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L'enveloppe jaune (Nouvelle version) | 29 mars 2007



Si par une nuit d'hiver un voyageur approche du palais, Omer, le vieux prince des lieux, s'inquiète. Quand il entend les pas du voyageur, il regagne la bibliothèque où il retrouve l'enveloppe jaune, restée ouverte tout le jour sur la table. Les traces d'hier blanchissent pour disparaître, se décomposer avec le temps et ailleurs construire des palais. Le palais d'Omer est ouvert aux quatre vents. Le voyageur ouvre la porte d'honneur d'un geste effronté, des glacis glissent le long des murs, les lustres mats s'auréolent de toiles d'araignées absentes. Le voyageur marche en écho dans les salles désertes. Sa voix résonne dans la buée froide de l'hiver. Bien au fond, l'hôte des lieux, crispé dans son fauteuil sans confort, se révulse à l'imminence de l'intrusion fatale. Omer voudrait arrêter la venue de cet autre, inconvenable. Dans son monologue inquiet, il tente de chasser l'intrus dont les pas retentissent de salle en salle. Quand la dernière porte qui les sépare s'ouvre sous la poussée magnifique et insolente de l'étranger, le vieux prince, affaibli, le visage blanc aux traits durcis, esquisse un geste pour repousser celui qui va apparaître. Il s'affaisse soudain, le bras tendu, tremblant pour écarter sans y parvenir le téméraire.

Les yeux clos, Omer sent la mort qui approche. Il entend ses pas pressants sur les planchers, son souffle glacé parvient jusqu'à ses joues blanches. Quand la main douce et pleine se pose sur son avant-bras, il tressaille. L'étranger parle, il demande s'il peut aider le souffrant. Le vieil homme lève la tête et ose regarder celui qui est venu. Devant lui se tient un jeune homme, beau comme un ange. Omer pâlit davantage à la pression de la main et du regard. Toute sa vie, il a attendu la venue du jeune homme et de l'énigme. Maintenant, l'étranger se tient là devant lui, chuchotant des paroles apaisantes. Le vieux prince regarde pleinement maintenant cette figure et cette silhouette rassemblant les sens de la vie et de la mort. Omer tente de se lever, soudain réchauffé. La main du jeune homme l'aide puis il ne sent plus la pression amicale, ni le regard interrogateur et chaleureux. Dans la pièce il se retrouve, debout, seul. Le vent a poussé la porte. Omer relit le message glissé dans l'enveloppe jaune : the yelow bird... et la suite du message est effacée par ses propres larmes.

 

Publié par felixmartin à 23:58:14 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) |

Le stade du miroir | 28 mars 2007

J'avais toujours vu le visage de ma mère se refléter dans les miroirs qu'elle collectionnait et qui ornaient sa chambre. Sur son bureau en noyer, elle avait disposé trois miroirs ovales : un miroir de style art moderne sur pied en fer forgé que j'aimais faire basculer, un miroir à main en vermeil et un miroir très ancien qui avait appartenu à une reine, c'est ce qu'elle me disait.

Le visage de ma mère était lumineux comme son sourire et sa voix douce comme celle d'un ange. C'est ainsi qu'elle m'apparaissait et chaque soir elle me rejoignait dans ma chambre pour me raconter une de ses petites histoires merveilleuses que j'écoutais en silence. Toutes ses histoires commençaient par : « Ma petite fille d'amour chérie, c'est l'histoire de ». Il y avait des histoires de fées, de sorcières, de petits poucets, de loups. L'histoire que je préférais c'était celle d'Alice quand elle quittait le monde vrai pour le monde derrière le miroir ; il y avait aussi celle d'Orphée qui traversait les miroirs avec ses gants en peau d'antilope. Mais ce conte me faisait pleurer parce qu'Orphée perdait toujours Eurydice. Dans une autre histoire maman me parlait de Narcisse qui se penchait trop au-dessus du miroir de l'eau et qui se noyait. « Comme Ophélie », me disait-elle mais je ne savais pas qui était Ophélie. Elle m'expliquait qu'Ophélie se noyait parce qu'elle aimait trop le prince du Danemark. Le plus terrible c'était le miroir de l'affreuse sorcière dans Blanche Neige. Tout cela n'était que prétexte à rester le plus longtemps possible avec ma mère mais j'avais quatre ans et papa arrivait toujours à la fin de l'histoire ou presque pour nous rappeler que je devais dormir.

Et puis il y a eu cette journée terrible où papa, tout seul,  me coucha dans mon lit parce que ma maman était partie très loin dans le ciel. Papa n'avait même pas essayé de me raconter une histoire, sa gorge était toute sèche et ses yeux pleuraient très forts. Les jours qui suivirent étaient sans goût. Je ne savais plus manger et ma mamie me forçait un peu à avaler des yaourts nature avec du sucre.

Le soir, j'allais tout doucement dans la chambre de ma maman, même si elle n'était plus là. Je me promenais et j'essayais de voir son visage dans tous ses miroirs. Mais les miroirs ne savaient plus réfléchir, ils avaient perdu la mémoire. Je regardais mon visage et je ne le reconnaissais pas, je touchais mes joues, mon front, mon nez avec mes doigts pour être sûre que j'étais bien là devant le miroir. Peut-être que moi aussi j'étais partie avec maman. Je faisais des grimaces, j'écarquillais les yeux. Mais le miroir n'arrivait toujours pas à réfléchir.

Un soir, fatiguée de l'attente, j'avais dû m'endormir parce que bientôt, je sentis la main de maman dans mes cheveux et sa voix douce à mon oreille. Elle me disait de regarder le petit miroir à main ovale qu'elle gardait dans le tiroir de son bureau. Je me levais doucement. J'ouvrais le tiroir et là, dans le miroir, je revis son visage souriant et à côté du sien il y avait aussi le mien qui ne pleurait plus. « Tu sais je ne resterai pas toujours dans ce miroir mon bébé, mais chaque fois que tu auras besoin de moi tu fermeras les yeux et tu me verras dans le miroir de ton cœur. » Je l'avais retrouvée ! Depuis ce jour j'ai gardé sous mon oreiller le petit miroir ovale. Quand parfois je suis très triste, je ferme les yeux et dans mon cœur il y a toujours le visage de ma maman qui me sourit.

 

photo : Yves-marie JACOB

Publié par felixmartin à 21:48:52 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) |

Des soldats et des enfants | 27 mars 2007

Courbure de ton sourire jusqu'au bout du jour.


Quand les soldats en arme sont entrés, tu as serré la main de la petite. Tu ne portais en toi aucune violence sinon la souffrance lovée dans ton sang. Elle vaut bien toutes les blessures de guerre : la mort de la mère. Encore enfant, tu l'as sentie partir et ton amour jamais n'a pu retenir sa main blanche. Les soldats t'ont attrapé. Ils t'ont enfermé dans une caserne plombée.
 

Etendu sur le lit de ta cellule, tu attendais le rien. Ta torpeur n'accablait pas le ciel muet et la vie continuait sa ronde insignifiante. Sans révolte, sans pleurs, tu attendais que les soldats referment l'indifférence au-dessus de ton front.

Tu n'étais pas volontaire pour rejoindre leurs rangs. Ton sourire courbe jusqu'au bout du jour cachait tes larmes. Au bas d'un registre ils ont inscrit ton nom et dans leurs statistiques ils ont noté ta mort volontaire.

Publié par felixmartin à 00:10:01 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) |

Les rendez-vous de Paris | 25 mars 2007

  

 

A la manière de....

 

Ce matin, tu marchais dans les rues de Paris au bras de la  collectionneuse. Vous avez croisé la femme de l'aviateur qui allait avec Pauline à la plage. Elles parlaient du beau mariage de la Marquise d'O.

Assis sur le canapé rouge, tu as caressé le genou de Claire et avec elle tu as aimé goûter à l'amour l'après-midi.

Dans les nuits de la pleine lune, tu m'as chuchoté : « Ma nuit chez Maud... » et tu as gardé le silence, comme Perceval le Gallois quand il a vu le rayon vert du Graal.

Est-ce un conte, un conte d'été qui s'est transformé en conte d'automne ou bien un conte de printemps qui s'est transformé en conte d'hiver ? 

Publié par felixmartin à 15:04:51 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (1) |

Cafard | 09 février 2007


La vie est emplie de bars, noirs, bruyants, recouvrant le silence de l'âme devant le café noir, écorné de sucre, mangé par les cafards ricanants avec leurs pattes aiguës sur le dos souffrant. Un juke-box pleure des morceaux dérisoires pour éviter l'oubli de la mer montante au-dessus du marbre.

Les  dieux, ambroisie et délices finis, affectent l'indifférence face à la foule des petits matins enroués. Le chanteur emplit les rues désertes à la recherche du pire qui se larve dans les égouts, dans les chaumières vétustes, dans l'humide traverse. De toute part, épris de sa voix salutaire, les agonisants surgissent, à la peau grise, les oubliés de l'heureuse félicité. Dociles, ils suivent en masse le chanteur jusqu'au tréfonds de la ville, par-dessus l'écho de la beauté suprême interdite, interdite à ce monde d'intouchables. Posant sur l'asphalte leurs pattes roses sous le poil gris, en silence pour ne pas effrayer le passant tranquille, ils quittent la ville. Traqués, ils suivent la voix affamée de leur perte.

Publié par felixmartin à 22:19:38 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) |

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