers, aux troncs gainés de velours noir, m'ont souvent demandé quand tu reviendrais. J'entendais leur murmure comme des plaintes. Leurs feuillages d'automne teintaient d'ambre les berges du lac et ce n'était pas ta mort qu'ils pleuraient, telles les sœurs de Phaéton, mais ton éternelle absence. Dans les froids de l'hiver, leurs branches dénudées, indociles, déchiraient le ciel et, dans les jours chauds, leurs feuillages ployaient comme des sanglots. Je comptais les années qui nous séparaient à leur étirement vers l'infini du ciel. Il m'aura fallu beaucoup d'années pour me consoler et t'oublier, jusqu'à ce voyage en train. La vie nous avait fixé un nouveau rendez-vous. Ni l'un ni l'autre n'y étions tout à fait préparés et, ce matin de février, nos routes semblaient se séparer définitivement.

     

    à suivre

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  • Un mois passa. Mars approchait et son printemps se jouait à l'envers de moi. La montée de la sève agitait les peupliers où pointait le vert tendre des jeunes pouces, pareil à celui de tes aquarelles. Je restais assise sur la terrasse, face au lac qui me séparait à tout jamais des jours de ma jeunesse, des jours où ta longue silhouette m'accompagnait. La brume du printemps, qui avait remplacé les brouillards de l'hiver, se dissipait doucement sous les premiers rayons du soleil, quand le messager a déposé sur le guéridon une lettre pliée, que j'ai parcourue, d'abord distraite. Je l'ai relue plusieurs fois. Tant de joie a envahi mon visage que l'annonciateur s'est retourné. Mon visage rayonnait devant le mur blanc, éblouissant lui aussi. Mes mains ont tremblé, le billet a glissé sur le gravier rond de l'allée. Le messager a ramassé la lettre ouverte que je lui ai reprise comme s'il voulait me la voler. J'ai relu tes mots et j'ai entendu ta voix. Je l'imagine, ta voix, mais pourrais-je encore la reconnaître ? Tes yeux rieurs se posaient sur moi. Ton souffle dans mon cou. Et la terre a tremblé. A la joie ont succédé le vertige, les veines qui s'affolent, la gorge qui se noue. Le raz de cœur. Ta lettre commençait par ces mots : « Te souviens-tu de ces beaux jours, mon âme, t'en souviens-tu, où nous vivions de l'eau d'amour, écoulée en sources répandues de sa bouche rêveuse. Cet amour n'a jamais cessé. C'est ainsi. Gardons-nous à l'abri du temps. Ma vie n'est emplie que de sortilèges, comment pourrais-je te les faire partager ? En ai-je même le droit ? » Une ombre, que je connaissais bien, entrait de nouveau dans ma vie. Tu avais attendu la fin de l'hiver pour rompre ton silence et tenter de me rejoindre. Des souterrains continuaient de nous relier à l'infini de nos vies. Assise sur le banc de pierre devant la véranda, j'ai tremblé de nouveau mais cette fois-ci c'était de délivrance. Ma robe a rougi. Le vent s'est levé. Les pierres ont chuchoté. Les peupliers ont soupiré. J'ai pensé : « Je devrais peut-être m'asseoir sous la véranda pour guetter son retour. »
    -  Y a-t-il une réponse, Madame ? » a demandé le messager. Je l'avais à peine regardé le mystérieux inconnu, vêtu de noir, qui se proposait d'acheminer ma réponse. J'ai écrit très vite quelques mots. « Je t'aime autant que je t'aimais mais ai-je le droit de le dire encore aujourd'hui ? Je peux à peine l'imaginer. » Je ne savais pas encore si tu oserais t'asseoir à côté de moi sur ce banc et je restais immobile dans l'attente de ta réponse qui ne tarda pas : tu osas m'inviter à un improbable rendez-vous et j'ai osé y acquiescer. « Je t'ai invitée dans mon nouveau monde, tu as dit oui, nous sommes perdus», fut ta réponse.
    Tu avais fixé notre rendez-vous au dernier soir d'été. Tu avais choisi notre mois de septembre.

    à suivre


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    Le soir allait tomber, je t'attendais au pied de la véranda. Mon exil allait prendre fin. Dans l'allée de graviers, tu approchais. Droit, élancé, tu ressemblais toujours à nos peupliers qui se courbaient à ton passage et murmuraient pour t'accueillir. Tu te penchas pour me saluer. Est-ce que tu m'embrassas ? Est-ce que tu me serras comme un frôlement pour nos retrouvailles ? Je reconnus ta démarche, je reconnus ta voix, je retrouvai ton regard. Nous nous sommes assis sur la terrasse, en surplomb du lac. Il faisait frais. Nous écoutions les grands peupliers trembler dans le jardin, je frissonnai, ce n'était pas seulement le vent qui s'était levé. De quoi avons-nous parlé au juste ? Je parlais de moi, tu parlais de toi ? Entrecoupé de silences. Je compris que tu avais pris une de tes drogues. Je fumais tes cigarettes. Des Craven comme dans la chanson. Je savais que tu n'avais pas toute ta raison, et la mienne chancelait.


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    Lorsqu'en février, je t'avais croisé dans ce train, j'avais d'abord aperçu une femme aux cheveux roux, vêtue d'une robe noire. Son menton et son nez parfaits glissaient dans son visage mobile et gai. Sa bouche maquillée lui donnait un air gourmand. Ses mains la trahissaient, tes mains te trahissaient. Tu ne parvenais pas à me tromper. Je t'avais reconnu. Là, face à moi, celui qui avait été mon jeune époux s'était transformé en une créature féminine qui rivalisait avec mes propres charmes.

    Dans la véranda, cette femme qui lui ressemblait, et qui était toi, posait un baiser sur les bords de ma bouche. Je découvrais ton nouveau corps, je goûtais à un désir impensable, je touchais à tes blessures masquées par tes nouvelles cicatrices. Tu avais un corps de femme, je ne l'étais plus. Renverser les rôles, céder à tes désirs féminins. Je devenais à mon tour homme : je te dévisageais comme une belle chose. Mes raisons harcelantes se laissaient désarmer. L'idée de l'amour m'emplissait sans que j'aie à rougir de mes désirs, oubliant tes ambiguïtés, tes travestissements, tes abandons à d'autres corps, plus masculins. Que ton enveloppe mortelle fût celle d'une femme ou d'un homme m'importait peu. Au fond de moi, c'était ton âme que je respirais. Longtemps j'avais senti la mienne se morceler et ton retour la ressuscitait. Tu étais revenu, nous avions retrouvé le chemin.

    J'étais avec toi ce soir pour tous les soirs d'hier et de demain. J'étais avec toi depuis si longtemps, dans tes mystères, dans tes profondeurs, dans tes identités. Depuis ce premier regard dans le café français, je t'appartenais. Depuis notre première nuit dans la chambre rouge, je t'appartenais. J'étais liée à toi par les fils de tes destinées. Je ne cherchais pas à savoir quelle rive tu tentais d'atteindre avec ton nouveau corps. Dans tes détours, c'étaient les mêmes contours de toi à moi que nous dessinions. Nous éloignions de nous l'angoisse crépusculaire. Corps jumeaux enfin retrouvés pour l'unisson. Tu as murmuré : « Laissons-nous surprendre par la tentation, rendons-nous à l'amour. »

     

    à suivre

    Illustration : Compartiment C, voiture 193. Edward Hopper. 1938


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    En cette fin d'après-midi d'automne, les rayons rasants du soleil éclairent la véranda. Derrière ses vitres embuées, j'entends les corbeaux croasser aux cimes des peupliers dénudés. Derrière moi, tu te tiens assise à la table d'écriture. Je songe à Orphée et à Eurydice. Je me retourne et ne crains pas de te regarder. Ton visage est tendu, ta bouche esquisse comme un chuchotement, tente-t-elle de raconter tes souffrances ambiguës ? Je n'entends que la pointe de ton stylo qui court sur le papier. Tu poursuis inlassablement tes écritures, derniers barrages contre l'effroi. Je t'offre une tasse de café. Lorsque le soir nous rejoint, nous regardons la lune se lever, fragile sentinelle qui veille. Je suis envahie par une certitude : nous vieillirons ensemble. Comment tout cela a-t-il commencé ? Au cours d'un voyage en train, par un frileux matin de février.

     

    Fin

     

    Photo : Yves-Marie Jacob

     


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