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    En cette fin d'après-midi d'automne, les rayons rasants du soleil éclairent la véranda. Derrière ses vitres embuées, j'entends les corbeaux croasser aux cimes des peupliers dénudés. Derrière moi, tu te tiens assise à la table d'écriture. Je songe à Orphée et à Eurydice. Je me retourne et ne crains pas de te regarder. Ton visage est tendu, ta bouche esquisse comme un chuchotement, tente-t-elle de raconter tes souffrances ambiguës ? Je n'entends que la pointe de ton stylo qui court sur le papier. Tu poursuis inlassablement tes écritures, derniers barrages contre l'effroi. Je t'offre une tasse de café. Lorsque le soir nous rejoint, nous regardons la lune se lever, fragile sentinelle qui veille. Je suis envahie par une certitude : nous vieillirons ensemble. Comment tout cela a-t-il commencé ? Au cours d'un voyage en train, par un frileux matin de février.

     

    Fin

     

    Photo : Yves-Marie Jacob

     


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    Kazantzákis

    Je me suis inventée un père : il s'appelle Kazantzákis. Pourquoi dès que j'ouvre ses livres, les yeux me brûlent-ils ? Je ne suis pas une enfant de Crète. A Naxos, les prêtres catholiques ont fermé leur école. Il n'y a plus de jardins et les tavernes sont remplies de touristes. Pourquoi alors me tourmentes-tu au-delà tu temps ? Le soleil brillant lentement retourne à l'horizon. Il inonde encore la mer qui scintille, frileuse, annonçant déjà la nuit. Et moi, je pleure, parce que mon cœur déborde d'élan. Est-ce lui qui m'appelle, le Crétois, ou bien est-ce moi qui l'appelle ? Qui peut le dire ? J'ai hésité avant d'acheter « Lettre au Greco ». Je savais bien qu'en lisant le titre de loin, faisant semblant de ne pas le voir, qu’une fois encore Kazantzákis me posséderait. J'avais peur, tous ces mots qu'il crie à la face du monde. La Crète, terre rouge, terre de révolte, est son alibi. Comment retenir les larmes qui jaillissent comme la source, qui me tiennent dans leurs serres. Je me livre à l'aigle, telle l'hirondelle et accepte de gravir le mont du Golgotha à mon tour. Une femme le peut-elle ? Je voudrais le repos. Une main puissante me prend l'épaule et de force me montre Apollon brillant jusqu'à m'aveugler. Depuis que les mains rouges ont imprimé les cavernes de Lascaux, depuis que le potier a tracé à l'encre noire le premier profil du dieu, la lutte a commencé. L'homme s'élève au-dessus de la Terre, il soulève son regard et tous les jours brûle au soleil, souffre au vent. Il résiste, il refuse, mais la route continue. Toujours la vie se moque et l’entraîne sur sa pente tragique. Que croit-il gravir ? Quels monts pourraient le contenter ? Qu’elle soit sacrée ou magique, aucune montagne ne viendra à bout de son orgueil. Eh quoi ! Il croit se soulever davantage en portant d'immenses croix là-haut ? Foutaises ! La vie s'en moque. Sa route va tout droit quand celle de l'homme se perd. La vie vogue bien haut et rit des culbutes de l'humanité. Pas même, elle ne les voit pas. Elle n'a pas le temps.

    Mon dieu, l'alouette qui plonge dans son nid a-t-elle deviné que l'aigle moqueur guette ses petits ? A-t-elle deviné qu'elle s'épuise pour rien à les nourrir ? Elle tourne la tête et son œil luisant pourrait te sourire. Bien sûr, elle sait tout cela, mais elle continue son vol, d'un trait. Qui lui permettrait de se détourner ? Et même, l’aigle ne sera peut-être pas si gourmand ? Un oisillon sera épargné. Il faut poursuivre. L'alouette plonge dans le nid et du bec nourrit ses petits. Si ceux-là meurent, d'autres viendront. Elle reprendra ses vols.

    Allons toujours, il faut chercher dans la voûte bleue des réponses qui n'existent pas. Nous avons beau grimper les plus hauts sommets, aucune réponse ne teintera à nos oreilles. Le silence seul s’abat sur nous comme le rire perlée des sirènes.

    Voilà, il m'a encore sauté à la figure ou bien est-ce l'ouzo qui me tourne la tête ? Kazantzákis est un démon. A peine deux pages lues et déjà je fonds. Je retiens mes larmes comme des aveux ridicules.

    Un homme véritable ne se retourne pas pour dire adieu à ses père et mère, nous rappelle Kazantzákis . Alors je n'avais pas à me retourner quand ma mère a jeté son dernier souffle. Elle est partie sans que j'ai pu voir ou deviner son adieu. Elle m'a laissée sur le chemin sans appui. J’ai la faiblesse de croire que les nuits, en étoile brillante, elle revient parfois pour nous lier encore. Et souvent je lève les yeux vers la voûte marine pour chercher son secours ou pour la remercier. A la fois solitaire et jamais abandonnée jamais je ne pourrai lui dire : « Mère, pourquoi m'as-tu abandonnée ? » Si la blessure de sa cuisse l'a vidée silencieusement de son sang, jamais elle n'a réussi à la vider de moi. Plus faible et plus forte, l'orpheline avance parmi les hommes avec au-dessus de la tête, la petite sirène étoilée qui veille sur elle.

    Comment l'humanité, pleine de souffrances, guidée par la « constellation de l'angoisse », comme la nomme Kazantzákis , pourrait-elle parvenir à l'union des contraires ? Il faudrait plus d'amour et moins de haine. Plus de générosité et moins d'orgueil.

    Post scriptum Níkos Kazantzákis (en grec moderne : Νίκος Καζαντζάκης) ou Kazantzaki ou encore Kazantsakis, né le 18 février 1883 à Héraklion, en Crète, et mort le 26 octobre 1957 à Fribourg-en-Brisgau (Allemagne).

     


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  • Pourquoi me hissai-je dans ce trou,
    Impressionnant cachot qui m’oppresse,
    Infini tunnel rempli de fous
    Qui me frôlent, me touchent, me pressent ?

    Sans cesse, des marches se déroulent
    Etranges serpents morts qui étranglent
    L’unique issue loin de cette foule
    Qui surgit, ricanante, à tout angle.

    Soudain une froide nuit embrasse
    Mon corps. Et ma prison sans barreaux
    Se resserre sur mon âme lasse,
    Blessée par un injuste bourreau.

    Sa lâche mission est de masquer
    A mes yeux voilés la lumière
    De l’ailleurs, faible lueur traquée
    Par cet être aux gestes de pierre.

    Mon cœur éprouvé je sens fléchir,
    L’espoir le délaisse et naît la peur
    Je cherche à fuir ce songe, à franchir
    La frontière qui mène au bonheur.


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    Encore une page écrite sur le bord d'une table de café, avec, sur cette table, aujourd’hui carrée et blanche, une tasse de café noir. Mon cœur s'emplit de la mélancolie, non pas celle que le café avalé enfle dans ma bouche à gorgées chaudes et trop sucrées mais plutôt celle des jour où l'on craint l'impossible, où l'on craint les possibles. Une histoire de rien écrite parce que le néant s'approche à grands pas. Des mots trop forts pour des maux insignifiants mais éternels. Crainte des trahisons en chaîne. Crainte de l'oubli. Et puis quoi, foi en la vérité qui éclatera au grand jour et effacera les mauvaises histoires.


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    D'Ondine

     


    Il était une fois une petite sirène. Ce pourrait être celle du Danemark ; celle qui attend immobile et fragile le retour d’un prince venu de Thullé. Elle s'est assise un matin d'automne sur les roches humides d'une plage danoise et depuis elle penche son corps en avant vers les flots qui lui ont volé la vie. Elle attend le retour de l’impossible, ses jambes de femme à jamais repliées sous se reins.

    De Thullé arrivent encore des marques d'une noce, quelques cotillons, des bouchons de liège qui rappellent que l'on fait couler à flot les vins de France dans les calices d'argent. La reine avait les larmes aux yeux quand elle surveillait, encore attentive, les gestes de son fils, oublieux d'elle et déjà ses mots chuchotés pour celle qu'il a choisie : une blonde jeune princesse venue du royaume voisin. Le prince glisse l'anneau sacré aux doigts de l’aimée.

    Ondine ne craint plus les coups de sabre qui à chaque pas ployaient sa démarche légère. Les flots marins ballottent déjà son corps. A l'heure où les cloches du royaume carillonnent, une vieille sorcière lui murmure des paroles maléfiques et ses larmes auraient pu combler à jamais toutes les mers asséchées. A cette heure, l'océan la porte d'écume en écume et Aphrodite ne pouvait rien pour cette enfant perdue. Dans les nuages gris, Éros se cache, triste et regrettant l'absence de la justice de Zeus. Les Walkyries se taisent et si le vent souffle, c'est de rage, pour crier son impuissance. Dans leur royaume sous-marin, les sœurs d'Ondine se lamentent mais le roi, leur père, leur rappelle la conduite insensée de sa chère enfant. Lui-même ne peut rien pour alléger le terrible ordre des choses. Ondine a refusé de se plier aux ordres du monde. « Moi, encore moins que le plus futile de mes sujets, ne peut rien pour votre sœur, pour ma fille chérie. Comment un roi, gardien de l'ordre, peut-il changer le cours des temps ? Ondine savait à quoi elle s'exposait. Plus rien n'est possible désormais. Les flots engloutiront mon enfant à tout jamais. »

     

    Les pleurs des sirènes s'en vont de rocher en rocher, de plage en plage, d’îlots en îlots.

    Un poète les entend et se lamente avec elles. C’est sur son île que les flots décident de déposer le corps d'Ondine. Que ne peut-il être dieu et redonner vie à cette chair encore chaude ? Il allonge Ondine sur une litière de fleurs et étale ses longs cheveux. Le calme a de nouveau imposé son masque à cette petite fille oubliée des dieux. Le poète quelque nuit s'étend à ses côtés, la lune projette ses rayons adoucis sur leurs corps. Le poète croit entendre le souffle régulier de la jeune fille. Lorsque le soleil se lève, le poète a pris sa décision : pendant quarante jours et quarante nuits, il éclate un marbre noir pour conserver à jamais le corps de la jeune téméraire.

    Il faudra attendre bien longtemps pour que le marbre ait plié sous les flots, un artiste préféra le bronze pour recréer la silhouette. L'histoire ne dit pas si le poète a rejoint sa sirène au fil des temps.

     

     

     


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