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    Deux hommes en noir attendaient le passant, ils l'avaient reconnu de loin, avec son visage pâle et sa démarche malaisée. Lui ne semblait se douter de rien, pourtant parfois il se retournait, troublé, et ne cessait de presser ses mains gantées. Plus il approchait des deux guetteurs, plus il ralentissait le pas. Ce n'était pas leur présence qu'il redoutait mais d'avoir à gravir son seuil et retrouver sa chambre immobile. Bien longtemps, il avait retardé ce moment. Il avait parcouru les vieux quartiers de la ville, il avait longé les quartiers affairés, il avait traversé les parcs aux arbres magnifiques. Plusieurs fois, il s'était assis à un café, il avait acheté des cigarettes et au-dessus du fleuve il avait fumé, mêlant à la lente coulée des eaux le turban de sa fumée. Il n'avait pensé à rien, qu'aux objets l'entourant par lesquels il était relié par le regard, par le regard seulement. Les passants pris dans le manège de leur vie l’effrayaient dès qu'il les croisait et leur jetait rapidement des regards absents. Il était resté tout le jour sans parole et il devinait la plainte de la radio quand il serait dans la chambre nue. Piètre compromis.

     

    Au dernier instant, il devina les deux hommes tranquilles qu'il tenta d’éviter en vain. Ceux-ci le saisirent chacun par un bras, il voulut se dégager et crier mais sa crainte était si grande qu'il rapetissait sous leur poigne. Par un mouvement brusque ils l'obligèrent à les suivre et lui intimèrent l'ordre de réciter une prière. Il bredouilla « Au nom du Père » mais les mots se brisaient. Les hommes en noir le secouaient si fort pour qu'il avançât que tout son corps meurtri se morcelait. Au coin de la rue, sous un réverbère, ils le dévisagèrent et ne le reconnurent pas, ils le projetèrent au sol et en jurant s'en retournèrent à  leur poste d'observation.

     

    L'homme étendu resta là.

     

     

     


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    Histoire anodine et mythique
    Du cœur de l'été
    Au cœur de la Mer
    dite Erranée.

    Le bateau bleu attaché à deux ancres profondes
    Tanguait sous la lune orange
    Dans le ventre en bois
    Le marin saisit la sirène
    Et dans son ventre à elle
    Tangua de tout son poids
    Ses larges mains mêlées à ses écailles
    Creusaient et pétrissaient le losange frisé
    Le sang perla quand il choisit
    Le chemin le plus étroit
    La lune rougit
    Les ancres grincèrent
    Leurs râles au même rythme
    Déchirèrent la nuit
    Le marin remercia les divinités marines
    Pêche miraculeuse au creux des eaux sombres

     


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  • Rien à voir, rien à dire,
    Rien à penser, rien à aimer
    Rien en souvenir
    Flâner dans les jours
    de pont en pont
    au-dessus du miroir des fleuves
    Et le ciel pour ami
    Les messagers sans destination parcourent
    l'excellence du soir gris.


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    En ces temps-là j'avais choisi Lyon. Lyon me rappelait les villes italiennes renaissantes et on y voit le Mont Blanc. Certes, j'avais déjà vécu à Lugdunum du temps de l'Empire. Mais c'était avant, quand je fuyais l'air grec. Trop de souvenirs m'envahissaient alors, qui s'accrochaient à ses eaux bleues.

    C'est donc de nouveau à Lyon que j'ai choisi mon refuge. Une grande ville quoi de mieux pour s'y fondre en anonyme. Et pourtant Miwa a découvert ma caverne. Si Miwa a réussi à parvenir jusqu'à moi c'est qu'elle était guidée par le réseau. Non, je ne parle pas de vos réseaux en boucle ou en oiseau. Non je parle de mon réseau, la poignée d'humains qui connait mon existence.

    Miwa. C'est pour Miwa que je romps le silence, que je lance une alerte. Oh non pas une alerte pour sauver l'humanité l'humanité et incapable de saisir le sens d'une alerte. Elle la transfigure, je sais de quoi je parle, dans des temps lointains j'ai eu cette outrecuidance que je pouvais changer la face du monde. Mal m'en a pris...

    Aujourd'hui, je le répète, je lance une alerte pour sauver Miwa des griffes de la bête. Voilà pourquoi aujourd'hui je viens à vous, j'ai besoin d'un enquêteur, non pas un policier, trop proche des milieux étatiques, non un reporter ...

    Miwa. Elle vient de loin Miwa, de l'île ...

     


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  • Dimanche après-midi, ma fille a pris le bus pour aller de Valence à Romans. Elle a quitté notre maison en courant, elle était en retard m’a-t-elle dit. Je l’ai à peine embrassée et je l’ai vu s’éloigner habillée à la mode japonaise, pas la traditionnelle, la moderne.
    Dimanche soir, mon message sur FB :

      - T’es bien arrivée ?

    Sa réponse :

    - Non, c'est terrible! Alors que j’allais monter dans le bus, je me suis aperçue que la valise à mes côtés n'était pas la mienne... J'ai donc décidé de l'ouvrir pour voir à qui elle appartenait. C'est à ce moment que j'ai découvert qu'elle était remplie de billets japonais ainsi que de trois armes dont une kalachnikov russe.
    J'étais surprise mais je suis restée discrète car la présence d'un homme dans mon dos m’a fait comprendre qu'il valait mieux le suivre à l'intérieur du bus sans faire d'histoire, en gardant la valise à la main.
    L’homme m’a fait signe de le suivre jusqu’au fond du bus, réunissant tout mon courage, j’ai obtempéré car je sentais très bien que ma vie était en jeu. Quand il s'est assis côté couloir il m'a discrètement remis sur les genoux une enveloppe pleine de yens et il ma dit avec un accent russe très prononcé : « Je suis étonné de voir une si jeune intermédiaire, je pensais que j'aurais affaire à un vieux Japonais... Votre tenue chinoise est-elle une moquerie envers la triade ? »

    C’est là que j’ai compris que ma fille était habillée en chinoise et non pas en japonaise… Son message se poursuivait :

    - Je lui ai répondu sans faillir malgré la peur : « Peu importe, trêve de bavardage, prenez la valise ! » Il a acquiescé satisfait de voir mon professionnalisme. La suite du trajet jusqu'à la gare de Romans s'est poursuivie sans encombre et quand il est descendu, il a pris la valise. Moi j'ai retrouvé la mienne qui était dans la soute. Puis papa est venu me chercher. Bref je suis toujours en vie.

    Ma réponse :

    - Merci de m'avoir rassurée ma chérie. A demain.

    Je me demande si elle ne regarde pas trop de mangas ou si c’est son dernier jeu vidéo GTA qui est responsable. En tant que mère je me sens un peu coupable de ne pas assez me préoccuper d’elle. J’y réfléchirai demain quand elle sera de retour, demain est un autre jour.


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